Interview de M. François Bayrou, président du Mouvement démocrate (MoDem), à Europe 1 le 10 mai 2009, sur sa confrontation avec Nicolas Sarkozy, président de la République, sa stratégie politique dans le contexte des élections européennes de juin 2009, la réforme de l'université et le conflit entre la Géorgie et la Russie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président du Mouvement démocrate (MoDem), à Europe 1 le 10 mai 2009, sur sa confrontation avec Nicolas Sarkozy, président de la République, sa stratégie politique dans le contexte des élections européennes de juin 2009, la réforme de l'université et le conflit entre la Géorgie et la Russie.

Personnalité, fonction : BAYROU François, COHEN Patrick, ELKABBACH Jean-Pierre, MONTVALON Dominique de.

FRANCE. UDF - Mouvement démocrate, président; ; ;

Circonstances : Emission "Grand Rendez-vous" d'Europe 1 le 10 mai 2009. Publication du livre de François Bayrou "Abus de pouvoir"

ti : Patrick Cohen: Bonjour à tous, bienvenu dans ce grand rendez-vous dont vous êtes l'invité, François Bayrou...

François Bayrou : Bonjour.

PC : Président du Mouvement Démocrate, le MoDem, vous publiez deux ans après l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République un essai en forme de réquisitoire contre le chef de l'Etat qui, selon vous, met en péril le model démocratique républicain auquel nous sommes attachés et qui le fait, selon vous, sciemment selon un plan préétabli. Vous fustigez une idéologie, celle de l'argent, un objectif, celui du creusement des inégalités, une méthode, la confiscation de tous les pouvoirs et des moyens, la mise en réseau des médias avec le monde politique, ça s'appelle « Abus de pouvoir » chez Plon. La charge est d'autant plus remarquée et commentée qu'elle émane d'un homme qui a longtemps cheminé avec la droite, qui a été -je le rappelle pour les plus jeunes deux fois ministre dans les gouvernements d'Edouard Balladur et d'Alain Juppé- vos anciens amis ne l'ont pas oubliés, vos anciens amis vous interpelleront au cours de l'émission et on va essayer de vérifier si cet abus de pouvoir n'est pas un abus de langage tout entier tourné vers l'échéance de 2012, alors que nous sommes à moins d'un mois des élections européennes. On va le faire avec Dominique de Montvalon du Parisien-Aujourd'hui en France et Jean-Pierre Elkabbach d'Europe1 qui vous pose la première question.

Jean-Pierre Elkabbach : Bonjour François Bayrou ; est-ce que vous pouvez citer un opposant plus critique et plus constant que vous ?

FB : Non, je pense que la confrontation que j'ai avec Nicolas Sarkozy est une confrontation de fond sur les valeurs qui sont celle du pays, sur son projet, sur ce que les Français ont voulu créer à travers les décennies et qui ne se retrouvent plus au contraire dans la situation et les orientations du pays aujourd'hui ; c'est sur ce point que je suis en confrontation avec lui.

JPE : Dans le livre, vous dites que Nicolas Sarkozy n'est ni un dictateur ni un tyran ni un despote, qu'est-ce qu'il est alors ?

FB : Et bien j'ai proposé un mot tout à fait étymologiquement indiscutable et ce mot est égocrate, égocratie : je gouverne, moi je...

JPE : Est-ce que vous croyez qu'il est le seul égocrate en politique ?

FB : Sûrement pas. Mais lorsqu'en politique, vous êtes en situation de peser par votre propre inspiration sur les choix qui vous entourent... Mais quand vous êtes à la tête de la République, vous n'êtes plus dans un courant d'opinion ou même un chef de parti, même si Nicolas Sarkozy se comporte en chef de parti. Vous devez êtres l'animateur d'une démocratie, c'est-à-dire de l'équilibre des pouvoirs ; vous devez avoir en face de vous un Parlement qui tienne la route et vous devez l'écouter et le respecter ; vous devez avoir un gouvernement qui a la charge de l'action quotidienne ; vous devez respecter l'indépendance de la justice et tout cela aujourd'hui, chacun le sait, est l'objet de coup de canifs quotidiens.

PC : On va détailler tout cela au cours de l'émission, Dominique de Montvalon.

DM : François Bayrou, vos anciens amis de l'UDF, ceux qui vous ont quitté, ils n'ont pas eu l'idée de trouver le mot égocrate mais ils disent que vous êtes un égocrate...

PC : Il y a eu un mot cette semaine d'Eric Woerth qui a dit que François Bayrou est passé du centrisme à l'égocentrisme...

