Interview de Mme Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, à RMC le 14 mai 2009, sur la poursuite de la contestation dans les universités et l'autonomie universitaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Valérie Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, à RMC le 14 mai 2009, sur la poursuite de la contestation dans les universités et l'autonomie universitaire.

Personnalité, fonction : PECRESSE Valérie.

FRANCE. Ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche

ti :
 
J.-J. Bourdin.- Vous êtes dans l'actualité, et pour cause. Ca fait combien ? Quatre mois que ça dure dans les universités cette contestation, quatre mois ?
 
Oui, peu ou prou, il y a des perturbations depuis quatre mois.
 
Depuis quatre mois, on va y revenir. Je lisais F. Fillon ce matin, le Premier ministre. Il disait : "nous ne changerons pas de politique, nous allons continuer la même politique, c'est-à-dire que nous allons baisser massivement les dépenses de l'Etat, nous n'augmenterons pas les impôts". Est-ce qu'on en train, à la fois, à l'université mais aussi à l'hôpital, de remettre en cause une partie du fameux modèle français ?
 
Je crois que c'est exactement le contraire. Je pense que pour la première fois, un gouvernement fait le pari, alors c'est un pari très audacieux, de mettre l'université au coeur de sa politique d'enseignement supérieur. Parce qu'on a un système aujourd'hui, qu'on connaît bien, et qu'on a laissé perdurer pendant quarante ans, où une partie des meilleurs élèves va dans des écoles en dehors de l'université, et une partie des meilleurs chercheurs va dans des organismes de recherche en dehors de l'université. Donc on a laissé l'université, qui a dû supporter le poids de démocratisation de l'enseignement supérieur, qui accueille aujourd'hui 1,5 million étudiants, on a laissé l'université se débrouiller sans moyens, sans autonomie, sans liberté, sans responsabilité, et on ne lui a pas donné des missions claires. Donc ce que nous voulons aujourd'hui, c'est faire de l'université un phare, et cela suppose, malheureusement, des réformes. Des réformes et des changements qui sont profonds et qui sont difficiles.
 
Nous allons revenir sur le détail...
 
Mais c'est parce que nous voulons, nous avons une ambition pour l'université, sinon...
 
Mais je comprends, vous avez une ambition. R. Bachelot dit la même chose sur l'hôpital. Mais quand même, avouez que l'un des objectifs c'est de faire des économies ! Les objectifs de ces réformes, non ?!
 
Pas du tout, pas du tout ! Sur l'université pas du tout !
 
A l'hôpital, deux mots de l'hôpital...
 
Attendez : pourquoi voulez-vous mélanger deux réformes qui n'ont rien à voir, qui ne sont pas dans les mêmes logiques ?
 
Parce qu'elles sont contestées le même jour, les deux réformes.
 
Non, non, non ! La situation est différente à l'hôpital. A l'hôpital, nous avons une qualité des soins en France qui est reconnue dans le monde entier. Le problème de l'hôpital, me semble-t-il, mais je ne suis pas ministre de la Santé, c'est de ne plus opposer la qualité des soins et la bonne gestion de l'argent public, parce qu'il y a dans les territoires français, et j'en connais, dans des régions que je connais bien, des départements que je connais bien, il y a parfois deux hôpitaux, l'un à côté de l'autre, dont l'un a 5 millions de déficit et l'autre est en équilibre. Et c'est une question de bonne gestion, ce n'est pas une question de qualité des soins qui sont offerts. Ça, c'est la réforme de l'hôpital, c'est une question, effectivement, de faire correspondre la qualité des soins avec une bonne organisation de l'hôpital qui permette effectivement d'utiliser l'argent le mieux possible. L'université, ce n'est pas du tout ça la réforme ! L'université, la réforme, c'est de dire à l'université aujourd'hui : vous devez être autonomes. Être autonomes, ça veut dire être libres et être responsables de vos résultats. Mais les résultats de l'université c'est des résultats en terme de recherche, c'est les résultats en terme d'insertion...
 
Des résultats financiers ? Mais non...
 
Pas du tout ?
 
