Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de l'intérieur, de l'outre-mer et des collectivités territoriales, à Europe 1 le 17 mars 2009, sur la lutte contre la délinquance, la violence et les trafics de drogue, la situation sociale et le retour de la France dans les structures intégrées de l'OTAN. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de l'intérieur, de l'outre-mer et des collectivités territoriales, à Europe 1 le 17 mars 2009, sur la lutte contre la délinquance, la violence et les trafics de drogue, la situation sociale et le retour de la France dans les structures intégrées de l'OTAN.

Personnalité, fonction : ALLIOT-MARIE Michèle, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de l'outre-mer et des collectivités territoriales;

ti : J.-P. Elkabbach.- Les Français sont inquiets, les policiers servent maintenant de cibles à des bandes. Qu'est-ce qui explique qu'en dépit de tant de policiers, les violences montent dans les quartiers difficiles aujourd'hui en France ?
 
Alors, ce qu'il faut voir c'est que, aujourd'hui nous avons une baisse sensible de la délinquance, il faut le rappeler, nous avons un niveau de délinquance qui n'a jamais été aussi bas, et ce n'est pas simplement des statistiques...
 
Mais ce n'est pas la perception ?
 
...Non, mais ça veut dire très concrètement que vous avez eu, entre février 2008 et février 2009, 100.000 victimes d'actes de délinquance de moins qu'entre février 2007 et février 2008. Cela, c'est une réalité, ce sont des gens qui ont porté plainte et des suites qui sont données, ça, c'est la réalité. Mais dans le même temps où il y a une baisse de la délinquance, à l'intérieur de la délinquance, vous avez effectivement des montées de certaines actions, par exemple, les escroqueries - et je vous avais présenté ici même un plan de lutte contre les escroqueries qui donne d'ailleurs des résultats. Vous avez également une montée des vols à main armée, et puis vous avez une montée de la violence de la part d'un certain nombre de jeunes ou de moins jeunes d'ailleurs, parce qu'ils ne sont pas tous mineurs...
 
Mais comment se fait-il que des bandes puissent interdire des zones et des quartiers aux policiers eux-mêmes ? !
 
Il n'y a plus d'interdiction de zones et de quartiers, et c'est peut-être pour ça d'ailleurs que vous avez beaucoup de violence. Aujourd'hui, si vous me donnez 30 secondes, je vais vous dire un peu ce que sont les bandes. Vous avez recensées aujourd'hui en France, 222 bandes ; ces 222 bandes sont à 79 % en région parisienne. Et elles comportent environ 2.500 individus qui sont des "permanents" de ces bandes, 2.500 autres qui sont des "occasionnels" ; parmi eux, vous avez 47 % de mineurs, donc vous avez 53 % de majeurs, pardon de tous ces chiffres. Et la grande majorité d'entre eux sont des gens qui sont des gens désocialisés, et cette désocialisation...
 
Et on peut rien faire contre eux ? !
 
Attendez ! Cette désocialisation se marque notamment contre les attaques, contre tout ce qui représente en quelque sorte l'autorité, l'Etat, et notamment les policiers, et c'est ça ce qui vous...
 
Hier, sur Europe 1, un jeune disait de ces quartiers, et je crois des Mureaux : "chez nous, il y a une ligne jaune. Si les policiers la franchissent, on les attaque". Cela veut dire qu'il y a des territoires qui peuvent échapper à vous, aux policiers ?
 
Il y a des territoires dont ils voudraient qu'ils échappent aux policiers, et notamment les territoires où il y a des trafics de drogue. Et c'est bien parce que depuis plusieurs mois, et notamment depuis la réforme du Renseignement et la création de la Direction Centrale du Renseignement Intérieur, les SDIG en particulier vont dans les quartiers et ont procédé, par exemple, en six mois à un quart... ils ont arrêté un quart de ceux dont je disais tout à l'heure qu'ils étaient des membres permanents. Donc, ceci les gêne beaucoup !
 
D'accord, mais ce n'est pas parce que vous leur faites du mal qu'il y en a 222 de bandes ?
 
