Interview de Mme Martine Aubry, première secrétaire du PS, à "Europe 1" le 17 mai 2009, sur la situation économique de la France au regard de ses voisins, la vision européenne du PS et sur le débat au sein de la gauche autour de la loi Hadopi. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Martine Aubry, première secrétaire du PS, à "Europe 1" le 17 mai 2009, sur la situation économique de la France au regard de ses voisins, la vision européenne du PS et sur le débat au sein de la gauche autour de la loi Hadopi.

Personnalité, fonction : AUBRY Martine, COHEN Patrick, ELKABBACH Jean-Pierre, MONTVALON Dominique de.

FRANCE. PS, première secrétaire; ; ;

Circonstances : Invitée de l'émission "Le Grand Rendez-Vous" sur Europe 1, le 17 mai 2009

ti : Patrick COHEN
En compagnie de la première secrétaire du PS, Martine AUBRY, qui aspire, elle l'a dit, à être la meilleure « proposante » du débat politique européen...

Martine AUBRY
Ce n'est pas très beau, hein, comme mot ! Il va falloir trouver autre chose.

Patrick COHEN
...il faut l'assumer, maintenant ! Vous l'avez dit ! Alors, on parlait... vous parliez, il y a un instant, aux listes concurrentes, et notamment à gauche, dans ce scrutin européen. Une question pour vous, du porte-parole du Parti communiste et candidat du Front de gauche, Patrice BESSAC.

Patrice BESSAC, porte-parole du Parti communiste et candidat du Front de gauche
Chère Martine AUBRY, si on veut émettre un vote utile à gauche, c'est-à-dire de changement, pourquoi voter pour des listes socialistes, qui soutiennent le Traité de Lisbonne, véritable camisole libérale ? Comment être utile pour défendre le service public, le travail, la lutte contre la dictature du marché financier, sans rompre avec les fondamentaux de l'Europe actuelle ? Au fond, être utile, n'est-ce pas avant tout respecter cette majorité d'électeurs socialistes et de gauche qui, en votant non, voulaient un changement réel en Europe ?

Patrick COHEN
Martine AUBRY, où est passé le clivage sur le traité constitutionnel, qui est devenu Traité de Lisbonne ?

Martine AUBRY
D'accord. Alors, cher Patrick BESSAC, puisque demain nous nous retrouverons pour construire la gauche, nous nous sommes divisés sur la constitution, dans le fond, au sein de la gauche, au sein du Parti socialiste, pas sur ce que nous voulions faire, car nous étions d'accord pour faire une Europe où l'économique passe devant la finance, une Europe plus juste dans la répartition des richesses, une Europe qui soutient les services publics pour émanciper chacun, en ayant accès à l'éducation, à la santé ; nous nous sommes divisés parce que certains disaient « il vaut mieux être dedans et se battre pour changer l'Europe », et d'autres disaient « il n'y a rien à faire de cette Europe-là, libérale, qui va nous engloutir, il vaut mieux l'empêcher d'avancer ». Nous avons dépassé cela, puisque nous sommes maintenant sur un projet qui, encore une fois, est le projet de 27 Partis socialistes européens - je crois que tout le monde ne peut pas en dire autant -, pour dire vraiment que nous allons tourner le dos à cette Europe libérale. Le Traité de Lisbonne. Il y a des choses, dans le Traité de Lisbonne, qui sont majeures. D'abord, il permet au Parlement européen - et c'est pour ça que c'est important, le 7 juin - d'avoir des pouvoirs complémentaires, de pouvoir donner son mot... plus que son mot, ses propositions, pour que le président de la Commission puisse être élu. Il dit, ce Traité de Lisbonne, que nous devons faire avancer en même temps l'économie - pas la finance -, l'économie et le durable. Et dans le durable, ce n'est pas seulement la lutte contre le climat, contre le réchauffement climatique, sur lequel nous devons être les premiers mondiaux, c'est aussi le progrès social ; c'est aussi la défense des services publics. Pour cela, nous souhaitons effectivement avancer. Le Traité de Lisbonne n'est qu'un premier acte ; le Manifeste des 27 pays européens va beaucoup plus loin. Et c'est là-dessus que nous nous battons. Et si nous avons la majorité, encore une fois, à l'Assemblée, si nous sommes le premier groupe, nous pourrons faire changer cette Europe. Voilà pourquoi je crois qu'il vaut mieux voter efficace et utile.