...D'insertion professionnelle des étudiants. Aujourd'hui nous avons, et vous le savez très bien, des étudiants qui vont dans des filières dans lesquelles il n'y a pas de débouchés, qui vont dans des bacs + 5 et qui se retrouvent au chômage. C'est ça la logique de l'autonomie. L'autonomie, c'est donner les armes aux universités françaises pour qu'elles puissent lutter contre les grandes écoles, qu'elles puissent lutter contre les universités étrangères. Mais leur donner les armes, ça veut dire aussi les responsabiliser, ça veut dire les financer à la performance, aux résultats. Et c'est ça qui est difficile.
 
C'est-à-dire que l'université qui obtiendra de bons résultats aura un budget plus important que l'université qui obtiendra de mauvais résultats ?
 
Mais c'est ce que nous avons fait cette année.
 
C'est-à-dire que les étudiants vont aller choisir leur université, si j'ai bien compris, en fonction de la réussite de l'université ?
 
Mais que croyez-vous qu'ils font aujourd'hui ? Vous êtes parent, vous avez un enfant qui fait des études ? Vous n'avez pas choisi l'endroit où vous l'avez envoyé ? Vous croyez qu'aujourd'hui, avant l'autonomie, les diplômes des universités et des écoles se valent en France ?! Vous croyez qu'un parent qui vous écoute peut croire ce que vous dites, qu'aujourd'hui il n'y a pas 85 situations différentes, selon les 85 universités françaises ?! Il y a 85 situations différentes, mais la situation avant l'autonomie, c'est qu'une université qui a des difficultés, une université qui n'est pas cotée, cette université-là, on ne lui donne pas les moyens de réussir, de changer sa stratégie, de prendre des initiatives. Demandez à l'université de La Rochelle. Hier, je recevais un certain nombre de présidents d'université, le président de La Rochelle me disait : "je suis une petite université nouvelle dans ma région. Les parents pensaient que c'était plus prestigieux d'envoyer des étudiants dans d'autres universités, de grands pôles universitaires. Depuis que je suis autonome, le regard que les parents ont et que les étudiants jettent sur l'université, a changé parce qu'ils ont vu tout le dynamisme de nos formations, ils ont vu toute la qualité de nos formations, parce que nous sommes autonomes."
 
Dans les universités où il y a contestation, est-ce que les examens seront reportés en septembre, oui ou non ?
 
Il faut faire un examen de la situation, un panorama global. Il y a trente-cinq universités, mais je tiens à le dire, trente-cinq universités qui n'ont pas été affectées par le mouvement. Je le dis parce que c'est l'image...
 
Sur 85...
 
Oui, mais c'est l'image de l'université française qui est en jeu. Trente-cinq n'ont pas été affectées. Il y en a quarante qui sont aujourd'hui en train de rattraper les cours parce qu'elles ont été perturbées pour partie. Mais ces quarante, nous avons approuvé leur plan de rattrapage, les rattrapages sont en cours, les examens vont se tenir, peut-être avec...
 
Normalement ?
 
Peut-être avec quelques décalages de calendrier, mais ils vont se tenir normalement, et les cours auront été rattrapés. Il nous reste le cas d'une dizaine d'universités qui sont encore perturbées. Et cette dizaine d'universités, je le dis, je vais les accompagner. Je vais accompagner les universités, mais je veux aussi accompagner les étudiants. Parce qu'il faut des plans de rattrapage crédibles.
 
Alors, est-ce que les examens - vous ne me répondez pas - est-ce que les examens seront dans ces universités-là reportés au mois de septembre ?
 
On a encore le temps de les tenir d'ici le mois de juillet, la mi-juillet. Mais il faut le faire tout de suite. Et si les blocages se poursuivent ou si on a des difficultés à mettre en place le plan de rattrapage, je n'exclus pas que dans l'une ou l'autre de ces universités, il y ait des examens en septembre. Ce n'est pas exclu. Mais on n'en est pas encore là.
 
Avec des épreuves qui pourraient être passées en dehors des locaux ?
 
Tout ce que les présidents d'université nous demanderont pour assurer la sérénité des cours, des examens, et faire en sorte que ça se passe bien, nous le ferons. Mais d'ores et déjà, j'ai demandé aux recteurs pour un certain nombre d'universités qui sont bloquées, de libérer des locaux, d'assurer toutes les facilités pour les universités.
 
Mais franchement, est-ce que les diplômes de ces universités ne seront pas bradés ?
 
Non, pas du tout !
 
Il n'y a pas de cours depuis des semaines et des semaines, et vous allez quand même faire passer un deuxième semestre ?!
 
