Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "France Inter" le 20 mai 2009, sur la question de la fixation du prix du lait et sur sa vision de l'Europe à la veille des élections européennes 2009. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Michel Barnier, ministre de l'agriculture et de la pêche, à "France Inter" le 20 mai 2009, sur la question de la fixation du prix du lait et sur sa vision de l'Europe à la veille des élections européennes 2009.

Personnalité, fonction : BARNIER Michel, DEMORAND Nicolas.

FRANCE. Ministre de l'agriculture et de la pêche;

ti : N. Demorand.- Européennes suite, jusqu'au 7 juin prochain. Têtes de liste, chefs de file, candidats seront à notre micro. Aujourd'hui, tête de liste en Ile-de-France, tête de liste UMP, également ministre de l'Agriculture et de la Pêche, M. Barnier. Avant d'en venir aux élections européennes, la crise du lait. Vous recevez ce matin les présidents de la FNSEA et de la Fédération nationale des producteurs de lait. "Pas de parlotte" a dit la FNSEA. Quelles propositions allez-vous formuler pour sortir de cette crise ?

Il y aura le président des Jeunes agriculteurs. Dans le cadre du dialogue que nous avons récemment, non, il n'y a pas de "parlotte", parce que je ne fais pas d'esbroufe, je ne fais pas de coups. Ce n'est pas le Gouvernement qui fixe le prix du lait, c'est une négociation entre producteurs, coopératives et industriels, qui est extrêmement difficile, et ce n'est pas la première fois que nous avons de telles crises et de telles difficultés pour fixer un prix juste. Qu'est-ce que j'ai fait ? Nous avons recréé un cadre interprofessionnel pour cette négociation, ça ne marche pas, il faut reprendre le dialogue, et le Gouvernement est dans son rôle quand il demande à deux médiateurs de favoriser le dialogue. Donc ce matin, je vais discuter, comme je le fais très régulièrement, avec les dirigeants professionnels ; je vais inviter à cette reprise du dialogue pour trouver un prix juste, qui paye normalement, équitablement les éleveurs d'un travail qui est très difficile.

C'est quoi "le prix juste" d'après vous ? C'est au coeur de la contestation...

Oui, mais justement, ce n'est pas le Gouvernement qui va dire le prix juste, parce que...

290 euros les 1.000 litres, disent les producteurs, contre 200 aujourd'hui...

Ce que je peux dire, c'est que les prix ont baissé de 18 % entre mars 2009 et mars 2008, ils viennent de baisser de 30 %, ce n'est pas supportable. Donc il faudra que les industriels acceptent de reprendre la négociation et payent le prix juste. Les industriels ont besoin des éleveurs. J'ajoute que le front sur lequel nous travaillons n'est pas seulement le front de cette négociation, il y a aussi un front européen. Moi, je veux aboutir à des prix justes, à une contractualisation dans un marché européen régulé. Je ne laisserai pas, et je le dis pas seulement parce que je suis candidat aux élections européennes, depuis deux ans, je ne laisserai pas l'alimentation générale, l'agriculture, le prix du lait et d'autres prix, à la seule loi du marché, parce que c'est la loi du moins-disant économique, social et environnemental.

MoDem et Parti socialiste accusent le Gouvernement d'avoir supprimé le mécanisme qui permettait de lisser le prix du lait, supprimé ce mécanisme pour cause de distorsion de concurrence. Que répondez-vous à cette critique ?

Mais ils auraient été au Gouvernement, ces gens qui critiquent toujours, ils auraient été obligés de tenir compte des règles de la concurrence qui nous obligent à faire attention à tous les risques d'entente au niveau européen. Donc, effectivement, il y a eu une mesure de la Direction de la concurrence, que j'ai repris sur une autre base pour éviter la fixation d'un prix qui tomberait sous le coup des lois de la concurrence, et j'ai recréé ce cadre par loi, ce qui donne un peu plus de sécurité. Donc, il faut que dans ce cadre maintenant, région par région, la négociation reprenne. Encore une fois, la clé est aussi dans la maîtrise de la production. Qu'est-ce qui explique que les prix baissent ? C'est qu'il y a une offre de lait trop importante, et voilà pourquoi il faut maîtriser au niveau européen cette production, avoir des outils - on appelle ça des quotas aujourd'hui -, avoir des outils de régulation. Nous utilisons, sachez-le, tous les outils disponibles que j'ai préservés pendant la présidence française : le stockage, le soutien aux exportations, l'intervention sur la poudre lait ou le beurre pour soutenir le marché. Mais il y a besoin, sur l'alimentation, d'ajuster la production et de maîtriser les productions.

