Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à Europe 1 le 1er juillet 2009, sur le sommet social entre les partenaires sociaux et le gouvernement, la crise économique, l'emprunt 2010 et le syndicalisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à Europe 1 le 1er juillet 2009, sur le sommet social entre les partenaires sociaux et le gouvernement, la crise économique, l'emprunt 2010 et le syndicalisme.

Personnalité, fonction : CHEREQUE François.

FRANCE. CFDT, secrétaire général

ti :
 
 
 
J.-P. Elkabbach Le rendez-vous, c'est cet après-midi ?
 
Oui.
 
De sommet en sommet social, les syndicats et l'Etat, vous prenez l'habitude d'échanges directs. Qu'est-ce qui est en train de s'établir entre vous ?
 
Une relation directe, vous l'avez dit, qui fait qu'on se dit franchement les choses. Ce qui ne veut pas dire d'ailleurs qu'on est toujours écouté par le président de la République, mais c'est toujours utile de pouvoir dire directement ce qu'on a à dire aux personnes responsables.
 
Et vous avez l'impression d'être de temps en temps écouté ?
 
Dans ce bilan qu'on va faire, même si pour nous, il est insuffisant, on a des sujets sur lesquels on a été écoutés.
 
Alors, la première partie de cette rencontre sera consacrée au résultat des efforts de la lutte contre la crise. Globalement, cinquante milliards d'euros, certains disent cent milliards, et à partir de maintenant, les premières retombées du plan de relance Devedjian ; est-ce que vous, vous en constatez les effets et la couleur ?
 
Nous, ce qu'on dit, c'est que, on n'a pas encore le bon rythme, c'est-à-dire que la crise atteint des sommets qu'on a rarement vus, et si je suis en langage cycliste, on est en train encore de pédaler ou de mouliner en basse altitude. C'est-à-dire qu'on a des effets, vous l'avez dit, oui, qu'on constate, je pense en particulier aux six millions de Français qui ont eu des allègements fiscaux ; je pense en particulier aux aides pour les jeunes, l'accès à l'apprentissage ; je pense en particulier au chômage partiel ; je pense au fonds d'investissement social qu'on a obtenu, qui permet d'accompagner les personnes, les entreprises qui ne peuvent pas faire travailler totalement leurs salariés. Ça, c'est des bonnes choses. Mais devant l'ampleur de la crise, il y a encore trop de personnes laissées, je pense, sur le bord du chemin. En particulier, 350.000 personnes qui ont perdu leur emploi en intérim ou en CDD, qui, elles, ne bénéficient pas d'accompagnement à la hauteur de ce qu'elles ont besoin. Je pense...
 
Attendez ! Là-dessus, devant le Congrès, le président de la République avait promis - je le cite - "de donner à tout licencié économique la possibilité de garder son salaire pendant un an en échange d'une formation". Comment le prendre au mot ?
 
Je le prends au mot simplement en disant "pourquoi pas ?", mais les licenciés économiques, c'est 18 % des personnes qui arrivent au chômage, 18 % ! Ce qui veut dire que si on écoute le président de la République, on oublie, je dis bien on oublie, 82 %. C'est-à-dire que la grande majorité des personnes qui perdent leur emploi, on n'en parle jamais.
 
Mais la première mesure qui concerne les 18, elle est positive ou non ? Ou elle ne sert à rien, si elle est prise ?
 
Non, mais elle est positive. Elle est positive, à condition, je dis bien, à condition...
 
De ne pas oublier les autres...
 
Qu'on n'oublie pas les 82 %. Mais c'est important ce que je suis en train de dire, parce que dans notre pays, on n'entend pas le grand plan social totalement silencieux qui est celui des pertes d'intérim et de CDD. Une grande majorité des personnes qui sont aujourd'hui au chômage, on n'en parle jamais, elles ne sont jamais dans les plans sociaux. C'est la raison pour laquelle...
 
Mais quand vous manifestez avec les autres syndicats, vous ne les défendez pas, forcément...
 
Si...
 
Vous défendez ceux qui ont des emplois, ceux qui veulent des augmentations de salaires...
 
Non, non, non !
 
Mais vous ne défendez pas les 82 %, F. Chérèque !
 
Si, justement. Je dis au président de la République, et je vais lui dire cet après-midi, si vous voulez élargir ce système d'un an de salaires et de formation pour tout licencié, vous devez le faire pour les 100 % et pas uniquement pour les 18 %.
 
