Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à France-Inter le 20 avril 2009, sur la crise économique, le chômage et le plan gouvernemental d'aide aux jeunes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à France-Inter le 20 avril 2009, sur la crise économique, le chômage et le plan gouvernemental d'aide aux jeunes.

Personnalité, fonction : CHEREQUE François.

FRANCE. CFDT, secrétaire général

ti :
 
 
 
N. Demorand Avant d'entrer dans le détail d'une actualité sociale toujours aussi dense, votre analyse plus globale F. Chérèque, du moment dans lequel on se trouve : est-ce que le gros de la crise et de ses conséquences sociales, est-ce que tout ça est derrière nous ou devant nous ?
 
On est en plein dedans, les conséquences sociales c'est aujourd'hui. Le discours rassurant sur la crise ne se constate pas dans les entreprises. C'est aujourd'hui que les plans sociaux se négocient et c'est aujourd'hui que les salariés quittent vraiment les entreprises. Jusqu'à présent, les chiffres du chômage le montrent, le chômage a augmenté par un départ des intérimaires, des contrats à durée déterminée, tous les plans sociaux dont on nous parle depuis le début de l'année sont effectifs ou commencent maintenant. D'où le fait qu'il y ait une tension supplémentaire dans les entreprises.
 
Et il y a bien un discours de la part de l'exécutif qui cherche à parler autrement de la crise, de manière plus positive ?
 
Un discours global des chefs d'Etat. Obama l'a fait, en France on nous dit "on voit les premières lueurs", mais honnêtement, la semaine dernière, j'ai fait un tour d'entreprises en Champagne-Ardenne, quand on débat avec les salariés, quand on rencontre les délégués syndicaux, ce n'est pas du tout le sentiment qu'ils ont. Eux, ils ont le sentiment d'être totalement la tête en dessous de l'eau et de vivre une crise qu'ils n'ont jamais connue. Donc, il y a un décalage entre le discours gouvernemental et ce que vivent les salariés.
 
Le chômage va donc encore augmenter fortement cette année ?
 
C'est inévitable...
 
C'est mécanique à vous entendre ?
 
C'est mécanique. On a beaucoup parlé ce week-end de Caterpillar, on a beaucoup parlé des entreprises et de plans sociaux, mais toutes ces personnes-là sont encore - heureusement pour elles - à l'emploi et c'est demain qu'elles vont quitter les entreprises. Donc, les effets sur les plans sociaux, je pense à Continental par exemple, les effets, ils auront lieu dans un mois, dans deux mois, dans six mois, parce qu'on nous annonce des plans sociaux pour la fin de l'année. Donc l'effet chômage aura lieu, y compris en 2010.
 
Quelle est votre réaction aux propositions de D. de Villepin sur l'idée d'un risque révolutionnaire en France ?
 
Je pense que D. de Villepin est cet homme politique qui lorsqu'il était au gouvernement, était incapable de comprendre les salariés. Je me rappelle... Enfin, il ne faut jamais oublier que c'était le père du CPE, qu'il a fallu faire des manifestations...
 
Contrat premières embauches...
 
...De plusieurs millions de personnes pour que le président de la République applique (sic) le CPE et demande de le retirer. C'est-à-dire qu'il n'a jamais compris quelle était la réaction des jeunes qu'il avait devant lui. Et aujourd'hui, il nous fait une analyse de la société, je crois qu'il est mal placé.
 
Elle est fausse cette analyse ?
 