FB : Si vous voulez bien que l'on dise des choses sérieuses, oui je joue un rôle dans le courant politique que j'anime, oui les Français qui s'y reconnaissent m'accordent du crédit, oui je ne suis pas un observateur de la vie politique, j'essaie de changer les choses. Pour le reste, ceux qui m'entourent savent bien que j'ai autour de moi des équipes solides depuis longtemps, que j'écoute depuis longtemps. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse, que je recule en arrière, que je me recroqueville pour dire non je n'ai pas d'idée sur ce qui se passe ? J'ai des idées sur ce qui se passe, j'essaie de les imposer et c'est sans aucune considération sur ma personne ; ce n'est pas le sujet. Le sujet, c'est le pays et la direction dans laquelle, il va et je pense en effet qu'il faut des gens qui se battent, qui soient solident.

JPE : Vous feriez tout pour qu'en 2012 quelqu'un gagne, n'importe qui même... Pas François Bayrou, peut-être un socialiste, un vert... mais vous feriez tout pour qu'on débarrasse le pays de Nicolas Sarkozy...

FB : Non, franchement ce sont des caricatures auxquelles, je ne participerais pas ; je ferais tout pour que mon pays retrouve la vocation historique qui est la sienne. La France a été pendant longtemps un pays qui a bâti une société avec des valeurs qui ne ressemblaient à aucune autre dans le monde. Ce que nous avons fais avec l'école gratuite, publique et égalitaire sur l'ensemble du territoire, ce que nous avons fait avec l'hôpital public français, ce que nous avons fait avec notre justice qui tenait la balance égale entre les plus favorisés et les autres, ce que nous avons fait avec les services publics sur l'ensemble du territoire, ce que nous avons fait avec une économie de liberté et en même temps des rééquilibrages sociaux... Tout cela, aucun des autres pays du monde qui nous entourent ne l'a fait. C'est à cela que l'on est en train de renoncer sans qu'on le voie, sans qu'on le dise et que des citoyens engagés disent : nous ne l'accepterons pas.

PC : Alors on va revenir un peu plus tard sur quelques-uns des thèmes que vous avez abordés, François Bayrou. Mais d'abord, on va dès maintenant aborder le chapitre européen, puisque nous sommes à moins d'un mois d'un scrutin important à la fois pour l'Europe et pour la France ; on va le faire d'abord avec la question d'un de vos anciens amis, c'est le porte-parole adjoint de l'UMP qui vous a quitté, Dominique Paillé...

Dominique Paillé : François Bayrou, vous n'avez pas salué, à l'inverse de ce qu'ont fait l'ensemble des partis politiques européens, la présidence de Nicolas Sarkozy à la tête de l'Union européenne qui, de l'avis général, a été une réussite. Vous avez avec le MoDem quitté le PPE pour une alliance à Strasbourg avec les ultras-libéraux qui rejettent toute idée d'intégration européenne. Vous publiez à la veille du scrutin du 7 juin un pamphlet contre Nicolas Sarkozy, ce qui tue le débat européen. N'est ce pas la démonstration qu'aujourd'hui, vous n'avez aucune idée sur l'Europe ?

FB : Vous avez vu le caractère objectif de la part de gens qui sont en effet purement et simplement des satellites du pouvoir. Alors je reviens au sujet. En effet, pour moi, la présidence de Nicolas Sarkozy à la tête de l'Union européenne n'a pas donné à l'Union la dynamique qu'elle aurait dû lui donner. Alors je ne dis pas que c'était facile et je ne caricature pas. Mais en tout cas, les arcs de triomphes par lesquels Nicolas Sarkozy s'est autocélébré ne sont pas justifiés ; je vous en donne une seule preuve : vous vous souvenez qu'à l'ouverture de cette présidence, il y a eu l'invasion de la Géorgie par la Russie et, à cette époque, Nicolas Sarkozy a volé vers Moscou et a dit j'ai sauvé la Géorgie et gloire à ceux qui ont fait ça. Il se trouve qu'à cette époque, un plan en six points a été élaboré, qui était un plan totalement dans la main de Poutine et de Medvedev ; et il a prononcé en atterrissant une phrase que tous les historiens ne peuvent pas écouter sans trembler, qui était « les Russes ont le droit de défendre les Russophones à l'extérieur de leurs frontières »... Et vous savez ce que cette phrase évoque comme souvenir des années 30... Aujourd'hui, qu'en est-il ? Est-ce que les provinces envahies ont été évacuées ? Non, les Russes occupent ces provinces-là ; elles ont été annexées et c'est la France qui a, au fond, donné sa bénédiction.

JPE : Il y avait moyen de faire mieux, François Bayrou ?

