Conférence de presse de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, sur les relations franco-sénégalaises, notamment la réforme de la politique de rayonnement culturel, les questions régionales, notamment le Niger et le Gabon, et l'accident d'avion entre le Yemen et les Comores, Dakar le 2 juillet 2009. | vie-publique.fr | Discours publics

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Conférence de presse de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, sur les relations franco-sénégalaises, notamment la réforme de la politique de rayonnement culturel, les questions régionales, notamment le Niger et le Gabon, et l'accident d'avion entre le Yemen et les Comores, Dakar le 2 juillet 2009.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

Circonstances : Voyage de Bernard Kouchner au Sénégal les 1er et 2 juillet 2009

ti : J'ai visité avec beaucoup de bonheur le centre culturel français. C'est un endroit exceptionnel !

Il s'agissait, tout d'abord, de saluer nos amis sénégalais et d'exprimer toute mon affection et ma satisfaction d'être là le jour du cinquantième anniversaire du centre culturel. Cela n'a pas été facile mais c'était indispensable au moment où prend corps ce projet d'une agence culturelle française plus souple, plus réactive et peut-être plus performante. Notre culture, qui a été saluée ici mieux que moi, notamment par ceux qui ont participé de ce petit débat comme une expression de la liberté, doit pouvoir être aussi l'expression d'une francophonie à la fois linguistique, bien entendu, mais aussi culturelle et politique, quelque chose qui pourrait s'adapter aux demandes bien plus que de tenter d'imposer une offre. Mais évidemment il y aura des offres et des initiatives.

Parce que la crise est là, ce n'est pas une période facile pour lancer un nouveau projet. Je crois cependant avoir quelques moyens pour essayer de faire en sorte que l'on rencontre les autres au sein de la culture française, que l'on soit aussi dépendant de ces rencontres que nos amis seraient dépendants de notre présence, que ce soit comme un échange d'une fraternité autour du français et autour de la culture française. En apprenant autant que ce que l'on est censé apporter.

C'est un projet extrêmement simple. Cela fait très longtemps qu'à des niveaux différents et dans des disciplines différentes, je tente, aussi bien dans la médecine que dans la politique, de faire partager ces idées-là. On attend beaucoup de la France, pas toujours exactement ce que l'on croit, souvent beaucoup mieux d'ailleurs. C'est ce que j'ai voulu dire ici, parce que c'était le moment et c'était le lieu.

Il y a très peu de pays, à travers ce que fut l'histoire, la colonisation, la décolonisation, très peu de peuples unis par autant de fraternité et d'affection mutuelle que le Sénégal et la France. Il y a aussi le Vietnam ou le Maghreb avec qui nous avons une relation un peu particulière. Le Sénégal et la France, c'est une histoire - sans craindre ce mot galvaudé - d'amour avec les vicissitudes de l'Histoire, les difficultés, avec de grandes incompréhensions et bien sûr parfois de grandes critiques.

Voilà ce que j'ai voulu dire. J'étais très heureux de le faire avec Jean-Christophe Rufin, qui n'est pas là par hasard mais parce qu'il représente ce que je crois nécessaire en termes de renouveau de notre diplomatie. Je sais la valeur de nos agents et de nos diplomates. Je sais la nécessité de l'influence culturelle de la France à travers le monde, mais je pense aussi que cette offre doit s'adapter aux changements qui nous sont imposés, pas seulement par la crise mais aussi dans la compréhension du monde, grâce à des rencontres sur des thèmes un peu différents, de l'influence des religions, des exigences ou des dangers de la démographie ou du changement climatique.

C'est pour cela qu'hier j'ai été très heureux, en compagnie d'Yves Dauge et de Martine Aurillac, d'assister à cette projection avec Yann Arthus-Bertrand parce que c'est aussi cela, à mon avis, la voix de la France à travers le monde, de façon très moderne, très précise et, je crois aussi, très efficace.

Je suis prêt à répondre à vos questions.


Q - Depuis dix ans, à chaque fois qu'il y a une réforme en France aux Affaires étrangères, aux Affaires extérieures, au ministère de la Culture, il y a moins de fonds pour le cinéma, pour le cinéma africain. Aujourd'hui, vous parlez de la demande, vous allez créer une nouvelle agence, l'Institut français, est-ce que le cinéma sénégalais et le cinéma africain auront plus de moyens ? Vous le dites vous-même : on aimerait assister à des films comme celui d'hier, c'est pour cela qu'il faut que nous nous bagarrions. Le cinéma sénégalais est en panne et survit tant bien que mal. Est-ce que nous pouvons espérer plus de moyens ?