Jean-Pierre ELKABBACH
Quand vous vous promenez, comme vous l'avez dit tout à l'heure, à travers la France, sur les marchés, partout, est-ce qu'on vous parle du Traité de Lisbonne, ou de la situation économique ? La zone euro, elle est en train de s'enfoncer dans la récession, Martine AUBRY. Au premier trimestre 2009, en moyenne c'était moins 2,5 par rapport au dernier trimestre 2008. L'Allemagne, numéro un de l'économie en Europe, connaît la plus forte baisse : moins 6. L'Italie ne va pas bien ; le Royaume-Uni non plus ; l'Espagne, c'est la descente aux enfers - j'ai vu que c'est, en 2010, cinq millions de chômeurs prévus. La France, elle est affectée, évidemment, elle aussi, gravement, mais moins lourdement que les Européens. Est-ce qu'il y a une manière de reconnaître que la France, dans ce malheur, résiste moins que les autres ?

Martine AUBRY
Si vous me donnez quelques instants...

Patrick COHEN
Résiste mieux !

Jean-Pierre ELKABBACH
Mieux que les autres, oui ! Mieux que les autres.

Martine AUBRY
...mais finalement, vous n'aviez pas tort !...

(...) Rires

Martine AUBRY
...voilà !...

Jean-Pierre ELKABBACH
Les chiffres prouvent qu'elle résiste mieux que les autres.

Martine AUBRY
...la France a beaucoup plus d'atouts que les autres pays. Je vais très vite, mais je le dis. La Grande-Bretagne, comme l'Espagne, payent aujourd'hui le fait qu'elles ont organisé leur croissance autour d'un mono-secteur, un seul secteur, majeur : la finance en Grande-Bretagne, et... chacun d'ailleurs regardait, rappelez-vous, on nous disait : « tous nos cadres, tous nos jeunes partent en Grande-Bretagne » ; et l'Espagne, autour du bâtiment, du tourisme et de la promotion immobilière, qui est justement ce qui a entraîné le démarrage de cette grande crise. Quant à l'Allemagne, l'Allemagne est le pays le plus puissant, industriellement et économiquement, de l'Europe ; mais l'Allemagne, et c'était sa force en période de croissance, dépend énormément des exportations. Donc, comme aujourd'hui la crise est mondiale, l'Allemagne va mal. Mais dès que la reprise va reprendre, et si j'entends le directeur général du FMI, comme beaucoup d'autres, qui nous disent qu'aux Etats-Unis on va avoir déjà des prémisses de reprise dès la fin 2010, nous savons que l'Allemagne sera au premier rang pour redémarrer. Et puis, je le dis simplement, la France a moins 3 % de récession, cette année ; il n'y a quand même pas de quoi faire de l'autosatisfaction. Nous avons plus de licenciements qu'ailleurs : 3.000 personnes licenciées par jour, depuis le début de l'année. Et puis...

Jean-Pierre ELKABBACH
Qui, en Europe, peut servir d'exemple, aujourd'hui ?

Martine AUBRY
...si vous permettez...

Jean-Pierre ELKABBACH
Qui ?

Martine AUBRY
...dire aussi que, pourquoi la France, dans certains domaines, et alors que le président de la République n'a pas souhaité - contrairement à l'Allemagne et à l'Espagne, et à la Grande-Bretagne - relancer la consommation, n'a pas souhaité abandonner son bouclier fiscal, qui donnait beaucoup à ceux qui avaient déjà beaucoup, pour relancer le pouvoir d'achat, eh bien, ce qui aujourd'hui amortit un peu le choc en France, c'est notre modèle social, celui qu'il veut détruire : c'est l'indemnisation du chômage, fixée par les partenaires sociaux, c'est le RMI ; c'est aussi - c'est les chefs d'entreprises qui le disent - les 35 heures qui leur ont permis, comme le chômage partiel, de moins vite licencier qu'auparavant. Ce modèle social français, que les libéraux et Nicolas SARKOZY veulent mettre à terre, aujourd'hui, c'est pour nous un élément qui nous permet de résister un peu mieux - pas sur le front des licenciements. C'est pour ça que je reproche beaucoup au président, non seulement de ne pas avoir fait un plan de relance à la hauteur de la crise, fondé sur la consommation et sur l'investissement à court terme, ces 1.000 projets...