FB : C'est la vieille question que l'on a posée dans l'histoire. Bien sûr, il n'y avait pas les moyens de faire la guerre ; et personne dans le monde n'a dit on va faire la guerre à la Russie ! Mais il y avait les moyens de ne pas bénir ce qui c'est passé, il y avait au moins la place pour une parole libre de l'Europe pour dire : ce que la Russie est en train de faire en Géorgie est inacceptable, parce que lorsque le fort écrase le faible, lorsque l'on ne respecte plus les frontières, lorsqu'il y a des invasions et des annexions c'est quelque chose que la communauté internationale ne doit pas acceptée.

DM : La présidence de Nicolas Sarkozy à la tête de l'Union européenne, c'était certes la Russie et la Géorgie mais c'était aussi la crise ?

FB : La crise exigeait que l'Union européenne bâtisse un plan d'action en commun, qu'elle agisse ensemble ; elle exigeait qu'au moins les seize pays qui ont l'Euro en partage bâtissent un plan qui fasse reculer la crise, et j'avais proposé un emprunt européen qui serait la solidarité des pays européens. Cette action n'a pas été entreprise. Si la France avait dit voilà la crise est en train de détruire l'économie mondiale car le modèle sur lequel elle a été construite est un modèle suicidaire, et nous Français, nous proposons le plan suivant. À ce moment, les autres se seraient mis en situation.

JPE : Cela a été la proposition française du G20...

FB : C'est une proposition de réunion sans résultats et je considère que la France aurait dû mettre sur la table une proposition d'actions en commun des pays européens ; on verra si la crise s'aggrave, il y aura des réponses possibles.

JPE : Cette après-midi à Berlin, puisque la campagne européenne s'accélère, le président de la République et la chancelière d'Allemagne tiennent un meeting commun. Est-ce que vous saluez la vitalité retrouvée du groupe franco-allemand ou est-ce que vous estimez que c'est de la frime ?

FB : Non je ne veux pas employer des mots excessifs ; tant mieux si les choses vont mieux, elles étaient si mal. Les attitudes personnelles et les relations entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, vous le savez, avaient pris un tour dont tous les diplomates se régalaient. Je tiens à dire ceci : j'ai beaucoup de considération et d'estime personnelles pour Angela Merkel ; je pense qu'elle est un dirigeant de premier plan qui ne fait pas d'esbroufe mais qui tient une ligne. Elle a bâti pour son pays une coalition qui fait travailler ensemble des hommes et des femmes de droite et de gauche. Je considère que les institutions allemandes sont justes, intéressantes et équilibrées, qu'elles ont été bâties pour éviter un certain nombre de dérives et nous ferions bien de regarder comment elles on été organisées.

JPE : Alors vous voudriez que le moment venu, Mme Merkel soit réélue. Est-ce que vous voulez que José-Manuel Barroso soit réélu à la tête de la Commission européenne ?

FB : Nous ferons tout ce que nous pouvons pour qu'il y ait une alternance à la tête de la Commission européenne. Peut-être faut-il rappeler pour tout ceux qui nous écoutent que l'Europe ce sont trois piliers : le premier pilier, ce sont les gouvernements, c'est-à-dire le Conseil européen ; le second, c'est le parlement, le représentant des peuples ; et le troisième, c'est la Commission censée être la pointe avancée des gens qui non pas de considérations partisanes à mettre en place et pas non plus de considérations nationales. Ce sont les défenseurs de l'intérêt général des Européens de proposer au nom des Européens des choses nouvelles et justes.

JPE : Et les commissaires sont nommés par les gouvernements...

FB : Ce n'est pas vrai, parce qu'ils sont investis par le Parlement européen.

JPE : Oui, après...

FB : Donc, les citoyens ont leur mot à dire. C'est une architecture, une charpente qui est intéressante.

JPE : Qu'est ce qui ne va pas alors ?

FB : La Commission ne va pas, parce que M. Barroso a choisi d'être dans l'ombre des gouvernements, afin d'installer sa réélection ; et deuxièmement, l'orientation de la Commission a été trop ultralibérale, ces derniers temps.

JPE : Donc, il faut faire battre le président et sa Commission ?

FB : Nous avons eu une réunion avec le Parti Démocrate Européen que je copréside avec Francesco Rutelli en Italie. Nous avons proposé deux noms pour réfléchir a une alternance : Mario Monti est le premier et Guy Verhofstadt, l'ancien premier ministre belge, celui qui a tenu ensemble le pays. Deux personnalités au-dessus de toute critique...

PC : Mario Monti a été très critiqué en France pour ses décisions en faveur de la concurrence...

FB : Il se trouve que Mario Monti pense que le marché doit être libre quand il l'est, mais c'est une personnalité de centre gauche italien...

JPE : Mario Monti, c'est l'homme qui ne voulait pas permettre à l'Etat français de sauver ALSTOM par exemple...

