Interview de M. Eric Besson, ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du développement solidaire, à France-Inter le 8 avril 2009, sur la lutte contre les filières d'immigration clandestine, la législation sur les étrangers et la solidarité vis-à-vis des migrants. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Eric Besson, ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du développement solidaire, à France-Inter le 8 avril 2009, sur la lutte contre les filières d'immigration clandestine, la législation sur les étrangers et la solidarité vis-à-vis des migrants.

Personnalité, fonction : BESSON Eric, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du développement solidaire;

ti : N. Demorand.- Aujourd'hui, 5500 citoyens français vont s'accuser du "délit d'aide au séjour de migrants", "délit de solidarité". Que dites-vous ce matin à ces citoyens ?

Qu'il n'y a pas de "délité de solidarité" en France, et que toutes celles et ceux qui, de bonne foi, aident une étranger en situation irrégulière doivent savoir qu'ils ne risquent rien. Ce ne sont pas des mots, ce sont des faits. En 65 ans, depuis qu'existe ce fameux article L 622-1 désormais célèbre, personne en France, personne en 65 ans, n'a jamais été condamné pour avoir simplement, comme je le lis, hébergé, donné à manger, transporté en voiture, en auto-stop un étranger en situation irrégulière. Deux bénévoles humanitaires ont été condamnés avec dispense de peine en 65 ans, pour être entré dans ce qu'on appelle "la chaîne des passeurs", la chaîne des clandestins. En clair, ils avaient transporté des fonds, ils avaient pris de l'argent des étrangers en situation irrégulière qu'ils avaient apporté à des passeurs. Les juges ont estimé qu'ils avaient commis un délit - oui, c'est un délit ! -, et en même temps ils ont été dispensé de peine. Donc, "le délit de solidarité" n'existe pas, c'est un mythe. Donc, celles et ceux qui manifestent pour cela doivent être rassurés, ils manifestent contre un mythe.

La presse est pleine ce matin de témoignages pourtant, d'"aidants" comme on dit, d'associatifs, de militants, dont le travail est gêné, compliqué, voire rendu difficile, dans certains cas impossible, par la pression policière. Il y a donc bien un flou qui est interprété et qui gêne le travail des "aidants" ?

Il n'y a aucun flou parce que si vous ajoutez à l'article L 622-1 que je viens de citer, un autre article, que tous vos auditeurs peuvent aller vérifier sur le Code des étrangers, Code d'entré et de séjour des étrangers en France, article L 622-4, il dit très expressément que "l'article L 622-1 ne s'applique pas à celles et ceux qui aident une personne en détresse". Le simple fait qu'en 65 ans personne n'ait été condamné sur cette base, simplement pour avoir été bénévole, aidant une personne, l'avoir hébergée, etc., vous dit bien qu'il n'y a pas de flou. Simplement, en ce moment, il y a trois ou quatre affaires en cours qui ne dépendent pas de moi, puisque vous savez que l'autorité judiciaire est indépendante en France, et qu'il y a des juges d'instruction, sur trois ou quatre affaires, qui sont saisis et qui sont en train de mener des enquêtes, je n'ai pas le droit de les commenter. Les associations disent un certain nombre de choses, qui me paraissent, je suis prudent, qui me paraissent largement fausses. Et donc, ce qu'évoque la presse, ce sont ces trois ou autre affaires sur lesquelles je ne peux pas me prononcer. Regardons les faits. Encore une fois, en 65 ans ils sont explicites.

Pourquoi ne pas dire clairement : moi, ministre, je demande aux pouvoirs publics de laisser travailler ces associations qui ont un rôle humanitaire ?

Mais non seulement je demande qu'on les laisse travailler, mais c'est ce que nous faisons. Est-ce que je peux ajouter le fait que nous les aidons financièrement ? Vous savez que les associations qui aident les étrangers en situation irrégulière, l'Etat, dont mon ministère, apportent, globalement 20 millions d'euros à ces personnes. Donc, non seulement nous ne voulons pas délictualiser, criminaliser, comme je lis ou j'entends, mais nous voulons continuer à les aider financièrement. 20 millions d'euros, ce n'est pas rien.

Et donc, vous dites que la proposition de loi socialiste visant à dépénaliser précisément ce délit n'a pas d'objet ?

C'est surtout un écran de fumée. Le problème du Parti socialiste actuellement, c'est qu'il va très loin, très fort dans la dénonciation, il dit : la politique migratoire est injuste, scandaleuse, etc. Et en même temps, vous noterez qu'il ne propose rien, strictement aucune, aucune alternative. Il est d'autant plus gêné que la politique française d'immigration, ce n'est pas la politique française, c'est la politique européenne. Elle est basée sur la lutte contre l'immigration illégale, elle est basée sur l'acceptation de l'immigration légale, et nous faisons beaucoup en la matière, et sur le développement solidaire. Pour le Parti socialiste, reconnaître qu'il faudrait qu'il dise que les socialistes portugais, les socialistes espagnols, les travaillistes anglais ont tort, c'est compliqué. Donc, comme on n'a pas de politique migratoire alternative et vous ne trouverez pas un leader, un dirigeant du Parti socialiste à votre micro qui vous dira "voilà une politique alternative", il y a cet écran de fumée du "délit de solidarité", qui arrange bien parce que cela permet de jouer sur le registre émotionnel et pas sur le registre de la politique active quand on est aux affaires.