Patrick COHEN
A l'image de quel autre pays, Martine AUBRY ?

Martine AUBRY
...à l'image de l'Allemagne, qui a lancé...

Jean-Pierre ELKABBACH
Avec quel résultat ?

Martine AUBRY
...mais, encore une fois, l'Allemagne sera prête, et c'est ce que dit Madame Angela MERKEL - dont je rappelle qu'elle, qui est en coalition avec le SPD, n'est pas en chute dans les sondages, puisque... eh bien, non, c'est vrai, parce qu'on sait...

Patrick COHEN
Non, non, oui...

Jean-Pierre ELKABBACH
Et ça vous réjouit, ça vous réjouit qu'elle soit si haut dans les sondages, au détriment du social-démocrate...

Martine AUBRY
...non, je vais vous dire, en coalition avec le SPD...

Jean-Pierre ELKABBACH
...c'est bien ?

Martine AUBRY
...attendez, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, Monsieur ELKABBACH ; j'ai dit : en coalition avec le SPD - qui d'ailleurs, aujourd'hui, dit : nous avons relancé l'économie, un plan de 30 milliards d'euros, un plan de 50 milliards d'euros - là où nous avons, nous, 10 milliards d'euros -, mais surtout, dit le SPD, il faut aller plus loin, et il faut notamment baisser... augmenter les impôts des plus riches, pour baisser les charges...

Jean-Pierre ELKABBACH
Et elle, elle dit non...

Martine AUBRY
...voilà, elle, elle dit non...

Jean-Pierre ELKABBACH
...Madame MERKEL dit non.

Martine AUBRY
...mais voilà. Alors... eh bien, c'est bien pour ça qu'ils se présentent l'un contre l'autre, aux élections européennes. Ce qui est grave, dans notre pays, c'est que non seulement nous n'avons pas ce plan de relance, mais que nous n'avons pris aucune mesure pour empêcher les licenciements financiers et boursiers. Nous, nous proposons qu'on dise aux entreprises : quand vous gagnez de l'argent, y compris dans l'établissement que vous fermez - c'est CONTINENTAL, c'est, à Villemur, l'entreprise MOLEX -, eh bien, vous devez remettre autant d'argent, autrement vous ne pourrez pas licencier, pour réindustrialiser et pour reconvertir les salariés. Nous le proposons aussi au niveau européen, avec le Parti socialiste européen. Aujourd'hui, on ne fait rien. Et toutes les estimations - Monsieur ELKABBACH, vous n'allez pas me contredire -, toutes les estimations disent qu'en France le problème du chômage est plus grave qu'ailleurs, parce qu'on ne prend pas la mesure, et notamment des créations d'emplois : pourquoi ne pas refaire des emplois jeunes aujourd'hui ? Les jeunes, aujourd'hui... vous avez vu l'explosion du chômage des jeunes ? Donc, nous avons l'impression qu'il n'y a pas une réactivité...

Jean-Pierre ELKABBACH
Il y a un plan jeunes, il y a le RSA qui va être démarré dans la semaine...

Martine AUBRY
...le plan jeunes... attendez, le plan jeunes...

Jean-Pierre ELKABBACH
...il y a plusieurs mesures sociales de couverture...

Martine AUBRY
...attendez, les mots, les mots doux ne suffisent pas ; parlons de la réalité dure...

Jean-Pierre ELKABBACH
...non, c'est de l'argent !