FB : Il faudrait pour cela que les socialistes européens s'accordent entre eux, puisqu'une partie approuve ses décisions et l'idée de sa réélection. Et bien vous avez raison, et vous avez mis le doigt sur les contradictions que sont celles du Parti socialiste aujourd'hui ; car si le Parti socialiste exprimait la même position que celle que nous exprimons il n'y aurait pas de majorité pour reconduire M. Barroso ; et je dis aux socialistes français que s'ils sont sincères dans leur volonté de s'opposer à la reconduction de M. Barroso, il faut qu'ils se tournent vers les socialistes européens, et moi je suis prêt à dire que nos forces doivent se rencontrer.

JPE : Justement, les socialistes français ont des choses à vous dire et c'est Arnaud Montebourg qui vous parle de votre attitude au Parlement européen de Bruxelles et de Strasbourg.

Arnaud Montebourg : Après avoir adressé à François Bayrou des marques d'estime, je voudrais lui adresser une question : le voilà maintenant anti-sarkozyste convaincu, le voici engagé dans la confrontation avec l'actuel président de la République ; et pourtant ses amis centristes qui siègent à Strasbourg et à Bruxelles au Parlement européen votent avec le parti de monsieur Sarkozy, Berlusconi, des mesures anti-sociales comme démanteler le service publique et démanteler le droit du travail. Les amis de M. Bayrou ont prêté mains fortes à cet ouvrage que nous combattons. Y'a-t-il un François Bayrou des villes, de Strasbourg et de Bruxelles, et un François Bayrou des champs, des Pyrénées et du Béarn ?

FB : J'entends souvent cet argument utilisé par le Parti socialiste depuis une semaine ou deux, puisque ce sont des arguments de campagne avec des fiches, et je vais répondre de la manière la plus formelle : il suffit de reprendre la totalité des votes que nous avons tenu au Parlement européen, nous Parti Démocrate...

PC : Démocrates et libéraux ?

FB : Non, les démocrates, c'est autre chose.

PC : C'est un groupe au Parlement européen...

FB : Patrick Cohen, l'avantage des groupes au Parlement européen, c'est que tous les votes sont publics ; et donc je dis que nous avons constamment, sans aucune exception, voté pour la défense des services publics, que nous avons également et de la même façon soutenu le projet de société européen qui devait être solidaire, que jamais nous n'avons manqué un seul scrutin sur ce sujet et que pour le reste, je regrette de dire qu'il m'arrive de ne pas penser que les socialistes ont raison sur tout et de voter différemment d'eux. Je vais prendre un exemple très simple. Mr Hamon a déclaré que nous avions voté dans le sens d'une liberté dans le monde de la médecine et de la santé. Et bien je regrette de dire qu'il y a des médecins libéraux en France, des cliniques libérales en France, qu'il y a un hôpital public que nous défendons et que nous défendons aussi les m??decins libéraux. Nous n'allons pas chercher nos références chez les autres. Quant à la défense des services publics, nous sommes prêts à communiquer la totalité des analyses de vote sur ce sujet ; on verra que les socialistes racontent des histoires...

PC : Des votes des députés français, c'est cela que vous dites François Bayrou ?

FB : Oui.

PC : Mais vous faites parti d'un groupe qui associe des démocrates et des libéraux ?

FB : Excusez-moi de vous dire que l'UMP appartient au groupe des conservateurs britanniques. Il se trouve que ces derniers n'ont pas les mêmes positions sur un certain nombre de sujet et je ne fais pas l'amalgame entre les deux. Il se trouve qu'au sein du Parti socialiste européen, il y a des gens qui sont très libéraux parce qu'il y a des nuances nationales. Moi je suis responsable d'une seule chose, le Parti Démocrate Européen avec ses élus en France, en Italie et dans d'autres pays européens et nous défendons une ligne de société de solidarité ; celle-ci impose la défense des services publics et nous n'avons jamais manqué de défendre. C'est en particulier grâce à nous que nous avons voté les changements de la directive Bolkestein !

JPE : On voit bien que la décision vous touche, puisqu'on sent chez vous un fond de colère, M. Bayrou.

F.B : Excusez-moi de vous dire que ce type de remarque n'est pas normal ou équilibrée. Je suis en colère et sur la défensive, parce qu'il y a des mensonges qui sont proférés et je les démens. Et je dis à tous les auditeurs de vérifier la réalité des votes d'un groupe. Pour le reste, je me suis battu contre l'ultralibéralisme toute ma vie, et j'ai bien l'intention de continuer à le faire parce que c'est le projet de société qui est en jeu.

JPE : Le 7 juin, François Bayrou, il s'agira d'élire des députés européens, ni le président de la République ni le président de l'Europe. Quel est l'objectif du MoDem et de François Bayrou en nombre d'élus européens d'évaluation des forces politiques en France ?

