Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à France-Inter le 15 juin 2009, sur les journées d'action de mai et du 13 juin, le succès de l'intersyndicale, le rapport de forces entre les organisations syndicales et le gouvernement et le plan de relance pour 2010. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à France-Inter le 15 juin 2009, sur les journées d'action de mai et du 13 juin, le succès de l'intersyndicale, le rapport de forces entre les organisations syndicales et le gouvernement et le plan de relance pour 2010.

Personnalité, fonction : CHEREQUE François.

FRANCE. CFDT, secrétaire général

ti :
 
 
N. Demorand.- Deux jours après la journée d'action de samedi qui a réuni 70 à 150.000 manifestants dans toute la France, comment expliquez-vous cette faible mobilisation ?
 
Je pense qu'il y a plusieurs raisons, parce qu'effectivement la mobilisation était faible. La première et certainement la plus importante, une forme de fatigue des militants, ils nous l'on dit, et de fatigue pas uniquement du fait des manifestations, parce que les militants CFDT sont tous les jours dans les entreprises, ils vivent des situations sociales très difficiles, et face à cette crise, le travail qui est fait au niveau syndical est énorme, donc il y a une forme d'usure qu'il faut noter.
 
Une fatigue physique ou militante ?
 
Une fatigue morale. Quand vous êtes responsable d'un syndicat départemental, de la métallurgie par exemple, et que vous êtes tous les jours dans les entreprises, vous avez tous les jours un nouveau plan social dans une petite entreprise ; vous voulez être avec les militants CFDT à essayer de trouver des solutions individuelles à chaque salarié, c'est quelque chose qui moralement use. Avec, en plus, et c'est peut-être la deuxième raison, le sentiment des élections la semaine dernière où le Gouvernement a une forme de carte blanche et qu'il n'y a pas d'opposition politique dans notre pays, et qu'il peut faire ce qu'il veut. Et puis enfin, je pense que certains ont un peu savonné la planche pendant toute la semaine, à force d'expliquer que les manifestations ne servent à rien, et il y en a peut-être qui ont fini par le croire.
 
Là, c'est votre collègue de FO, J.-C. Mailly, auquel vous faites allusion ?
 
Oui, je... Ce que ce je trouve désagréable dans ce sujet-là, ce n'est pas qu'on ait des avis différents, on a des avis différents sur la façon de mener l'action syndicale, tout le monde le sait, mais à partir du moment où on a décidé collectivement une action, qui est quand même avec un soutien populaire énorme, c'est ça le paradoxe, c'est que la population nous soutient, parce qu'elle est unitaire cette action. Donc, quand on décide collectivement, on assume collectivement, et on ne tire pas dans les pattes de ses petits camarades.
 
Et l'intersyndicale est cuite aujourd'hui, si j'ose dire ?
 
Ca serait une grosse erreur, ça serait une grosse erreur !
 
C'est un risque ou pas ?
 
En tout cas ce n'est pas le souhait de la CFDT. Le souhait de la CFDT c'est qu'on continue à essayer de se mettre d'accord sur des formes d'actions collectives et qu'on les assume. Après, s'il y en qui n'assument pas, ce sera à eux d'en tirer les conséquences. Mais ça serait une erreur parce que je crois que aujourd'hui justement dans le contexte politique que l'on a, je crois que les salariés ont grand espoir dans les organisations syndicales pour essayer de trouver des solutions à leur situation individuelle et collective. Et l'oublier aujourd'hui ça serait ensuite être sanctionné par les salariés.
 
Si on regarde les choses d'un point de vue plus politique maintenant, peut-on dire que le Gouvernement, l'exécutif, ont remporté le rapport de force face aux syndicats ?
 
Je ne crois pas, d'ailleurs les propos du Premier ministre hier étaient...enfin, du Premier ministre, excusez-moi, un lapsus du ministre du Travail hier, étaient...
 
B. Hortefeux...
 
...voilà, c'était paradoxal. D'un côté, il dit : écoutez, il ne faut pas oublier toute les grandes manifestations qui montrent l'angoisse, donc une forme de prudence. Et puis d'un autre côté, j'ai le sentiment, et en écoutant et en lisant les journaux ce matin, qu'on est en train de zapper la crise. Vous n'avez pas ce sentiment-là ce matin ? C'est que d'un côté, on ne parle plus de la crise on parle des retraites. C'est-à-dire que l'intervention hier, le sujet principal qui ressort c'est les retraites, c'est-à-dire, un autre sujet que le sujet social d'aujourd'hui. Un petit peu comme si on faisait diversion, un petit peu comme si le Gouvernement se disait : on a passé le cap, ça va redémarrer, et maintenant on parle d'autre chose.
 
Et je vous repose donc la question du rapport de force ?
 
Le rapport de force, et là on a effectivement un enjeu important, et je crois que le rapport de force pour nous aujourd'hui, c'est de faire la démonstration, et c'est ça qui est le plus difficile, que la situation des salariés dans les entreprises s'aggrave, s'aggrave ! C'est-à-dire que le chômage partiel risque d'augmenter, le chômage risque d'augmenter, ne serait-ce que mathématiquement, parce que 650.000 jeunes vont arriver sur le marché du travail, et une grand partie ne trouvera pas du travail. Donc, de montrer, de donner une visibilité aux problèmes sociaux. Et Ce n'est effectivement pas obligatoirement par des manifestations qu'on le montre.
 
Et alors comment ?
 