Il y a eu, au maximum, entre 12 à 15 semaines sans cours. Il y a 15 heures de cours par semaine, on peut mettre les bouchées doubles, et on peut s'assurer, avec un plan de rattrapage qui est déjà fait...
 
C'est rouvrir les universités tout l'été ?
 
Non, mais aussi travailler... Malheureusement, pour les étudiants qui travaillent...enfin "travaillent", qui ont un travail salarié en même temps que leurs études, c'est une difficulté très lourde.
 
Pourquoi ne pas neutraliser le semestre ?
 
Mais tout simplement parce qu'il y a un service public de l'enseignement supérieur, que les parents, les étudiants se sont inscrits dans un service public, et qu'un service public doit remplir sa mission. La mission du service public, c'est un semestre d'études pour les étudiants.
 
Dites-moi, ça fait combien ? Cela fait quatre mois que ça dure, près de quatre mois ? Est-ce que vous n'avez pas laissé pourrir la situation ? Quatre mois ! Est-ce qu'on n'aurait pas pu trouver d'autres solutions depuis quatre mois ? Vous avez fait des propositions, vous avez nommé - comment s'appelle-t-elle ? -... une médiatrice...
 
Une médiatrice...
 
Mais où est-elle d'ailleurs, elle a disparu cette médiatrice, on ne la voit plus, on ne l'entend plus ? !
 
La médiatrice nous a aidés à réécrire le décret statutaire sur les enseignants chercheurs, décret qui a été publié il y a trois semaines, et qui est maintenant appliqué. Donc la médiatrice a rempli son office. Le problème, c'est vrai, ça fait vingt ans qu'on veut faire cette réforme de l'autonomie, et ça fait vingt ans que, à chaque fois qu'il y a un mouvement, on arrête. Alors vous pourriez me dire : madame Pécresse, arrêtez tout ! D'ailleurs, il y a une tribune hier où six présidents d'université qui m'ont demandé de tout arrêter. Mais ce serait, je le dis, la pire des solutions. Dans tous les pays d'Europe, dans tous les pays au monde, les universités sont autonomes, elles assument leurs résultats, leur gestion, elles recrutent leurs enseignants, elles ont des stratégies.
 
...Est-ce que vous avez, franchement, pensé que la contestation s'éteindrait par elle-même ? Y avez-vous pensé ?
 
J'ai pensé que, avec un certain nombre de négociations, notamment sur le statut des enseignants chercheurs, nous serions à même de faire les gestes qui rassurent. Mais nous n'avons pas réussi à rassurer complètement la communauté universitaire. Et nous n'avons pas réussi pourquoi ? Mais parce que ce changement suscite des inquiétudes, mais des inquiétudes...
 
Il n'y a pas que des dangereux gauchistes à l'université...
 
Non, bien sûr que non ! Mais il y en aussi, cela fait quarante ans qu'on n'arrive pas à réformer l'université parce qu'il y a de la violence, parce qu'il y a des blocages.
 
Vous admettez qu'il y a bien une inquiétude, parfois compréhensible ?
 
Mais la peur du changement est totalement compréhensible. Elle est compréhensible parce que ce que nous demandons à l'université, c'est de faire une vraie transformation, et je sais que ça fait peur. Je sais que ça fait peur à certains universitaires de se dire : il va falloir professionnaliser des cursus de sciences humaines, de sciences sociales, comment on fait ? Mais j'ai confiance dans les sciences humaines et les sciences sociales. Je pense qu'un très bon niveau de culture générale, un très bon niveau de formation intellectuelle, c'est utile. Dans une société où les emplois sont des emplois de services - par exemple journaliste, par exemple agent d'assurance, par exemple tourisme, communication, tous ces métiers-là -, avec une très bonne formation en sciences humaines et sociales, vous pouvez les aborder en toute sérénité. Mais, mais, mais ça veut dire que l'université française ne doit pas uniquement avoir pour objectif de former aux métiers de l'enseignement. Ce n'est pas possible ! Avec 1,5 million jeunes qui arrivent à l'université chaque année, il faut diversifier la formation, l'ouvrir sur les champs de métiers, c'est radicalement nouveau. Mais il ne faut pas avoir peur de cette évolution. C'est une exigence, c'est compliqué, mais il faut y aller.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 15 mai 2009

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