FB : Je vais vous dire quel est mon objectif. J'ai un premier objectif qui est de faire élire de bons députés européens. Des gens qui seront à Strasbourg et à Bruxelles non pas comme une punition ni une maison de retraite, mais des gens qui y seront comme de vrais représentants du peuple français, des citoyens européens et qui auront du poids et de l'influence. Ils seront tous engagés à 100 pour cent avec des parcours de vie remarquables, avec des gens comme Jean-François Kahn, Corinne Lepage, Sylvie Goulard -présidente du Mouvement européen France-, avec Robert Rochefort que vous invitez souvent à votre micro, parce que c'est -je crois- le meilleur spécialiste des conditions de vie des Français ; et avec Marielle de Sarnez qui en Ile-de-France dirige l'ensemble de cette campagne. Des gens de poids et de force, voilà premièrement mon objectif.

JPE : Combien ?

FB : Je ne donnerai pas de chiffre, parce que je ne veux pas mettre des barres comme cela ; j'ai montré dans les élections que nous arrivions à faire des scores remarqués. Deuxième point, je veux montrer que la vie politique européenne peut permettre de dégager une vision de l'Europe ; cette vision pour moi c'est une Europe qui décide enfin de jouer un rôle dans les crises du monde. Il ne faut pas qu'elle décide de faire uniquement un marché, ni de faire uniquement un espace de droit, ce qui est pas mal, mais qu'elle décide enfin d'avoir une volonté politique. Une Europe volonté au lieu d'une Europe simplement espace. Pour cela il faut qu'il y ait deux choses. Premièrement, un ensemble de pays qui décide d'aller de l'avant et je suis pour une avant-garde européenne formée à partir de l'Euro groupe parce que eux ont une responsabilité particulière sur la scène du monde. Une avant-garde européenne et en plus, une transparence des décisions. Le drame de l'Europe , c'est que personne ne comprend comment ça marche ; personne n'a conscience de ce qui s'y décide. Voilà pourquoi je propose deux idées très simples qui ne coûte pas un euro et qui n'exige pas qu'on change les traités : c'est qu'on rende publique par voix de presse, trois mois à l'avance, la totalité des décisions que l'on va prendre dans l'Union européenne de manière à ce que les citoyens puissent s'y engager et, ensuite, que tout vote soit public parce qu'on assiste en France à un jeu pervers. On prend une décision à Bruxelles, la France vote oui, et les représentants du gouvernement reviennent en France et disent que c'est la faute à Bruxelles. Or, la totalité des décisions devraient être prise en public, de manière à ce qu'on sache toujours ce que le gouvernement français a voté. Puisqu'il n'y a pas de décisions importantes de l'Europe qui soient prises sans que le gouvernement français ai donné son assentiment...

JPE : Tout à l'heure, vous avez dit que vous feriez une proposition qui ne coûterait pas un euro et vous avez dit Bruxelles et Strasbourg. Il y a une polémique sur l'existence coûteuse de deux capitales ; est-ce que vous êtes favorable au maintien de Strasbourg et de Bruxelles ou au choix de la seule Bruxelles pour le Parlement ?

FB : Et bien si je devais faire une proposition, je choisirais Strasbourg. D'abord, ce sont les traités : Strasbourg est la capitale européenne. Et ensuite cela montrerait que les représentants des peuples ont une logique distincte des diplomaties, technocraties qui sont elles à Bruxelles. Moi je suis un défenseur acharné de Strasbourg : je suis pour que l'on continue à mener ce combat et même, je suis pour que l'on regroupe a Strasbourg l'ensemble des activités parlementaires européennes.

JPE : Est-ce qu'on peut réduire la bureaucratie pléthorique, je n'ose pas dire inefficace, mais parfois stérile de Bruxelles ?

FB : On peut toujours réduire. Je veux rappeler deux choses : l'ensemble des fonctionnaires européen qui comportent pour les trois quarts des interprètes, c'est moins que l'ensemble de la seule ville de Paris. Donc je pense qu'il faut toujours lutter contre la bureaucratie, mais aussi contre les logiques bureaucratiques. Le fait que la voix des peuples ne soit pas entendue. C'est mon ennemi personnel, il faut lutter contre le fait que l'Europe apparaisse comme une affaire d'initiés, de gens qui parlent une langue difficile à comprendre, qui évoquent des idées que l'on n'arrive pas à suivre. Moi je suis pour que l'Europe soit la plus grande chose que les êtres humains en démocratie aient jamais faite. Ce n'est ni une entreprise de domination, ni une entreprise de conquête : c'est une entreprise de paix. On construit une maison avec les pierres qui, hier, servaient à s'entredéchirer.