Mais pourquoi cette baisse des prix n'est-elle pas répercutée pour les consommateurs ?

La baisse des prix n'est pas répercutée parce qu'on n'y voit pas très clair sur la composition du prix. C'est aussi pourquoi j'ai créé avec L. Chatel, qui sera d'ailleurs avec moi tout à l'heure pour rencontrer les professionnels, un Observatoire des prix et des marges. Nous voulons savoir, et pas seulement sur le prix du lait - nous avons commencé par le prix du porc où il y a aussi une crise en ce moment, sur les fruits et légumes - comment se constituent les marges et les prix. Et ce n'est pas les paysans qui ont peur de la transparence, eux n'ont pas peur de la transparence.

Alors qui a peur de la transparence ?

Probablement un certain nombre de gens, et notamment dans la grande distribution. Je ne sais pas si on peut dire qu'ils ont peur, en tout cas, je souhaite qu'on y voie clair et qu'on dise les choses clairement aux consommateurs : comment se constituent le prix et les marges des produits à la consommation.

Parce que la baisse de 30 %, et dont vous venez de parler pour le lait, on ne la voit pas sur une étiquette de yaourt ou de litre de lait. Pas besoin d'observatoire en la matière, ça se voit très facilement !

Oui, mais une fois qu'on constate ça, et je le constate comme vous, et je ne trouve pas ça normal, je voudrais que l'on sache clairement, selon les périodes, parce qu'il y a la loi du marché, de l'offre et de la demande, comment se constituent les prix et les marges.

Pensez-vous, et là on va en venir au débat européen...

...Mais nous ne sommes pas loin du débat européen, parce que les paysans qui sont beaucoup plus intelligents que certains hommes politiques ne le pensent, ils savent bien que leur avenir, de l'agriculture, est lié à la question européenne.

Donc, toute cette affaire du lait n'est pas liée justement à des "décisions venues de Bruxelles", comme on dit ?

Non, mais les décisions venues de Bruxelles, qui ne sont pas d'ailleurs des décisions prises par d'autres, c'est nous qui prenons les décisions avec les autres, comme toujours en matière européenne, elles ont une influence, selon qu'on garde une maîtrise du marché laitier avec des quotas européens, d'une manière ou d'une autre, on pourra peut-être appeler ça autrement. Selon qu'on a des outils de régulation, qu'on ne déréglemente pas la PAC, qui est la première politique économique européenne et qui a une vraie gouvernance économique - et j'aimerais bien qu'on en fasse d'autres, en matière d'énergie, d'industrie par exemple - selon qu'on va plus ou moins loin dans cette maîtrise et gouvernance européenne, on soutient plus ou moins l'agriculture française.

Afin que les auditeurs puissent se familiariser avec l'offre politique plutôt abondante de ce scrutin européen, une question qui sera rituelle pour tous nos invités d'ici au 7 juin : dites-nous, en quelques mots, quelle vision, quelle philosophie de l'Europe vous comptez défendre dans cette campagne ?

Je rêve, et il y a des rêves qu'on peut construire, d'une Europe qui ne soit pas seulement un supermarché ou une zone de libre échange. Je me bats sur la ligne des pères fondateurs, Schuman, Monnet, de Gaulle et de quelques autres. J'étais avec N. Sarkozy et A. Merkel à Berlin, à quelques mètres de l'ancien Mur de Berlin, dimanche dernier, cette idée d'une Europe où l'on a de l'économie sociale de marché, où on a des règles du jeu communes, mais on a aussi de la solidarité. La PAC est une politique économique de soutien à la production ; la politique régionale que j'ai gérée comme commissaire, 309 milliards d'euros, c'est la preuve de la solidarité entre les pays européens, et vis-à-vis de l'extérieur aussi. Et j'ajoute, une politique étrangère, une défense européenne, la capacité de compter dans le monde. Je ne me résoudrai jamais à ce que les Européens soient sous-traitants et sous influence de l'économie chinoise ou américaine. Je ne veux pas qu'on soit spectateurs de notre propre avenir. Il faut être à la table où se trouve déjà le Président américain, le Président russe, le Président brésilien, le Président chinois et le Premier ministre indien. Ils sont à la table, parce que ce sont des grandes puissances, nous devons à cette table pour organiser un nouvel ordre mondial, et nous n'y serons qu'en tant qu'européens. Donc voilà ma vision et le rêve que je...