Alors, quels investissements d'avenir faudrait-il réaliser avec l'emprunt 2010, s'il y a un emprunt ? Et d'abord, est-ce que la CFDT a choisi ?
 
La CFDT a choisi d'investir dans l'avenir. Il faut investir dans l'avenir. Donc après, la technique, emprunt ou déficit, c'est la même chose. Mais il faut le faire à condition qu'on dise déjà au préalable qui va rembourser et comment. Donc, nous, ce qu'on propose, c'est qu'on aille dans l'investissement dans l'avenir, peu importe la technique, mais qu'on revoie la fiscalité sur les plus fortunés, en supprimant le bouclier fiscal, en supprimant les aides aux transmissions d'héritage les plus élevées, en faisant une réforme supplémentaire, c'est-à-dire en rajoutant une tranche d'impôt pour les plus fortunés, de telle façon qu'on puisse payer cet emprunt.
 
Mais attendez, mais vous ne m'avez pas répondu. Deux choses : sur l'emprunt, vous êtes plutôt favorable, même si vous dites "c'est une technique"...
 
Oui, c'est une technique, mais c'est une technique, oui, mais...
 
Oui, et si on a cette technique, quels choix on fait ?
 
Alors, justement, les choix, il y en a deux, il y a deux pistes. Un, c'est investir dans l'industrie et l'économie de demain, c'est-à-dire une économie respectueuse de l'environnement, une économie durable, énergies nouvelles, industries propres, transports ferroviaires - le fret, en particulier, pour qu'il y ait moins de camions sur les routes. Donc là, il y a un investissement fort. Puis, investir sur l'évolution de la société française, c'est-à-dire l'évolution démographique, et en particulier dans les domaines de la santé, des médicaments. On a besoin de beaucoup de recherche, de l'équipement, pour accueillir ces personnes âgées, mais aussi des services à la personne, et former...
 
Mais ça, est-ce que c'est exceptionnel ? Parce qu'on peut le faire avec des budgets, quand ils sont relativement en équilibre...
 
Mais c'est la raison pour laquelle je vous dis, qu'on passe par la fiscalité ou qu'on passe par l'emprunt, ce sera toujours une dette. Mais c'est important aussi, et c'est la troisième chose, de former les jeunes d'aujourd'hui à ces emplois de demain.
 
Vous parlez beaucoup du bouclier fiscal. Dans les six milliards de la loi TEPA, le bouclier fiscal, il tourne autour de 5 %, si j'ai bien vu et bien compris, c'est-à-dire à peine 300 millions d'euros. Est-ce que c'est vraiment à la mesure des enjeux de la crise ?
 
Parce que [inaud.], le bouclier fiscal, si c'est 300 millions par rapport à tous les milliards qu'on voit défiler... Mais attendez, je vais jusqu'au bout. Un, il y a un sujet qui est important, c'est aussi la justice. Et la justice, quand c'est symbolique et que ça prend une telle place, il faut revenir dessus. C'est insupportable de savoir qu'il y a dans notre pays des personnes qui ont des immenses fortunes, qui ne paient pas de la même façon leurs cotisations pour la Sécurité sociale, ça, c'est une question de justice. Ensuite, on y rajoute, j'ai dit, transmission de patrimoine, on y rajoute le problème des allégements d'impôts et des allégements sociaux sur les heures supplémentaires, et on arrive aux six milliards dont vous parlez.
 
Les retraites, rendez-vous 2010, mais le débat est déjà parti. Si on n'allonge pas la durée des cotisations, si on ne retarde pas l'âge légal du départ à la retraite et que le statu quo est impossible, qu'est-ce qui reste comme solution ?
 
Tout d'abord, je vais vous dire, si on allonge, si on dit "on part à 65 ans", vous avez un phénomène qui est déjà un phénomène de grande injustice, une nouvelle, c'est que ceux qui ont commencé à travailler à 16 ans...
 
Mais on peut trouver des modalités pour eux...
 
Attendez, attendez, oui, mais ça fait maintenant un moment que le Gouvernement nous dit qu'il trouve des modalités pour eux, sauf que la décision qui vient d'être faite, c'est d'allonger la durée de cotisations pour ceux qui ont commencé à travailler jeunes, qui cotiseront maintenant 43 ans alors que les autres seront encore à 40 ans. Donc pour le moment... Alors, ça veut dire que ceux qui ont commencé à 16 ans cotiseront 49 ans, et ceux qui ont eu les moyens de se payer des études ou qu'on leur a payé des études cotiseront 42 ans. C'est une injustice !
 