(Pause)


JPE : Avec François Bayrou notre invité, le président du Mouvement Démocrate, et je reviens sur la question que Dominique de Montvalon voulait vous poser, il y à un instant sur la crise des universités. Comment en sort-on d'un conflit pareil ? Faut-il condamner ou revoir le principe d'autonomie qui a été instauré par la loi LRU ?

DM : Et j'ajoute, comment en sortir sans brader les examens ?

FB : Je ne suis pas pour brader les examens. C'est cette légitimité-là qui donne aux universités leur valeur. Je pense qu'il est nécessaire comme l'ont fait un certain nombre d'universités de préparer des sessions de rattrapages avec des cours de rattrapages sur Internet notamment, c'est une bonne orientation pour rattraper le temps perdu... Je trouve que le gouvernement devrait asseoir autour de la table, y compris les représentants des universités les plus en crise, parce que ce n'est jamais bon de laisser une décomposition comme cela se faire. Je crois que la crise est profonde et qu'elle vient de ce que l'on a tenté de superposer des modèles qui ne sont pas compatibles entre eux. Je crois que l'université française a un mode d'organisation et des valeurs qui ont toute leur légitimité. Ce mode d'organisation est fondé sur l'équivalence des diplômes sur l'ensemble du territoire national. Ce que les autres universités des autres pays qui nous entourent n'ont pas, parce que c'est la concurrence entre les universités avec des droits d'inscriptions très lourds, et je crois que ce n'est pas le modèle français. Est-ce que les universités avaient besoin d'autonomie pour leur gestion ? Oui, mais que celle-ci ne soit pas la dissolution du tissu des universités françaises, notamment cette idée que tous ensemble nous donnions des diplômes de qualité qui soient équivalents sur l'ensemble du territoire...

PC : Est-ce que c'est le cas avec la loi LRU, François Bayrou ? Loi qui ne remet pas en cause le caractère national des diplômes, je le rappelle...

FB : J'ai toujours pensé que la loi LRU avait été faite trop vite et pas bien, qu'elle était sur un certain nombre de sujets mal inspirée, et que notamment l'organisation des pouvoirs au sein de l'université ne serait pas durable.

JPE : Faut-il alors la revoir, la retirer ?

FB : Non, c'est l'affaire des universitaires, et je pense nécessaire d'affirmer dans un texte un accord dans lequel, tout le monde participerait ; les principes de l'université française, notamment que nous allons poursuivre dans cette idée que le modèle universitaire français construit une université solidaire sur l'ensemble du territoire, et non pas des universités qui seraient en concurrence entre elles. Parce qu'avec ce modèle, ça veut dire que si vous êtes l'enfant d'une famille qui n'a pas beaucoup d'argent à Pau, à Nancy ou à Lille, vous êtes obligés de chercher la meilleure université française pour avoir le meilleur diplôme, et donc de vous retrouver en situation d'avoir des déséquilibres et des inégalités sur le territoire national, ce à quoi pour la France je ne trouve pas fondé.

JPE : Vous pouvez constater les derniers rebonds dans les bourses, pas seulement à Paris mais partout dans le monde. Est-ce qu'ils annoncent une prochaine reprise de la croissance, même lente ? Est-ce que c'est l'effet des plans de relance du G20 ? D'autre part, face au chômage qui va augmenter d'ici la rentrée, y a-t-il un plan Bayrou ?

FB : Ce découplage entre la vie de l'économie et la vie des bourses, avec une vie de l'économie qui plonge et une vie des bourses qui semble monter...

JPE : ... Et qui descendent...

FB : ... qui montent et qui descendent... Pour moi, je ne vois pas dans la bourse le signe de l'activité réelle de l'économie. J'y vois plutôt le signe de prises de bénéfices pour les uns, d'attentes, de spéculations pour les autres ; en tout cas, je ne fais pas de lien entre l'une et l'autre. Ce que je constate, c'est que, pour une longue période désormais, les dégraissages dans les entreprises, les fermetures d'usines, la création de chômage, sont une grosse inquiétude pour les Français comme pour les autres peuples qui nous entourent, et que c'est à cela qu'il faut s'attaquer. Est-ce que j'avais proposé des idées particulières à ce sujet ? Oui, je veux vous rappeler la proposition emblématique que j'avais faite pendant la campagne présidentielle, c'était deux emplois sans charge par entreprise de manière qu'on se focalise sur les emplois disponibles, parce que je ne croyais pas que le chômage était résolu. À l'époque, je me rappelle qu'on disait que la démographie allait résoudre le chômage... On en est loin. C'est la principale inquiétude des Français et je trouve que c'est sur l'emploi précisément qu'il faut focaliser l'attention.

PC : Et il y avait aussi les heures défiscalisées que le gouvernement a fait...