Martine AUBRY
...voilà, la réalité dure. L'argent, c'est quoi ? C'est 200 millions d'euros qui ont été remis sur l'apprentissage, pour le plan jeunes, qui étaient les 200 millions d'euros que le gouvernement avait retiré du budget 2009. On remet ce qu'on avait retiré. Il n'y a rien de nouveau. Il n'y a pas ce grand programme d'emplois jeunes qu'on aurait pu faire ; sur le développement durable, sur le service aux personnes âgées ; il n'y a rien pour l'insertion des jeunes en difficultés, où tout est arrêté actuellement. Donc, on dit des mots, mais la réalité, malheureusement, n'est pas la même. Voilà.

Patrick COHEN
Dominique de MONTVALON ?

Dominique de MONTVALON
Martine AUBRY, devant la récession qui gagne du terrain, de plus en plus d'entreprises proposent, ou imposent, un gel des salaires ; il y a même des entreprises qui demandent à leurs salariés, notamment aux cadres, d'accepter une amputation de leurs salaires. Est-ce qu'on peut échapper à cela ?

Martine AUBRY
Alors ça, c'est les exemples que nous avons vus ces dernières semaines, enfin, HERTZ, IBM, le tour opérateur DONATELLO, HEWLETT PACKARD, etc. Moi, je vais dire les choses très simplement : quand les entreprises vont mal, chacun peut comprendre que des efforts doivent être réalisés. L'important, c'est que ces efforts soient justes et bien répartis, et qu'il y ait un vrai sens à l'économie que l'on demande. Moi je ne dirais pas : il ne faut pas faire - loin de là. Mais regardez ce qui a rendu fous les salariés de CONTINENTAL, ceux de CATERPILLAR, ceux de MOLEX : on leur a menti. On a voulu leur dire qu'on perdait de l'argent, quand on en gagnant. On leur a fait croire qu'ils n'étaient plus rentables, alors qu'ils l'étaient. On leur a demandé des sacrifices - je pense à CONTINENTAL -, supprimer le 13 e mois, les primes de fin d'année, passer aux 40 heures payées 35, pour leur dire : vous allez continuer à exister. Deux ans plus tard, on dit : on ferme - alors qu'on se rend compte que cet établissement gagne de l'argent. Alors moi, partout où ça a un sens... c'est ça, la démocratie, aussi, dans l'entreprise...

Dominique de MONTVALON
On peut accepter...

Martine AUBRY
...on peut accepter...

Dominique de MONTVALON
...on peut imaginer des amputations de salaires ?

Martine AUBRY
...il y a une crise économique qui touche toutes les entreprises ; on peut l'accepter, si c'est juste. Si, pendant ce temps-là, on n'a pas, comme on l'a vu avec certaines entreprises : les employeurs se distribuent des bonus, augmentent leurs salaires, ont des stock-options. Voilà. A ce moment-là, je veux dire, je crois que si on est dans une situation concertée, où tout est mis sur la table, chacun peut accepter de faire un effort, s'il est juste. Aujourd'hui, les Français ont l'impression que ce sont toujours les mêmes qui font les efforts, et qu'on donne aux autres. C'est vrai avec les banques, qui n'ont rien rendu à l'économie et aux particuliers, des milliards que l'argent public leur a apportés...

Jean-Pierre ELKABBACH
Elles vont rembourser, elles vont rembourser...

Martine AUBRY
...mais, qu'elles remboursent... excusez-moi de vous dire ça, Jean-Pierre ELKABBACH, le problème n'est pas de savoir si l'Etat a bien placé son argent ! Le problème est de savoir - et moi j'en rencontre tous les jours, tous les jours, partout, les PME...

Jean-Pierre ELKABBACH
Si ça suit... si les banques, elles prêtent...

Martine AUBRY
...mais oui ! Les artisans, les commerçants qui ont des projets, les Français qui veulent acheter un appartement, qui ont aujourd'hui les moyens de le faire - ils sont de moins en moins nombreux -, à qui la banque refuse des prêts. On n'a pas donné de l'argent aux banques pour qu'elles se distribuent les stock-options, comme la SOCIETE GENERALE a voulu le faire ! Ou comme DEXIA l'a fait avec des bonus ! On leur a donné pour qu'ils irriguent l'économie. Aujourd'hui ils ne le font pas - et qui les sanctionne ? C'est ça que les Français ne veulent pas. Mais si c'est juste, si ça a un sens, si c'est bien partagé, alors oui, il faut le faire, quand ça va mal.