Non, ces bandes existent, et mon problème c'est de les empêcher d'agir et de les empêcher de prospérer, et notamment sur le trafic de drogue qui est une de leurs grandes activités. Et c'est pourquoi j'ai relancé les GIR, et nous avons de plus en plus d'actions qui sont faites au coeur même de ces quartiers, donc contre ces bandes. Il est évident que ça les gêne. Et à partir de ce moment-là, ils se liguent contre les policiers. Je vais vous donner un exemple très précis : vous avez deux bandes qui s'affrontent, elles ne vont s'affronter pourquoi ? Parce que, comme il y a eu des actions, ils essaient de récupérer de nouveaux territoires, notamment pour faire du trafic de drogue. Et à partir du moment où vous avez des policiers, vous les retrouvez ensemble contre les policiers, parce que les policiers les gêne dans cela.
 
Mais en même temps, maintenant, non seulement elles tendent des pièges à la police, mais elles utilisent des armes !
 
Mais elles utilisent des armes, absolument.
 
Ça, c'est incroyable parce qu'on peut se dire : d'où viennent ces armes, sont-elles achetées justement avec l'argent de la drogue ? Et est-ce que vos groupes de police spécialisée ne peuvent-ils pas aller les chercher ces armes, là où les bandes les cachent ?
 
Alors, est-ce qu'elles sont achetées avec l'argent de la drogue ? Oui, en partie, même si, attendez, toutes les bandes ne sont pas liées à la drogue mais en grande partie. Et deuxièmement, qu'est-ce que nous faisons ? Est-ce qu'on va les chercher ? Oui, on va les chercher. Et c'est même la raison pour laquelle j'ai créé l'année dernière à cette époque, et c'est en train de se mettre en place, ce que nous appelons "les Unités Territoriales de Quartiers", c'est-à-dire, des policiers qui sont dans des quartiers en permanence pour patrouiller, pour enquêter, pour être en relation avec les gardiens des immeubles, avec les commerçants. Et là, il y a un certain nombre de choses, et c'est pour ça que nous les dérangeons beaucoup. C'est pour ça d'ailleurs aussi que ces Unités Territoriales de Quartiers, au début ont eu beaucoup de difficultés et se sont fait jeter des pierres, et parfois, effectivement, tirer dessus. C'est pour ça d'ailleurs aussi que la population est très reconnaissante et participe d'ailleurs à cela, et que nous avons dans des quartiers où les Unités Territoriales ont été implantées, une baisse sensible, puisqu'en Seine-Saint-Denis, cette baisse va de 25 à 50 % de la délinquance. Et ça, je veux le développer.
 
Le président de la République vous a demandé après ce qui s'est passé à Gagny un plan d'action pour la fin du mois de mars. Allezvous renforcer la présence et les contrôles des policiers dans les banlieues ?
 
Oui, ce que je souhaite, et c'est l'un des éléments, parce qu'il y en a beaucoup d'autres que je vais proposer, c'est justement de permettre l'accélération de la mise en place du plan prévu pour ces endroits avec ces Unités Territoriales de Quartiers et avec les compagnies de sécurisation, c'est-à-dire des compagnies de cent hommes plus lourdement armés, spécialement entraînés mais qui restent dans le département, donc qui connaissent bien les choses, donc, je proposerai notamment cela. Et puis, peut-être, de renforcer aussi la coordination régionale de la lutte contre ces bandes. Il y a une coordination que j'ai mise en place il y a à peu près un an maintenant pour que l'on connaisse mieux le phénomène quand il existe et ce sont des...
 
Est-ce que ça veut dire plus que répression ? Ou si vous faites de la prévention, est-ce qu'elle sera sociale ou sécuritaire uniquement ?
 
Il est évident qu'il y a des actions de répression contre ceux qui violent la loi, contre ceux qui portent atteinte aux habitants de ces quartiers, qui leur portent atteinte physiquement parce qu'ils les agressent, qu'ils leur portent atteinte également moralement parce que, quand on vient d'un quartier, on est montré du doigt alors même que 99 % de la population a tout simplement envie de vivre normalement dans ces quartiers. Et mon rôle c'est de les protéger. Et donc, ça ce sera fait. Mais bien entendu, il faut aussi, et parce qu'il y a des problèmes de désocialisation de certains, qu'il y ait des actions de prévention...
 