FB : Ils l'ont fait, je ne m'y suis pas opposé, mais ce n'était pas pour moi une mesure emblématique... Nous vérifierons exactement ce qu'il en était.

DM : Bernard Tapie, à qui vous réservez un chapitre dans votre livre particulièrement sévère, s'intéresse aujourd'hui de près au Club Méditerranée... Est-ce que ce n'est pas une bonne idée pour l'intérêt général de voir Bernard Tapie utiliser l'argent qu'il a reçu depuis peu à un défi de cet ordre ?

FB : Ce n'est pas bien si la formulation de votre question, Dominique de Montvalon, est recevable, parce que ça voudrait dire beaucoup de choses pour l'avenir... Cela voudrait dire que bien mal acquis profite toujours, au contraire de bien mal acquis ne profite jamais, ce vieux proverbe français. Mais d'abord une correction : ce n'est pas à Tapie que je m'attaque ; il défendait son « bifteck » si je puis dire les choses comme cela. Il le faisait selon moi indûment, mais les responsables, ce n'est pas Tapie, ce sont les responsables de l'Etat -et selon moi le premier d'entre eux- qui ont pris la décision de donner à Tapie 400 millions d'euros d'argent du contribuable...

PC : Pour quelle raison l'auraient-ils fait ?

FB : ... Je le rappelle, dans mon livre, pour 400 millions d'euros et savez-vous ce que cela représente en années de SMIC ? Cela représente 33 000 années de SMIC !

JPE : Oui, dans votre livre, vous dites être persuadé qu'il y a un secret dans cette affaire Tapie, et vous ne dites pas lequel...

FB : Je n'ai pas répondu à la question de Dominique de Montvalon. Bernard Tapie avait dit, si ma mémoire est fidèle, je ne ferai plus de politique, je ne ferai plus des affaires, je ferai tout à fait autre chose... Maintenant, il a pris pour cible le Club Méditerranée, c'est-à-dire une grande entreprise de loisirs, je n'ai aucun avis à formuler à ce sujet, seulement d'avoir des points d'interrogation dans les yeux, parce qu'on recommence avec un système qu'on avait déjà rencontré ; c'est leur affaire, ce n'est pas la mienne. Alors maintenant, vous dites est-ce qu'il y a un secret dans cette affaire ? Oui, je suis persuadé qu'il y en a un. En mon for intérieur, en tant que citoyen -j'ai regardé du mieux que je peux les documents internes- ayant regardé ce dossier, je suis absolument persuadé qu'il n'est pas imaginable qu'on donne 400 millions d'euros contre la loi, contre toutes les pratiques de l'Etat ! 400 millions d'euros du contribuable, de tous les foyers français, sans qu'il y ait une raison impérieuse pour que cela soit fait...

PC : Laquelle ?

FB : Non, je vois dans cette affaire beaucoup d'ombres et de mystères ; il y a des personnalités qui ont joué un rôle qui, comment dirais-je...

JPE : Qui ?

FB : Je pense à André Guelfi que l'on surnomme « Dédé la Sardine », qui a joué un rôle dans un certain nombre d'affaires obscures de circulation d'argent indu et d'autres...

JPE : Un lien entre « Dédé la Sardine » et l'Elysée ?

FB : Non, tout ce que j'avais à dire, je l'ai dit dans le livre, et d'autres livres ont été écrits par des journalistes qui sont allés au fond du dossier ; et pour moi, je n'ai pas la réponse, plus exactement la clé de la certitude qui est cependant la mienne, qui est qu'il y a un secret dans cette affaire.

JPE : Mais vous défendez une sorte de soupçon ?

FB : Non, je défends les principes et la loi. Je dis que les principes de la République, ce n'est pas donner 400 millions d'euros à quelqu'un, alors que le jugement de la Cour de Cassation en particulier, qui s'imposait à toutes les juridictions françaises, selon moi, ne le permettait pas, et que la loi du pays interdit qu'un arbitrage privé intervienne alors qu'il s'agit de l'argent du contribuable.

PC : On parle du PS ? Ségolène Royal, « elle est folle », c'est mis dans votre bouche par L'Express du 15 avril...

FB : ... Je n'ai jamais dit cela...

PC : ... Alors il aurait fallu le dire à Jean-Pierre Mignard, président de Désir d'Avenir, vous l'avez lu dans Libération : « Ségolène n'est pas folle, elle voit clair et loin. En 2007, elle avait cinq d'avance sur François Bayrou sur le diagnostic du régime. Si ce dernier avait accepté son offre, il ne signerait pas un pamphlet contre le régime ». En d'autres termes, si Nicolas Sarkozy a installé un pouvoir aussi néfaste, selon vous, c'est un peu de votre faute : vous auriez signé, on aurait Royal à l'Elysée et François Bayrou à Matignon.