Moi, je pense qu'il y a... alors s'il y a risque d'explosion sociale dans notre pays, il n'est pas là. Moi je vais vous dire où il est le risque, le risque il est dans la jeunesse, aujourd'hui. Le risque de demain, il est de la réaction des jeunes face à l'emploi. En septembre, je dis bien en septembre, 600 à 700.000 jeunes sortent du système scolaire, dont 150.000 sans qualification. Est-ce que ces jeunes-là auront une place dans les entreprises, est-ce que le plan que le président de la République va annoncer vendredi sera à la hauteur de ce problème-là ? Les jeunes qui sont de banlieue, à qui on a dit depuis des années "c'est la formation, la qualification qui vous sauvera", retournent aujourd'hui dans leur cité, au chômage, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas de solution aujourd'hui de leur situation, ils ont une désillusion terrible. C'est là qu'il y a le risque, ce n'est pas sur les pseudo discours sur la révolution, c'est comment ces jeunes à qui on a dit, à juste titre, que c'était la formation, la qualification, l'effort sur soi-même qui fera un avenir, c'est ces jeunes-là qui sont en pleine désillusion. C'est là que j'ai peur d'une explosion.
 
A quoi devrait, d'après vous et d'après la CFDT, ressembler un plan d'aide, justement, aux jeunes ? On redit que N. Sarkozy annonce un certain nombre de mesures vendredi en la matière.
 
On va avoir des situations très différentes. Il y a les jeunes, je vous en ai parlé, qui ont une qualification, ceux-là, coûte que coûte, il faut qu'ils aient un accompagnement et qu'ils aient un emploi, même un emploi aidé, c'est-à-dire que la qualification qu'ils ont, il faut qu'ils puissent l'exprimer d'une façon ou d'une autre, y compris avec des emplois aidés. Pour les autres, pour les autres qui sont dans une situation difficile, en particulier qui ont moins de 25 ans et qui n'ont aucune aide sociale. La France est le pays en Europe où l'aide sociale pour les jeunes est la moins élevée, c'est-à-dire qu'on a inventé le RMI pour les plus de 25 ans, pas pour les moins de 25 ans. Chaque jeune doit avoir un suivi individualisé, une proposition, ou de formation pour ceux qui ne sont pas formés en échange d'une rétribution, ou en accompagnement - je l'ai dit, service civique, emplois aidés - ou, et alors là, je m'adresse aux entreprises, un effort important pour les entreprises pour qu'elles accueillent les jeunes dans les entreprises dont ils auront besoin demain.
 
Ça veut dire quoi "un effort important" ?
 
C'est un effort important sur l'alternance, c'est un effort important pour que les personnes plus âgées qui quittent le travail actuellement, ce ne soit pas des pertes de connaissance, des pertes de savoir. On a un problème actuellement dans notre pays, on fait partir les seniors et on a un problème pour faire demain tourner les entreprises puisqu'on n'a pas transmission des savoirs. Donc là, il faut qu'on organise, y compris en période de crise, cet accompagnement, cette transmission des savoirs. Et si on ne se rend pas compte qu'il faut faire ça, alors oui, on a de grands risques demain.
 
Vous avez prononcé le nom de l'entreprise Caterpillar F. Chérèque, on est vers la sortie de crise avec une négociation qui a eu lieu ce week-end sous l'égide de Bercy, via un conseiller de C. Lagarde. La méthode est la bonne ?
 
Je souhaite qu'on soit dans une sortie de crise. Evidemment, les salariés ne peuvent pas vivre sous tension, comme ça, des semaines et des semaines, c'est très difficile. La méthode est la bonne, je dirais que c'est la méthode empirique. La question qu'on doit se poser, c'est pourquoi il faut en arriver à de tels débordements pour que, enfin, on se pose les vrais problèmes et qu'une entreprise de cette taille soit obligée d'avoir le soutien du Gouvernement pour réussir enfin à avoir un accord avec les organisations syndicales. C'est-à-dire qu'il y a un vrai problème de dialogue social dans cette entreprise et dans beaucoup d'entreprises dans notre pays.
 
Mais la méthodologie, le fait que l'Etat accueille et organise les négociations, ça c'est une bonne méthode pour l'avenir ?
 