D'accord, mais ça peut se discuter. Par exemple, comment se fait-il que la plupart des grands syndicats européens, vos partenaires, acceptent de travailler plus longtemps déjà ?
 
Parce que dans ces pays-là, on n'a pas fait de rafistolage, je pense à la Suède en particulier, et le président de la République nous propose un nouveau rafistolage. On ne peut pas aborder ce sujet des retraites sans poser le problème, je dirais, social et sociétal, c'est-à-dire...
 
Mais dans tous les sens du terme, il va faire chaud cet après-midi à l'Elysée alors ?
 
Mais c'est un débat beaucoup plus long. On ne peut pas régler ce problème-là d'un débat d'un mois ou deux. C'est un débat qui dit, globalement, quelle est la fin de carrière ? Comment faisons-nous en sorte pour qu'on travaille aussi à 60 ans ou à 61 ans, alors qu'actuellement, on ne travaille plus ? Comment faisons-nous aussi pour changer notre système de la société ? Et après, et après, et après, il y a la réforme globale, telle que le Gouvernement l'avait promise, à partir de 2010, on fait une évaluation, on voit s'il y a un autre système, et on décide en 2012 dans un débat national, ou on tranche pendant les élections. C'était la promesse du président de la République, du Premier ministre, je ne vois pas pourquoi maintenant on veut avancer le calendrier.
 
En huit mois, vous avez eu successivement trois ministres, X. Bertrand, B. Hortefeux, maintenant X. Darcos. Le connaissez- vous ? Vous l'avez rencontré ?
 
Oui, je l'ai rencontré, mais ça donne un mauvais signe. En période de crise, lorsqu'on a de tels problèmes sociaux et qu'on a un Gouvernement qui change trois fois de ministres en huit mois, est-ce que ça veut dire que l'investissement dans le travail et dans le social est secondaire pour le Gouvernement ?
 
D'accord. Mais est-ce que vous estimez que X. Darcos est un politique, familier du débat avec les syndicats, que ça va peut-être fonctionner ?
 
Mais mon problème, ce n'est pas avec X. Darcos ou B. Hortefeux. Je veux dire, celui qui est là, je prends, c'est...
 
Vous prenez ce qui arrive, quoi...
 
Oui, mais, ça fait le huitième, vous savez, que je connais, donc je n'ai jamais eu l'habitude de dire "je préfère celui-là à celui-là". Ce que je pose comme problème, c'est pourquoi ce zapping des ministres du Travail ?
 
On s'est peu intéressé, il y a quinze jours - c'était la catastrophe de l'Airbus A 330 - à votre conseil national, c'est-à-dire le parlement de la CFDT. Avec votre accord, le numéro deux, M. Grignard, a reconnu que le syndicalisme était en crise, à un tournant, et que la CFDT, elle aussi, devait changer son fonctionnement, ses pratiques pour savoir capter les évolutions de la société. Comment vous allez faire ?
 
On va poser le débat avec nos militants pour notre prochain congrès, c'est de dire, globalement, comment le syndicalisme français peut être plus près de la réalité du travail aujourd'hui.
 
Donc il ne l'est pas ?
 
Eh bien, s'il y a en France 8 % de syndiqués, donc 92 % de salariés qui ne sont pas syndiqués, cela veut dire que ce problème doit se poser. Et au moment où on change notre système de représentativité, où on demande aux salariés de voter pour les syndicats qu'ils choisissent pour négocier en leur nom, il est important qu'un syndicat comme la CFDT se pose la question de son avenir.
 
Et ça veut dire que peut-être aussi les syndicats vont peut-être imaginer des formes de contestation plus modernes et plus adaptées ?
 
Oui, mais il faut arrêter aussi de penser que la contestation, ce n'est que la manifestation, et le travail syndical, ce n'est que la manifestation.
 
Eh bien il faut le démontrer !
 
C'est tous les jours dans les entreprises - eh bien, parlons-en à la radio - tous les jours, dans les entreprises, les syndicats sont avec les salariés, la CFDT aide les salariés qui aujourd'hui sont en difficulté.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 2 juillet 2009

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