Elle n'a pas du plomb dans l'aile cette vision de l'Europe puissance aujourd'hui, en 2009 ?

Au contraire, au contraire ! Elle a peut-être eu du plomb dans l'aile sous l'influence d'un certain nombre d'ultralibéraux qui ont voulu détricoter, et dont la seule règle était la loi du marché, et ce n'est pas ça ma vision. Mais la crise nous oblige. La réaction de N. Sarkozy dans cette crise pendant la présidence, et depuis, montre qu'on ne se fait entendre et respecter qu'ensemble. Cela a été le cas du G20. Il faudra sortir de cette crise autrement qu'on y est entrés. On parlait d'agriculture hier, j'étais avec le président de la République en Alsace où il a fait un discours très important sur l'énergie bois, la nouvelle croissance, la croissance verte. On parlait hier ou aujourd'hui du grand discours du Président américain sur l'automobile, où il y a des retards à rattraper aux Etats-Unis en matière de pollution. Nous devons construire une nouvelle croissance, voilà aussi ce que j'espère pour l'Europe puisque vous me posez cette question.

Le groupe que vous vous apprêtez à rejoindre au Parlement européen, est un groupe très libéral, beaucoup plus que semble l'être la France aujourd'hui, en tout cas dans les discours. Est-ce qu'il n'y a pas une contradiction flagrante entre ce qu'on peut entendre, y compris à droite en France, sur l'économie sociale de marché, et ce qu'est la réalité idéologique de la droite européenne ?

La politique, elle est ce qu'on en fait, et en tenant compte des circonstances qui sont nouvelles. Donc c'est vrai qu'il y a des libéraux dans ce groupe, et peut-être la tendance chrétienne-démocrate initiale, celle des pères fondateurs, a-t-elle été quelquefois bousculée. Mais c'est le moment de remettre les choses à plat. Et dans le programme du Parti populaire européen, puisque vous parlez de ce groupe, je sens - j'étais à Varsovie il y a quelques jours avec le F. Fillon - une évolution parce que la crise nous oblige à nous protéger davantage, à faire que l'Europe n'ait pas honte et n'ait pas complexe à affirmer sa préférence communautaire, et à mettre en place de nouvelles règles en maintenant celles qui existent. Franchement, cette crise qui, depuis vingt ans, a donné la prime au profit sur le travail, a donné à la spéculation internationale...

Cette page-là est tournée ?

J'espère qu'elle est tournée, j'espère !

Vous n'en êtes pas certain ?

Cela dépendra de notre volonté collective. Mais franchement, si on devait au moment où la reprise reviendra, où la croissance reviendra, faire comme si rien ne s'était passé, ça serait une faute majeure vis-à-vis des nouvelles générations.

Vous êtes certain que monsieur Barroso est sur cette ligne ?

J'entends bien le procès qu'on essaye de faire à Barroso. Cela a été d'ailleurs la première tactique du Parti socialiste, qui en a changé ensuite en attaquant Sarkozy systématiquement, et puis maintenant ils sont sur d'autres lignes. Barroso, il est le président d'un collège, il y a 27 personnes dans ce collège, il y a des dirigeants des commissaires socialistes, le commissaire à l'Emploi, le commissaire à l'Industrie, le commissaire à l'Economie, le commissaire au Commerce extérieur sont socialistes. Donc Barroso est le président d'un collège, avec une ligne qui est collective. Il a fait des choses extrêmement importantes, comme le programme sur l'énergie et le climat. Et J.M. Barroso, qui est un homme intelligent, et qui, je crois, est un bon président, je ne sais pas ce qui arriver, cela dépendra du vote des électeurs, ce n'est pas une formalité l'élection du 5 juin.

Et vous seriez pour qu'il continue à ce poste ?

Mais on verra bien. D'abord, laissons les gens voter, ce n'est pas une formalité. Et puis ensuite, on verra s'il est candidat, si les chefs d'Etat l'investissent au mois de juin. Et s'il devait être un nouveau président, il tiendra compte des circonstances et d'une ligne avec des membres de la Commission qui exprimeront aussi leur opinion et des nouvelles circonstances. Nous sommes dans un temps nouveau, plus rien ne sera comme avant. Et c'est ce temps nouveau que nous voulons construire avec les candidats de la majorité présidentielle.

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 20 mai 2009

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