On le montre en montrant un peu plus ce qu'on fait dans les entreprises. C'est ça tout le paradoxe, c'est-à-dire qu'on arrive à donner de la visibilité aux manifestations, mais l'action syndicale quotidienne, y compris les grèves dans les petites entreprises, quand une entreprise s'arrête 15 jours, qui bloque la production - je pense aux petites entreprises sous-traitantes d'automobiles, qui parfois bloquent même les chaînes de chez Peugeot comme ça a été le cas avec Key Plastics en Franche-Comté, on n'arrive pas à donner de cette visibilité-là, alors que le mouvement social c'est d'abord là. Et c'est en donnant cette visibilité-là qu'on montrera que la réalité quotidienne des salariés empire.
 
Et cette manche-là, vous pensez pouvoir l'emporter ?
 
Je souhaite qu'on... Alors, d'une part, je pense qu'il faut qu'on continue, et ce que je fais, aller tous les jours rencontrer ces salariés-là et donner une visibilité médiatique. D'autre part, dire au Gouvernement qu'il faut aller au-delà de ce qu'il a fait, puisque justement d'après même le Premier ministre, plusieurs trimestres d'augmentation du chômage devant nous, c'est-à-dire une vraie catastrophe. Et ensuite, à la rentrée, je crois que la réflexion entre les syndicats c'est : comment on donne cette visibilité-là ?
 
Est-ce que vous pensez que le Gouvernement est prêt à vous entendre sur ces questions-là ? Vous lui demandez de la mesure et en même temps une action urgente sur la question du chômage. Est-ce que vous êtes audible aujourd'hui ?
 
Je pense qu'on est audible aujourd'hui sinon je ne vois pas pourquoi le président de la République organiserait encore un sommet social début juillet. Je pense qu'on est audible parce qu'on a enfin amené le patronat, même s'il y a quelque pessimisme dans la négociation, à ouvrir des négociations sur le chômage partiel, sur le chômage longue durée, sur la situation des jeunes. Donc, je crois que les décisions qui vont se prendre au mois de juillet, début juillet, avec le président de la République, et dans la négociation que le patronat a sur le chômage, sont des décisions qui vont être fondamentales sur la situation sociale, sur le climat social de la rentrée. Donc, si le pari était, ce que j'ai senti ce week-end, de zapper la crise, pour se dire que c'était en définitive une mauvaise parenthèse et on recommence comme avant, alors là je crains qu'il y ait des tensions. Mais même inévitablement des radicalités à certains endroits.
 
Quand vous voyez des chiffres publiés par la presse ce matin, comme les 3,5 milliards d'euros de plus pour le plan de relance dans le budget 2010, vous dites que c'est dans cette direction qu'il faut aller ?
 
Oui, oui, parce que je dis simplement que cette crise on n'a pas fini de la payer ! Parce que même si il y a une reprise économique, surtout faisons en sorte que ce ne soit pas les cours de la Bourse qui fassent le signe de redémarrage. On sait très bien que derrière il y a le chômage, derrière il y a les comptes sociaux, dans un pays comme la France, qui est très sensible à ce niveau-là. Donc, on risque de payer, et donc il faut qu'on débatte dès maintenant. Je fais une proposition, je l'ai faite, que toutes les dépenses supplémentaires de cette crise soient cantonnées dans un fonds spécial crise et qu'ils soient financés par la suppression du bouclier fiscal et par une tranche d'imposition supplémentaire pour les plus fortunés dans notre pays. Si on ne prend pas cette décision de justice sociale, inévitablement c'est encore les salariés qui vont payer la casse pendant plusieurs années, si ce n'est une décennie. Donc, il faut absolument que cet été, ou en tout cas dans le budget 2010, on prenne ces décisions.
 
Autre chiffre : 20 milliards de déficit en 2009 pour la Sécurité sociale ?
 
!! C'est de ça dont je vous parle, quand je vous parle de déficit, il y a le déficit de l'Etat, et là, on a un déficit de rentrées de cotisations. Ce n'est pas tant les dépenses supplémentaires, ce sont les rentrées de cotisations. Donc, inévitablement, il faut faire en sorte que cette accentuation du déficit soit cantonnée dans une décision concrète. Si on ne revoit pas notre mode de financement de la protection sociale, en particulier quelque chose de plus solidaire, on a encore une fois une sanction vis-à-vis des plus modestes. Le Gouvernement a mis dans ce fameux bouclier fiscal la CSG et la CRDF, c'est-à-dire, plus vous gagnez, moins proportionnellement vous payez la protection sociale dans notre pays. Il faut arrêter ce massacre ! Il faut arrêter ce massacre de cette inégalité ! Donc, il faut remettre ça en cause très rapidement.
 
N. Sarkozy doit s'exprimer aujourd'hui devant l'Organisation internationale du travail et plaider, nous dit-on, en faveur d'un nouvel ordre social mondial. Est-ce que ce genre de déclaration est essentiel, et est-ce que ça engage, est-ce que vous soutenez ?
 
Je souhaite que cette déclaration aille dans ce sens-là et qu'il y ait des faits après dans les décisions. Qu'est-ce qu'on attend du président de la République ? Le G20 va se réunir en septembre, le G20 c'est une réflexion sur la régulation financière. A Londres, au dernier G20, il y avait le directeur de l'OMC, le directeur du FMI, il n'y avait pas le directeur de l'Organisation internationale du travail, qui fixe les normes sociales, c'est-à-dire, la lutte contre le travail des enfants, le droit syndical, les conditions de travail, etc. Je souhaite que le président de la République invite le directeur de l'OIT au G20, pour faire en sorte que dans le commerce mondial, il y ait des règles sociales et pas uniquement des règles financières.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 15 juin 2009

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