Déclaration de M. Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat à la défense et aux anciens combattants, sur les recherches de Gérard Chaliand sur les guérillas, à Paris le 18 février 2009. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat à la défense et aux anciens combattants, sur les recherches de Gérard Chaliand sur les guérillas, à Paris le 18 février 2009.

Personnalité, fonction : BOCKEL Jean-Marie.

FRANCE. Secrétaire d'Etat à la défense et aux anciens combattants

Circonstances : Remise du Prix Vauban pour le 60ème anniversaire de l'Association des auditeurs de l'IHEDN, à Paris le 18 février 2009

ti : Monsieur le Président, Jean-Raphaël NOTTON ;
Monsieur le vice-président, Cher Gérard FOHLEN-WEILL ;
Madame Guylaine DYEVRE, qui a présidé cette année la commission du prix Vauban ;
Mesdames et Messieurs les membres de la Commission du prix Vauban ;
Chers auditeurs de l'IHEDN ;
Mesdames et Messieurs.


C'est pour moi, à chaque fois, un immense plaisir de retrouver les auditeurs des sessions nationales de l'IHEDN (Institut des hautes études de la défense nationale). Etant moi-même issu de la 51ème Session nationale (1998), comme Gérard Fohlen-Weill (Comité 2 de la 51ème SN), je suis heureux de vous accueillir, au moment où notre association fête son 60ème anniversaire. Nous fêtons aussi, ce soir, le 35ème anniversaire du Prix Vauban, désormais solidement ancré dans le paysage de la communauté de la défense et de la sécurité nationale. En cette année charnière pour l'IHEDN, ce prix reste une boussole et un moment de convivialité et de retrouvailles qui permet de témoigner de la cohésion qui unit des générations d'auditeurs, soucieux de transmettre et faire rayonner l'esprit de défense, et ce bien au-delà des frontières nationales.

L'année dernière vous aviez d'ailleurs choisi d'honorer, fort légitimement, Peter Geiss et Guillaume Le Quintrec, auteurs du premier manuel d'histoire franco-allemand « l'Europe et le monde depuis 1945 », qui fait désormais autorité dans le corps enseignant. Cette année, vous renouez avec une tradition solidement ancrée dans le patrimoine de l'Association des auditeurs des sessions nationales : celle de la récompense d'un auteur pour la contribution significative de son oeuvre aux études de défense et de sécurité. Après avoir salué le colonel Doly, le cinéaste Pierre Schoendorffer, l'écrivain Erwan Bergot ou l'ambassadeur Deniau, votre choix s'est porté aujourd'hui sur un géopoliticien, Gérard Chaliand, spécialiste unanimement reconnu de l'étude des conflits armées et des relations internationales et stratégiques. Quoi de plus naturel, dans ce contexte de changements profonds, qui renforce encore un plus l'exigence d'excellence de l'IHEDN ? C'est dans le sens de cette excellence que s'est engagé avec détermination Alain Bauer, autour de la nécessaire restructuration des instituts de formation supérieure d'études de défense et des questions de sécurité.

Cette ambition forte sera ainsi renforcée, dès l'automne 2009, sous un toit commun, élargie à la communauté de la défense, de l'armement et à tous les acteurs de la pensée stratégique française et de plus en plus européenne, ce dont je me réjouis. Comme l'explique avec minutie le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, c'est là un préalable nécessaire pour comprendre les grandes mutations géopolitiques et afin de répondre aux nouveaux défis qu'elles posent à la sécurité nationale comme à la stabilité internationale. La tenue des premières « Assises de la pensée stratégique », à l'école militaire, comme les a appelées de ses voeux Hervé Morin, viendra aussi confirmer, à l'automne 2009, cette préoccupation constante du ministère de la Défense. Enfin doté d'un « Werkhunde à la française » (où je me suis rendu la semaine dernière), notre politique étrangère et de défense ainsi que notre stratégie d'influence n'en serait que mieux comprise par nos alliés. En parallèle, la création attendue de l'Institut de Recherche Stratégique de l'Ecole militaire (IRSEM) ainsi que la mise en place du Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégique (CSFRS) qu'appelle de ses voeux Alain Bauer, le confirmeront également. Ce préalable relatif au « panorama » futur des études et de la recherche stratégique étant fait, permettez moi, cher Gérard Chaliand, de revenir, plus particulièrement, sur quelques unes des idées phares qui structurent votre oeuvre géopolitique, que nous connaissons tous.