C'est une bonne méthode, c'est-à-dire que l'Etat doit, dans ces cas-là, avoir un rôle d'intermédiaire entre les deux parties qui n'arrivent pas à s'entendre. Mais honnêtement, la vraie question qu'on a se poser aujourd'hui, ce n'est pas ce type de débordement qu'il peut y avoir dans telle ou telle entreprise, c'est pourquoi, pourquoi dans notre pays on utilise le dialogue social uniquement pour régler ou pour mettre en oeuvre les décisions qui ont été prises par des actionnaires ou des dirigeants, et non pas avant ? C'est-à-dire qu'on n'a aucune anticipation sur les problèmes économiques et sociaux. Résultat, il faut des actions dures pour que le Gouvernement se mette en intermédiaire pour trouver une solution. Je pense que c'est la bonne méthode dans cette situation-là, mais il faudrait en trouver une autre dans notre système de dialogue social.
 
Il y a eu des actions dures également dans le secteur de l'énergie qui va se mobiliser cette semaine, ça c'est quoi ? Le Premier ministre F. Fillon parlait de "sabotage" pour parler des coupures d'électricité ; vous acceptez le terme et est-ce que ça signale, justement, un dialogue social défaillant ?
 
Cela veut dire deux choses. Cela veut dire, d'une part, sur ce type d'action, je ne suis pas favorable, la CFDT n'est pas favorable à ce type d'action.
 
Les coupures d'électricité ?
 
Les coupures d'électricité. C'est-à-dire que des agents de service public ne peuvent pas faire payer aux usagers ou à d'autres services publics - les hôpitaux - les conséquences d'un manque de dialogue dans leur entreprise. Donc défavorables sur ce type d'action, il faut être très clair là-dessus. On n'est pas dans la même situation à EDF qu'à Caterpillar, il faut être clair et le dire clairement. Par contre, dans une entreprise comme EDF ou comme GDF, on a fait remarquer que le patron de GDF était le patron du CAC 40 qui avait été le plus augmenté de tous les patrons du CAC 40, on voit la différence de traitement. Mais dans cette entreprise qui fait des bénéfices, qui est une entreprise phare au niveau national, une entreprise de ce type qui soit incapable de faire une innovation en termes de dialogue social, de répartition des richesses, de dialogue, là il y a un problème. Donc je pense qu'EDF, GDF-Suez doivent être des entreprises exemplaires en terme de dialogue social. Et on pourra, de ce fait, aussi éviter ce type de dérapage. Ça veut dire que dans les deux cas, que ce soit Caterpillar, où il faut ce type d'action, puisqu'on a le sentiment que les entreprises ne vont pas assez loin, ou EDF GDF qui n'est pas exemplaire, on a un problème de dialogue social dans les entreprises françaises.
 
Vous, vous pensez qu'il y a une exaspération sociale en France aujourd'hui ? Est-ce que vous, syndicats, corps intermédiaires de la démocratie, vous êtes dépassés par cette exaspération ?
 
D'une part, je ne cacherais pas qu'on est dans une situation difficile, y compris pour les syndicats. Mais ceci dit, on est dans une crise exceptionnelle, donc il est normal que tout le monde soit dans une situation difficile. Mais en même temps, on nous compare toujours avec les autres pays, parce que je crois qu'en France on a un problème de dialogue social. Je prends un exemple que j'ai vécu la semaine dernière : ICOA, une entreprise qui est une entreprise de la chimie, 60 salariés, fonds de pension américains ; les délégués syndicaux ont fait une alerte sociale pour voir l'avenir de l'entreprise - c'est bien normal en période de crise. Depuis qu'ils ont déclenché cette alerte, l'employeur ne cesse de faire de la répression syndicale : lettres sur lettres d'avertissement, de sanction. Ces entreprises-là discréditent les organisations syndicales. Si demain il y a un problème économique, inévitablement, les syndicats ont été discrédités avant et on aura un dérapage. Donc, on a un vrai problème de reconnaissance du fait syndical et du dialogue dans les entreprises qui sont, je dirais, l'origine de ces dérapages dans les entreprises.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 20 avril 2009
 

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