Patrick COHEN
Martine AUBRY, je vous ai entendue, il y a quelques minutes, réclamer un moyen de stopper ce que vous appelez les licenciements boursiers...

Martine AUBRY
Oui.

Patrick COHEN
...quels moyens ? Par la loi ?

Martine AUBRY
Oui, je crois l'avoir expliqué, j'ai dit : non pas interdire, ce qui n'aurait pas de sens ; empêcher les licenciements boursiers. Vous savez...

Patrick COHEN
Comment ?

Martine AUBRY
...avec certaines entreprises, il faut toucher au portefeuille. J'étais avec les salariés de MOLEX, il y a quinze jours ; mon premier adjoint est allé passer une journée avec eux, il y a trois jours. Enfin, nous sommes en train de les aider, à partir du rapport d'expertise qui a été fait, du compte-rendu d'entreprise qui est rentable, qui a une expertise considérable, qui est un sous-traitant automobile qui est extrêmement important dans le domaine qui est le sein, pour l'automobile et pour l'aérospatiale. Eh bien, quand je vois ce qu'ont fait ces fonds de pension : ils ont en fait acheté cette entreprise, pour lui prendre ses brevets, pour les ramener aux Etats-Unis, pour lui prendre sa clientèle. Si nous avions dit, par la loi, à MOLEX : vous devez, si vous voulez licencier et fermer, vous devez mettre de l'argent, mettons par exemple trois ans de salaires des salariés, pour réindustrialiser le lieu que vous allez quitter ; et vous devez permettre à ces salariés de se reconvertir. Il y a déjà eu des décisions de justice, j'en ai eu deux dans ma région, qui ont permis que les collectivités locales puissent récupérer le terrain et les bâtiment, pour un euro, pour faire la réindustrialisation, tant était scandaleuse l'attitude de ces fonds de pension. On peut le définir par la loi...

Patrick COHEN
Qui améliorent...

Martine AUBRY
...nous le proposons.

Patrick COHEN
...des décisions de justice qui améliorent le plan de reconversion, ou de réindustrialisation...

Martine AUBRY
Qui vont plus loin...

Patrick COHEN
...mais qui n'interdisent pas les licenciements, qui ne permettent pas...

Martine AUBRY
...mais je n'ai pas dit « qui interdit », j'ai dit : « qui empêche ». Car si ça coûte... mais attendez, qu'est-ce que cherchent les fonds de pension américains ? Eux, développer l'économie, ça ne les intéresse pas, ils cherchent de l'argent. Si vous touchez au portefeuille, et si ça leur revient plus cher de fermer que de continuer, eh bien, ils ne fermeront pas.

Patrick COHEN
Mais ce débat est intéressant, parce que vous savez bien que, à votre gauche, il y a des gens qui réclament des lois pour interdire, purement et simplement...

Martine AUBRY
Voilà, mais moi je sais que ça n'a jamais marché...

Patrick COHEN
...les licenciements boursiers, donc.

Martine AUBRY
...oui, je sais que ça n'a jamais marché, et j'essaye d'être efficace dans mes propositions.

Jean-Pierre ELKABBACH
Dans cette phase de la crise, il y a une dimension sociale et un problème qui redevient lancinant, c'est le problème de la violence. Est-ce que c'est un mode d'action syndicale acceptable. Est-ce que vous le soutenez ou le critiquez ?

Martine AUBRY
J'ai toujours condamné la violence et y compris quand je suis allée voir les MOLEX, je leur ai dit « voilà, jamais, je ne pourrai vous dire ... ».

Jean-Pierre ELKABBACH
Mais ce qui s'est passé l'autre soir avec les salariés de ...

Martine AUBRY
GAZ DE FRANCE ?