Car, en ce cadre, l'on connaît moins votre passion pour la poésie, le théâtre, la cuisine ou encore la littérature enfantine, qui enrichissent votre oeuvre littéraire. Sous votre plume, une anthologie, un atlas, un dictionnaire, un livre d'entretien avec le père de la dissuasion nucléaire française, le général Lucien Poirier, également honoré par le Prix Vauban en 1978, ainsi que de nombreux ouvrages consacrés à la stratégie militaire sont là pour témoigner, qu'il reste encore une pensée française en la matière suffisamment crédible pour être audible. Je sais que c'est là, cher Gérard Chaliand, un élément important de votre réflexion, vous qui avez enseigné à l'ENA, à l'Ecole supérieure de guerre puis au CID... Au-delà de ce travail académique, voilà plus de quarante ans qu'à travers la description minutieuse des mouvements révolutionnaires et des guérillas rencontrées au fil de vos pérégrinations vous êtes au contact des principaux foyers de tensions de la planète : le Moyen-Orient, le Caucase, notamment l'Arménie qui vous est chère, l'Afrique, l'Asie du Sud-est, mais aussi l'Amérique latine où l'on pourrait presque dire que vous avez fait vos premières armes. Vous vous êtes fait en quelque sorte le « sociologue des insurrections armées ».

Vous en avez ramené la matière pour décrypter les caractéristiques de ces « mondes rebelles » qui perturbent durablement, comme vous le rappelez avec constance, l'ordre mondial. En vous lisant, l'on en viendrait presque à se demander si depuis Sun Tzu, il y a de cela vingt siècles dans les confins des Royaumes combattants de l'Empire du milieu, l'« Art de la guerre » a vraiment changé ? Il suffit, pour s'en convaincre de lire votre dernier ouvrage, où vous rappelez que l'asymétrie n'est pas un fait nouveau et encore moins une création doctrinale moderne sortie ex-abrupto des cerveaux des stratèges occidentaux, mais bien un phénomène qui s'inscrit dans la durée. Si les modes opératoires, devenus aveuglément violents, et les théâtres d'engagement ont changé, à travers l'irruption du terrorisme dans les espaces urbains densément peuplés, cette constante est une réalité. Et vous nous invitez, à juste titre, à méditer sur ces « guerres sans fins », par définition, sans vainqueurs, ni vaincus. Faut-il s'étonner que les expériences douloureuses vécues en Indochine puis au Vietnam, ressemblent à s'y méprendre à la bataille pour Bagdad ? Ou encore que les combats que les troupes de l'ISAF mènent dans les montagnes afghanes rappellent cruellement les techniques insurrectionnelles menées à nos dépens en Algérie ? Celles-ci nous montrent à quel point les combattants irréguliers, que l'on avait peut-être trop vite catalogués au registre de la réponse du « Faible au Fort » apprennent vite !

Ceci n'en est que plus révélateur de la difficulté de nos forces armées à faire face à un ennemi aux contours diffus, aux ramifications complexes, et qui use de la ruse, de l'usure et de la surprise pour compenser sa faiblesse technologique. Vous avez justement écrit que « si toute guerre est politique, la guerre irrégulière l'est davantage, tant elle se joue dans les esprits et les volontés ». En ce sens, André Beaufre, qui a reçu, en 1973, le Premier Prix Vauban, pour son ouvrage majeur « Stratégie pour demain » insistait déjà sur cette « dissymétrie décisive ». Vous le rappelez vous-même dans vos différents ouvrages et insistez sur un fait essentiel : c'est aussi là que résideront certainement nos succès futurs, dans les OPEX qui engagent nos troupes sur des théâtres d'opérations lointains.

Pour ce faire, il convient, comme vous nous y invitez, de dénoncer ce « terrorisme publicitaire » qui vise à saper notre nécessaire cohésion afin d'oeuvrer collectivement pour asseoir la légitimité de nos engagements... Je terminerai en formulant le souhait que vos travaux continuent longtemps de nous éclairer sur le chemin de cette reconquête des « coeurs et des esprits » sur le terrain, comme auprès de notre opinion publique. De ce point de vue, nous ne pouvons que nous réjouir du fait que la Commission du Prix Vauban et l'Association des auditeurs de l'IHEDN, en vous honorant ce soir, remette en lumière, par la même occasion, ces quelques vérités... J'ai à présent l'immense plaisir de vous remettre ce prix, au nom de l'association des anciens auditeurs de l'IHEDN qui vient récompenser une contribution significative à la pensée stratégique française.


source http://www.defense.gouv.fr, le 25 février 2009

Rechercher