Un Afghan, visiblement en transit, en situation irrégulière, a été tué lors d'une rixe à Paris, dans un square du Xème arrondissement, qui est devenu au fil du temps, une sorte de "petit Sangatte". Comment en arrive-t-on à des situations pareilles ?

On en arrive, par le fait tout d'abord qu'il y a des drames, il y a des guerres civiles, il y a des personnes qui fuient leur pays, et ça, non seulement c'est respectable, et on doit essayer d'aider au maximum sur le plan humanitaire ces personnes. Vous avez des mafieux, des filières de l'immigration clandestine qui exploitent cette misère humaine. Pour venir à Paris, dans le square que vous dites, ces gens-là paient entre 10 et 12.000 euros à leurs passeurs, prennent des risques immenses. Vous avez vu il y a quelques jours : 45 retrouvés dans un container, et ayant suffoqué. Ils prennent des risques immenses, ils viennent à Paris, ils vont en transit jusqu'à Calais, ils ne veulent pas rester en France. Sur la situation de Calais, je voudrais que vos auditeurs aient en tête une situation simple. La France est mise en accusation, mais elle n'est coupable de rien. Nous accueillons des personnes qui sont anglophones, anglophiles, qui veulent à tout prix passer en Angleterre, qui ne veulent pas rester en France, qui, dans 95 % des cas ne demandent pas l'asile à la France, mais veulent à tout prix rejoindre un membre de leur famille ou aller travailler en Angleterre. Les situations humaines sont souvent dramatiques, et nous essayons, autant que nous le pouvons, de soulager cette misère humaine. Mais la traque contre les passeurs, la traque contre les filières de l'immigration clandestine doit être totale. D'autant que nous assistons à un phénomène que les dirigeants de tous les pays du monde - je reviens du Mexique, d'Afrique -, tout le monde me dit la même chose, on assiste à quelque chose qui est la fusion des filières de l'immigration clandestine avec celles du proxénétisme, de la drogue, de l'esclavage ou du prélèvement forcé d'organes. La grande menace pour nos pays d'émigration, ceux du Sud, ou d'immigration - encore que les deux ont tendance à se mêler, chacun des pays devient pays d'émigration et d'immigration - le grand défi des années qui viennent, c'est la lutte contre ces filières d'immigration clandestine. Notre détermination doit être totale.

Rétrospectivement, n'était-ce pas une erreur de fermer Sangate, et du coup, de créer autant de petits "Sangate", à droite, à gauche, avec des conditions humanitaires absolument dramatiques ?

Non, parce que il faut...ce qu'il faut comprendre c'est... la fermeture de Sangate n'était pas une erreur, et il ne faut surtout recréer Sangate. Parce que la stratégie des passeurs... C'est bien un square dans le Xème arrondissement de Paris, ou les forêts autour de l'ex-Sangate ? Là, vous parlez de Paris, et Sangate c'était Calais.

Oui, je sais bien.

...J'y reviens dans un instant. Il faut comprendre que la stratégie des passeurs elle est totalement rationnelle. Qu'est-ce qu'ils disent aux délinquants, parce que... aux personnes en situation clandestine et qui peuvent se mettre en situation de délinquance, malheureusement ? Ils leur disent : "venez, payez cher, mais vous avez une chance statistique forte de passer de l'autre côté". Et si vous créez un lieu d'hébergement, ça crée un appel d'air extraordinaire, puisque on dit : en bien, voilà, vous allez pouvoir rester quelques semaines sur place avant de passer de l'autre côté. Est-ce que je peux vous signaler que pour ces réfugiés, pour ces étrangers en situation irrégulière, nous proposons, chaque soir, entre 35 et 50 places à quelques kilomètres de Calais, donc on leur demande de s'éloigner de la zone du port, qui leur permettrait de passer clandestinement en Angleterre, et on leur propose de venir dormir dans les places d'hébergement mises à leur disposition. Ils refusent. Tous les soirs, ces places d'hébergement sont libres ! Mais c'est rationnel et je les comprends, et je respecte par certains côtés leur rationalité. Ils ont risqué leur vie, ils ont payé très cher, parfois ils se sont endettés, ils ont abandonné leur famille pour venir jusqu'à Calais, ce n'est pas pour aller dormir à quelques kilomètres. Leur obsession c'est de passer en Angleterre. Donc, aller dormir dans des lits qu'on leur propose même si c'est au chaud, ça ne les intéresse pas. Je respecte cette rationalité, mais celle des passeurs c'est : plus on ajoute des infrastructures, plus c'est facile de dire "venez, et ensuite vous avez une chance de passer". Ca ne veut pas dire qu'il ne faille rien faire. Je vais retourner à Calais avant le 1er mai et annoncer, après avoir discuté avec les associations, avec le médiateur de la République, un certain nombre de mesures d'ordre humanitaire pour soulager l'incontestable souffrance de celles et ceux qui vivent dans ces conditions précaires.

Une dernière question, est-ce que nos frontières sont des passoires ?

Ce ne sont pas des passoires, en même temps, l'Europe n'est pas une forteresse et elle ne veut pas l'être. Je rappelle que nous accueillons chaque année, légalement, sur notre sol, 200.000 étrangers au titre du "long séjour". Donc la France reste une terre d'immigration et d'accueil, et 2 millions de personnes au titre du "court séjour". En revanche, oui, nous sommes soumis, comme tous les pays d'Europe, et notamment du sud de l'Europe, à une pression par le travail des filières clandestines que nous devons absolument combattre.

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 9 avril 2009

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