Tribune conjointe de Mme Rama Yade, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères et aux droits de l'homme, et Mme Chantal Jouanno, secrétaire d'Etat à l'écologie, dans "Libération" du 23 juin 2009, sur les futurs réfugiés victimes de la montée des eaux suite au réchauffement climatique, intitulée "Les futurs réfugiés du climat". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune conjointe de Mme Rama Yade, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères et aux droits de l'homme, et Mme Chantal Jouanno, secrétaire d'Etat à l'écologie, dans "Libération" du 23 juin 2009, sur les futurs réfugiés victimes de la montée des eaux suite au réchauffement climatique, intitulée "Les futurs réfugiés du climat".

Personnalité, fonction : YADE Rama, JOUANNO Chantal.

FRANCE. Secrétaire d'Etat aux affaires étrangères et aux droits de l'Homme; FRANCE. Secrétaire d'Etat à l'écologie

ti : La mer monte. Inexorablement. Sous l'effet du réchauffement climatique, à l'origine notamment de la dilatation des océans, de la fonte des glaciers et des calottes glaciaires. D'ici à 2020-2050, l'humanité connaîtra pour la première fois dans son histoire le scénario de la submersion totale et de la disparition physique des Etats. Ils s'appellent Maldives, Tuvalu, Papouasie-Nouvelle-Guinée, îles Marshall, Kiribati, Etats fédérés de Micronésie... Quelle arche de Noé sauvera les centaines de millions de personnes qui peuplent les petites îles, côtes et deltas et qui sont menacées par les flots ? Comment réagir face à ces nouveaux réfugiés, ces apatrides climatiques, sans Etat ni statut ? Si nous n'agissons pas vite, si nous n'anticipons pas, le péril climatique peut conduire au non-respect du premier de leur droit : vivre.

D'après un rapport des Nations unies sur les désastres naturels, le risque mortel imputable aux inondations a augmenté de 13 % entre 1990 et 2007. En tête des pays exposés figurent le Bangladesh, la Chine, l'Inde... Quant aux sécheresses, elles seront plus nombreuses et intenses. La répartition de la ressource en eau sera progressivement plus injuste.

Les politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre sont indispensables pour éviter à l'humanité tout entière d'atteindre le point de non-retour. Des politiques d'adaptation sont d'ores et déjà cruciales, maintenant et partout. Mais elles ne suffiront pas. Le problème au fond subsistera : nul barrage ne saurait tenir durablement contre le Pacifique.

En marge de la dernière Assemblée générale des Nations unies, le Haut-Commissaire aux réfugiés avouait ses préoccupations : "Le XXIe siècle sera celui des populations en mouvement". Il faut s'attendre à ce que les mécanismes existants au sein des Nations unies et de la communauté humanitaire soient débordés par les flux de réfugiés climatiques, victimes directes de la montée des eaux, et par les vagues de migrants forcés, jetés sur les routes de l'exode environnemental. Car le changement climatique augmentera la fréquence et la virulence des catastrophes naturelles. Dans ce contexte de crise écologique, et pour encadrer les migrations qui serviront massivement de réflexe de survie, nous devons prévoir des instruments de protection complémentaires. Pas d'arche de Noé en forme de boat people.

Une première difficulté doit être levée. La catégorie de "réfugié environnemental", issue d'un rapport du programme des Nations unies pour l'environnement publié en 1985, est contestée pour sa référence directe au statut juridique qu'offre la convention de l'ONU de 1951 à toute personne craignant avec raison d'être "persécutée". Depuis 1985, la littérature, nombreuse mais éparse, reprend généralement le terme de "migrant climatique", sans rendre compte pour autant du caractère contraint du déplacement. Il faudra au préalable clarifier ces concepts.

Que faire ? En 2007, le Conseil de sécurité a débattu des liens entre environnement et sécurité. A l'Assemblée générale, les petits Etats insulaires et en développement du Pacifique ont déposé un projet de résolution relative à l'impact du changement climatique sur la sécurité, qui a été adoptée le 3 juin. En mars 2008, le secrétaire général du Conseil de l'Union européenne, haut représentant pour la Politique étrangère et de sécurité commune, a présenté, avec la Commission, un rapport sur le changement climatique et la sécurité internationale, faisant en particulier état de la dimension sécuritaire des migrations environnementales. Nous ne pouvons nous en contenter.

Les efforts restent dispersés, au stade de la réflexion, alors que les défis qui nous attendent sont connus de tous et demandent une action concrète et concertée.

La France a vocation à relever ces défis, et pas seulement à cause de l'étendue de sa présence ultramarine ou de son statut de membre permanent du Conseil de sécurité. Patrie de la Déclaration des droits de l'Homme, à l'avant-garde des pays mobilisés sur la question du changement climatique, au sein de l'Union européenne comme dans les enceintes onusiennes, la France doit porter au-devant de la scène politique la question de la protection des réfugiés et des déplacés climatiques.

L'année 2009 sera cruciale. En décembre, l'humanité aura un rendez-vous historique avec son destin. La conférence de Copenhague devra instaurer un régime de lutte contre le changement climatique pour l'après-2012. L'heure est venue de donner naissance à une diplomatie verte des droits de l'Homme. Nous devons entendre le désespoir des populations les plus exposées. Des Pays-Bas aux Landes, de la Méditerranée aux Maldives, de la Camargue au delta du Mékong, à nous d'éveiller une conscience humaniste planétaire pour laquelle l'injustice climatique sera intolérable. Car nous sommes tous concernés. Tous embarqués.

L'exemplarité dont l'Union européenne fait preuve dans la mise en oeuvre de ses engagements pour la lutte contre le changement climatique, via le "paquet énergie-climat" adopté sous Présidence française, permettra de maintenir un niveau élevé d'exigence. Exemplarité et exigence. La France doit faire en sorte que ces deux mots d'ordre continuent d'orienter son action.

Aujourd'hui, à Genève, sur la base du premier rapport du forum humanitaire global qu'il préside, Kofi Annan invitera les sphères gouvernementales et privées à travailler sur l'impact humain du changement climatique. A New York, en septembre, en marge de l'ouverture de l'Assemblée générale des Nations unies, Ban Ki-moon présidera un sommet sur le climat.

Il faut aller plus loin. Nous voulons organiser à Paris une réflexion internationale sur le changement climatique et les droits de l'Homme. Pour rechercher les moyens de protection juridique des populations, et pour conduire notre système humanitaire vers les évolutions qui lui permettront de répondre aux nouvelles crises climatiques.

L'avenir de l'homme et celui de la planète sont indissociables. Certains conflits récents au Darfour ou en République démocratique du Congo ont montré que des tensions entre groupes pouvaient dégénérer en conflit armé, amplifiées par la pression environnementale et la compétition vitale pour l'accès aux ressources rares. N'attendons pas que la catastrophe soit à nos portes pour en combattre les causes ou nous préparer à ses conséquences. Chaque jour passé sans mobilisation face aux périls annoncés est un renoncement. Le temps est venu de donner à l'Assemblée des Nations unies les moyens de nos ambitions.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 juin 2009

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