Renforcés par la crise, aggravés par la crise ?
 
...des actions de prévention que nous devons faire avec les autres ministères, parce que ce n'est pas simplement le rôle du ministère de l'Intérieur mais que c'est le rôle aussi de l'Éducation nationale, que c'est le rôle des élus locaux, que c'est le rôle des associations...
 
Vous recevez régulièrement les préfets. Que vous disent-ils aujourd'hui de l'exaspération et de la colère sociale ?
 
Ce que disent les préfets, c'est surtout l'anxiété, l'inquiétude des Français devant les effets de la crise, parce que nous avons eu une crise financière qui est devenue une crise économique, et à partir de là, elle débouche sur une crise sociale. Nous voyons effectivement que, malheureusement, et même si la France, grâce à la politique qui a été menée, aux mesures prises, est moins touchée que ses voisins, nous voyons des licenciements en nombre importants, cela crée une inquiétude.
 
Mais vous voyez soudain des licenciements, soudain brutaux, qui créent du désespoir et, ponctuellement, on voit de la révolte. Et est-ce que vous avez justement peur ou vous redoutez que cette révolte gagne, qu'elle s'exprime, chez les salariés, chez ceux qui perdent en ce moment leur emploi ?
 
Il y a effectivement des mouvements, je pense qu'il faut y être très attentif et c'est le rôle également du ministre des Affaires sociales et de l'ensemble du Gouvernement. Il peut y avoir, c'est vrai, chez certains, un désespoir tel qu'il conduise à des actes violents, envers eux-mêmes, c'est-à-dire des suicides ou violent envers la société. Pour l'instant, ce que nous sentons monter, c'est plus effectivement l'inquiétude, plus également, des exaspérations contre certains comportements. Et c'est bien la raison pour laquelle nous nous essayons aussi de veiller à ce que la justice soit respectée, et à ce que... Les gens sentent bien que tout le monde est...
 
La justice sociale ?
 
La justice sociale, absolument. Je pense que les Français dans des périodes de crise sont prêts à faire beaucoup à condition d'avoir le sentiment que l'effort est partagé par tous...
 
Est partagé...
 
...et que, donc, il y a une justice dans l'effort.
 
Une question sur l'OTAN : vous, la gaulliste de toujours, et à la tête aujourd'hui de votre association "Le Chêne", est-ce que cette fois, vous préférez N. Sarkozy au général de Gaulle ?
 
Je ne préfère pas N. Sarkozy au général de Gaulle. Je vous rappelle que le général de Gaulle, de 1958 à 1966, a participé complètement à l'OTAN, que c'est pour une raison très particulière, c'est-à-dire, celui de notre autonomie nucléaire au moment où nous formions notre force nucléaire, qu'il s'est retiré non pas de l'OTAN, contrairement à ce que certains ont dit, mais simplement du commandement militaire de l'OTAN. Et moi, comme ancien ministre de la Défense, et ayant envoyé des hommes dans les Forces de l'OTAN, ayant assuré d'ailleurs puisqu'il y avait plusieurs généraux...
 
Cinq ans ministre de la Défense...
 
...qui ont assuré le commandement de l'OTAN, je peux vous dire que c'est aussi pour l'affirmation de notre rôle dans l'OTAN, pour la construction de la défense européenne à laquelle j'ai beaucoup participé, et de la protection de nos hommes...
 
Il y aurait beaucoup à dire.
 
...qu'il est indispensable que nous soyons là. Je pense que, si quelque chose...
 
Il n'y a pas de conversion "sarkozyste" de M. Alliot-Marie.
 
Il y a ma conviction, qui est une conviction profonde, et qui est une conviction de gaulliste de toujours.
 
J'ai dit "conversion", pas conviction.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 17 mars 2009
 

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