Jean-Pierre ELKABBACH
GDF, SUEZ, EDF.

Martine AUBRY
Voilà, je reviens à cela. Nous étions dans un espèce de pacte social depuis la Libération, dans un pacte social où on négocie quand cela va mal et qu'on essaye de faire des efforts et puis, aujourd'hui, trop, c'est trop, quoi. On a l'impression que c'est la loi du plus fort. On a l'impression qu'on a beau hurler contre les injustices, je parlais des MOLEX, des CONTINENTAL, des CATERPILLAR. On a l'impression qu'on n'est pas entendu et quand il y a la loi du plus fort, quand il n'y a plus de règles dans une société, quand il n'y a plus de justice, c'est la violence qui prend le pas. Moi, je le dis toujours : il n'y a pas d'ordre sans justice. C'est pourquoi le projet que nous proposons pour l'Europe comme pour la France, c'est une meilleure égalité de répartition des richesses, de la justice dans l'accès au droit.

Dominique de MONTVALON
Mais est-ce que vous comprenez quand même toutes les méthodes qui sont parfois utilisées ?

Martine AUBRY
Alors, je reviens sur l'exemple de GAZ DE FRANCE puisque vous l'avez choisi. Je l'ai dit puisque nous avons reçu les gaziers à Lille. Ce qui a mis le feu aux poudres parce que, là aussi bien évidemment, personne ne peut accepter que l'on coupe le courant d'une clinique privée ou qu'on aille saccager les locaux mais ce qui a rendu fous les salariés, c'est qu'à un moment donné, ils étaient en train de négocier les salaires pour l'année prochaine. On leur a dit « il n'y a rien à donner » et ils ont appris une semaine plus tard que les deux présidents et vice-présidents du groupe, SUEZ / GAZ DE FRANCE, se distribuaient 1,350 million d'actions à eux deux. Donc là aussi, on revient toujours à la même chose. Quand les injustices sociales sont trop grandes, quand on ne veut pas vous entendre, les gens pètent les plombs. Moi, je ne suis pas pour cela. Je ne suis même pas pour que les problèmes se règlent dans la rue ; je suis pour qu'ils se règlent autour d'une table, pour que l'on réunisse le pays pour lutter contre les difficultés ...

Dominique de MONTVALON
C'est-à-dire que vous qui connaissez bien les patrons, vous pensez que certains d'entre eux se montrent irresponsables dans leur conduite ?

Martine AUBRY
Ah, je crois que c'est totalement irresponsable de prendre des décisions comme celle-là, comme beaucoup d'autres l'ont fait à un moment où cela va mal. C'est irresponsable et c'est injuste. Et quand on a une responsabilité économique, on a aussi une responsabilité sociale parce que s'il n'y a plus de mobilisation des salariés pour faire marcher les entreprises, comment voulez-vous être compétitif et créer des richesses ?

Patrick COHEN
Puisque vous êtes pour mettre les gens autour d'une table, pourquoi avoir attendu autant de temps avant de discuter avec ces artistes qui soutiennent la loi HADOPI, contre le piratage sur internet, pour un constat de désaccord au moment où la loi arrive en bout de course, sur le plan législatif ?

Jean-Pierre ELKABBACH
Mais est-ce que les attaques de certains d'entre eux, qui étaient toujours des fidèles, vous ont touchée, blessée, peut-être ?

Martine AUBRY
Oui, d'abord, dire que la loi HADOPI, ça fait un an qu'on en discute, hein, et le débat était largement entamé, avant même d'ailleurs que j'arrive à la tête du premier secrétariat. Je vous rappelle qu'il y avait eu une première lecture votée au Sénat l'année dernière. Donc on était en plein coeur d'un débat déjà très...

Patrick COHEN
Et les sénateurs socialistes avaient voté pour.