FB : Dieu nous garde de ces attelages qui, en tout cas...

PC : C'est vous qui l'aviez envisagé ?

FB : Non, je ne l'ai jamais envisagé...

JPE : Mais n'avez-vous pas appelé Ségolène Royal pour lui dire vous n'êtes pas folle ?

FB : Ecoutez, c'est très simple. Je n'ai évidemment jamais prononcé cette phrase-là. Il est vrai que comme beaucoup de gens, lorsqu'il y a eu les multiplications des excuses, je me suis dit c'est bizarre. Et puis après tout, on a le droit de penser ce genre de chose... Mais c'est quelqu'un pour qui, je n'ai absolument pas ce genre de sentiment ; c'est quelqu'un qui se bat et elle a bien raison de se battre. Je me bats moi-même. Je ne la connais pas, je ne l'ai jamais rencontrée en tête à tête...

JPE : C'est ce qu'elle a regretté elle-même... Un soir, vous auriez pu vous rencontrer...

FB : J'ai eu un débat public avec elle, j'ai dû l'avoir au téléphone deux-trois fois, je n'ai jamais eu d'accord avec elle, parce que je pensais que cet attelage PS-Ségolène Royal, avec le programme qui était le sien et pour lequel elle a avoué qu'elle n'y croyait pas, n'était pas tenable dans la situation où nous étions. Alors j'ai fais une chose et une seule : j'ai annoncé que je ne voterai pas Nicolas Sarkozy, parce que je savais qu'il allait être élu, et que je considérais que cette élection n'allait pas dans le bon sens, je ne voulais pas être engagé dans cette affaire...

JPE : François Bayrou, vous avez déclaré être favorable pour des rencontres avec le PS , pour explorer les points communs et les divergences...

FB : Non, Monsieur. Posez-moi des questions au lieu d'affirmer certaines choses sans fondements. Il suffit d'écouter l'actualité, de lire les dépêches AFP pour voir que ce n'est pas vrai !

JPE : François Hollande vous a tendu la main ; François Rebsamen, le sénateur-maire de Dijon, soutient, si ça marche entre le PS et le MoDem, un contrat de gouvernement. Essayez de nous expliquer votre position aujourd'hui à l'égard du Parti socialiste...

FB : Ma position, elle est très simple, et ce n'est pas à l'égard du Parti socialiste, mais à l'égard de l'alternance et des Français : le jour où la question de l'alternance se posera, il faudra un rassemblement, notamment au deuxième tour de l'élection présidentielle, puisque nos institutions sont faites comme ça. Aujourd'hui, ce que je considère comme prioritaire, c'est que soient soutenus devant les Français des projets, des propositions pour lesquels, ils peuvent choisir. Je choisis le pluralisme et pas l'alignement. Je considère que le Parti socialiste est un grand parti, avec beaucoup d'élus ; le moins que l'on puisse en dire, c'est qu'il n'est pas en situation convaincante pour les Français. Je considère que mon devoir à moi est de proposer un autre choix, et que les Français se prononcent entre ces choix. Cela n'exclut pas le respect, ni la possibilité ou le droit, et même le devoir, de parler avec tout le monde. Donc, quand des membres de l'UMP disent que ce que dit François Bayrou est intéressant, qu'on est prêt à parler avec lui, je les rencontre avec plaisir. Quand des membres du Parti socialiste disent que ce que dit François Bayrou est intéressant, et nous sommes prêts à en discuter avec lui, je les rencontre avec plaisir. Mais je n'ai aucune intention de faire un programme commun d'appareils comme le PS et le PC l'ont fait autrefois, parce que, quand vous faites un programme d'appareils, vous dites une chose très simple aux gens : nous sommes les mêmes !

JPE : Mais vous n'excluez pas de discuter avec eux, pour que le jour venu...

FB : Jean-Pierre Elkabbach, je vais le dire en prenant le temps et en martelant :je n'exclus de parler avec personne. Nous ne sommes pas en guerre civile. Je considère que les grandes familles démocratiques du pays ont tout à gagner à échanger. Les socialistes, ça n'est pas le yéti. L'UMP, ça n'est pas des hommes de Cro-Magnon. Je peux parler avec tout le monde ! Je peux parler avec des membres de l'UMP qui sont insatisfaits de ce qui se passe chez Nicolas Sarkozy et comme vous le savez, il y en a un certain nombre. Le jour où nous aurons à reconstruire le projet de ce pays, il est nécessaire que les grandes familles démocratiques de ce pays soient capables de s'entendre sur des principes, et sur l'action pour les faire appliquer. Je suis en situation de rassemblement et je ne quitterai pas cette situation-là.


PC : Merci François Bayrou.


Source http://www.mouvementdemocrate.fr, le 11 mai 2009

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