Martine AUBRY
...certains avaient voté pour, d'autres s'étaient abstenus. Mais depuis, la loi avait changé, d'ailleurs ; donc le gouvernement a aussi changé la loi. Ceux qui s'occupent de cette loi, les socialistes, Patrick BLOCHE et Christian PAUL à l'Assemblée nationale, ont rencontré l'ensemble des organisations d'artistes. Je pense que ce qui a manqué, et je l'ai dit d'ailleurs aux artistes qui m'ont écrit, et c'est vrai que ça m'a touchée ; ça m'a touchée, parce que Michel PICCOLI, Juliette GRECO, Pierre ARDITI, Maxime LEFORESTIER...

Patrick COHEN
Ce sont des compagnons de route...

Martine AUBRY
...ce n'est pas seulement des compagnons de route, c'est des icônes, pour moi ; ce sont des hommes et des femmes merveilleux dans leur métier, mais aussi merveilleux par ce qu'ils portent. Voilà. Et qu'ils aient pu penser un seul instant que, parce que nous étions en désaccord sur une loi, principalement d'ailleurs sur son terrain technique, parce que nous la considérons comme inefficace et injuste, que nous puissions ne plus être dans leur combat pour défendre le droit d'auteur, qui est la propriété intellectuelle inaliénable - parce que s'il n'y a pas de droits d'auteur, on n'a plus de créateurs ! Et un pays qui n'a plus d'artistes et plus de créateurs, il ne laisse sa place dans le patrimoine de l'humanité, dans la civilisation. Voilà. Donc, nous nous sommes expliqués. Nous avons... moi j'ai compris que leur angoisse était telle, qu'ils se disaient : cette loi, certes, elle ne va pas tout régler, elle ne nous donne pas d'argent, on va avoir du mal à l'appliquer, mais elle va peut-être nous permettre de souffler, le temps qu'on trouve d'autres solutions. Voilà. Et nous, nous disons : comme c'est inefficace, et que nous sommes des politiques, faire voter une loi qui est inefficace, qui va être en plus injuste, parce qu'on va couper internet à des gens, pas en étant sûr que c'est eux qui sont responsables, et puis ça n'apporte aucun argent pour la création, pour les droits d'auteur...

Jean-Pierre ELKABBACH
Vous les avez convaincus ?

Martine AUBRY
...eh bien, nous nous sommes mis d'accord, on a compris... non mais, nous nous sommes mis d'accord sur l'essentiel...

Jean-Pierre ELKABBACH
Après-coup.

Martine AUBRY
...non, pas après-coup, c'était avant le vote. C'était juste avant le vote. Non mais, attendez, est-ce qu'on peut se dire une chose : c'est qu'on n'avancera pas dans notre pays en politique, si tout est noir et blanc, si tout... il y a les méchants d'un côté, et les gentils de l'autre...

Jean-Pierre ELKABBACH
D'accord. Mais est-ce que vous vous le dites à vous-même ?...

Martine AUBRY
...mais c'est exactement ce que je viens de vous dire...

Jean-Pierre ELKABBACH
...parce que, quand on vous entend, il y a d'un côté les blancs, et de l'autre côté, les noirs, d'un côté...

Martine AUBRY
...non, attendez, c'est exactement ce que je viens de vous dire : nous avons mal expliqué... excusez-moi, Jean-Pierre ELKABBACH, c'est ce que je viens de dire : nous avons mal expliqué que, parce que nous nous opposions à une loi qui techniquement nous paraissait inefficace, nous n'étions pas pour autant - et nous travaillons d'ailleurs à des états généraux depuis quatre mois maintenant, qui auront lieu à l'automne, avec beaucoup d'artistes -, nous nous battions pour trouver les solutions pour que le droit d'auteur persiste à l'époque d'internet, et surtout pour trouver de l'argent...

Jean-Pierre ELKABBACH
Vous avez parlé...

Martine AUBRY
...pour que la création puisse continuer à exister dans notre pays. Nous nous sommes expliqués. Eux, ils continuent à penser qu'HADOPI va être une respiration pour eux, et va soulager - je crois, d'ailleurs -, va soulager pendant quelques mois, pendant qu'on trouve d'autres solutions. Mais ils sont d'accord pour travailler avec nous pour trouver d'autres solutions...

Jean-Pierre ELKABBACH
Un mot...

Martine AUBRY
...donc, dont acte.

Jean-Pierre ELKABBACH
...sur les frontières de l'Europe. La chancelière MERKEL et le président SARKOZY disaient, la semaine dernière, ils voulaient que l'Union européenne ait des frontières - je ne sais pas s'ils disent, géographiques, ou d'autres types de frontières -, et que la Turquie n'en fasse pas partie. Deuxièmement, le candidat social-démocrate allemand, Frank -Walter STEINMEIER, qui est le rival de Madame MERKEL, est favorable à l'entrée de la Turquie dans l'Europe. Les sociaux-démocrates et les socialistes européens sont favorables à la Turquie. Où est l'accord, et quelle est votre position, vous précisément, Martine AUBRY ?

Martine AUBRY
Alors moi j'ai une position très claire. D'abord, je voudrais dire que quand le président de la République lance la campagne européenne, d'ailleurs, dans un... il faudra peut-être en parler, un jour, avec l'argent de l'Etat, parce que c'est un lancement de campagne, comme le font les ministres aujourd'hui, ce n'est pas le parti politique qui paye - mais passons. Quand il lance...

Jean-Pierre ELKABBACH
Michel BARNIER nous a répondu que ce n'était pas vrai, pour ce qui le concernait.

Martine AUBRY
...oui. Quand il lance sa campagne, où le seul message qu'il a à nous envoyer sur l'Europe, parce qu'évidemment il ne peut pas nous dire ce qu'il veut faire, avec le PPE : continuer comme avant, déréguler, déréglementer - c'est cela, le programme du PPE, il est écrit -, alors il nous parle de la Turquie. Il nous parle de la Turquie, parce qu'il se dit : ah, ça va faire peur aux Français. Comme on avait parlé de la sécurité, au moment de l'élection présidentielle. Le problème de la Turquie ne doit pas se poser maintenant. Et moi je vais vous dire ma position. Et ceux qui veulent le mettre sur le champ maintenant, pour dire « Ils ne doivent pas être là », c'est pour faire peur. Toujours faire peur, toujours diviser. Moi je veux une Europe qui soit une Europe humaniste, qui reparte vers le progrès. Moi, ma position sur la Turquie, c'est celle de tous les pays européens : nous nous sommes engagés dans une négociation avec la Turquie ; le président de la République française n'a pas le pouvoir d'arrêter cette négociation - quoi qu'il dise. Il y a un chemin, un long chemin, pour la Turquie : pour accroître les droits de la femme, pour reconnaître les minorités, pour reconnaître le génocide arménien, pour donner plus de démocratie. La Turquie avance - elle n'est pas au bout. Quand nous arriverons au bout du chemin, et les premiers rendez-vous, ça sera 2015, ou 2023, nous ferons le bilan, nous verrons où en est la Turquie. Et à ce moment-là, en toute démocratie, nous déciderons. En parler avant, c'est utiliser la Turquie pour un élément, je dirais, national, et parce qu'on n'a pas le courage d'assumer le bilan que l'on a, et de défendre ce que l'on va continuer à faire...

Patrick COHEN
L'émission touche à sa fin, Martine AUBRY. Je voudrais juste vous demander ; vous aviez dit tout à l'heure que vous n'aimiez pas beaucoup parler de vous ; est-ce que vous vous sentez heureuse dans vos fonctions aujourd'hui de première secrétaire du PS ?

Martine AUBRY
Je suis d'autant plus heureuse que je suis, après avoir essayé de remettre le Parti au travail, et je crois qu'on l'a fait, avec notre plan de relance, avec nos propositions sur l'Europe, après l'avoir unifié - il y a encore toujours un petit effort à faire, mais je crois que ça avance vraiment fortement -, je suis surtout heureuse parce que je suis à nouveau sur le terrain, près des Français, avec des militants qui portent haut et fort leurs valeurs, et qui reportent l'espoir. Voilà. Et ça, c'est le combat de ma vie.

Patrick COHEN
Merci, Martine AUBRY ! C'était votre " Grand rendez-vous " !


source http://www.parti-socialiste.fr, le 8 juin 2009

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