R - Je ne crois pas que le cinéma sénégalais manque de talents. En tout cas, il en a beaucoup. Il est reconnu et vivant. Maintenant, pour vous répondre " oui " tout de suite, il faudrait ne pas tenir compte de la crise. Il y aura justement, dans cette agence, beaucoup plus d'écoute et j'espère beaucoup plus de facilités financières, parce que la structure que nous avions jusqu'ici ne permettait pas vraiment aux initiatives privées de se voir reconnaître. Je vous rappelle que Yann Arthus-Bertrand - il en a un peu parlé hier - a bénéficié de soutiens d'entreprises françaises. Il m'a dit hier que, quand au début du générique on voit défiler toutes les marques qui l'ont appuyé, aux Etats-Unis le public applaudit en disant "ils se sont engagés, bravo", alors qu'en France on siffle. Il a ajouté que "c'est quand même étonnant car, sans eux, je n'aurais rien fait".

Votre question est pertinente et il faudra que l'on puisse trouver des mécanismes d'aide. Nous avons une production française qui demeure très vivante. Est-elle assez traduite ? Est-elle assez répandue dans le monde ? Ces oeuvres cinématographiques sont-elles assez vues ? Non. Pourquoi ? Parce qu'il y a un problème de droits qui sont un peu anachroniques par rapport à la production mondiale. Cela aussi, il faudra le changer. Je prends cela très au sérieux et je me tourne vers l'ambassadeur car c'est un créateur.

Donc, oui Monsieur, vous devez pouvoir trouver une aide, pas seulement une aide en argent, mais quelque chose que l'on ferait ensemble.

Q - J'ai lu avec attention la lettre de mission que vous a donnée le président, votre ministère doit être le "ministère de la Mondialisation"...

R - C'est moi qui ai dit ça...

Q - ...votre ministère doit être un ministère de la gestion des crises et également au centre d'une politique de rayonnement intellectuelle et artistique. J'ai lu le rapport du député Yves Dauge en 2001.

R - Il est sénateur maintenant ! Et il est là. Je vous l'ai amené, il va vous répondre.

Q - M. Dauge, votre rapport traverse tous les aspects de la politique culturelle. Le terme "abandon" revient chez la plupart, qu'en pensez-vous ?

R - M. Dauge - Il y a quelque chose que j'avais dit et qui est désormais bien repris, c'est qu'il faut une stratégie claire. Le premier principe, c'est que la culture est un élément central de la politique extérieure de la France. Il faut le dire clairement : c'est un élément central de la diplomatie française. Deuxième point, beaucoup plus actuel aujourd'hui qu'à l'époque, dans la mondialisation qui tend à uniformiser, à travers des canaux de diffusion dominés par certains, il faut protéger la diversité en se référant à la convention de l'UNESCO sur la diversité culturelle qui a été menée par la France et la Francophonie, et qui a été un grand succès. C'est une légitimité qu'il faut reconnaître, c'est un élément essentiel de la stratégie.

Dernier élément c'est qu'il faut un pilote pour mener cette stratégie.

R - Le ministre - Je ne peux qu'approuver vos allusions à ma feuille de route et j'ai cherché à les illustrer, en particulier pour la réforme de cette politique dite de rayonnement, peut-être aussi pour la gestion des crises. Nous nous y sommes attelés avec obstination. Certaines initiatives ont été couronnées de succès : un peu au Liban ; un peu au Moyen-Orient, pas assez ; un peu en Amérique latine. C'est un travail de longue haleine et nous essayons d'apporter, non pas des messages de paix, mais des possibilités de paix.

Q - Quels seront les effets concrets des réformes engagées sur le personnel des instituts français et sur le public, notamment africain, avec peut-être une modification de l'offre ?

R - Sur la modification de l'offre, je ne peux pas répondre moi-même. Nous avons la volonté de répondre beaucoup plus à la diversité de la demande avec, non pas un opérateur unique, mais une offre solide, diversifiée, argumentée et financée. Sinon, il n'y a aucune possibilité.

Encore une fois, c'est simple et un peu brutal, mais cet institut Léopold Sedar Senghor c'est quoi ? C'est un endroit où doivent se retrouver les Sénégalais - pas la France au Sénégal -, les Sénégalais avec la France, s'ils le souhaitent. Pour les personnels, pas de changements marquants mais on ne peut pas ignorer dans les centres culturels les impacts de la crise générale. Je suis chargé de réduire les renouvellements : pas de licenciements mais trois départs à la retraite sur quatre ne seront pas remplacés. Il s'agit de 700 équivalents temps plein - pardonnez-moi ces mots savants qui représentent des hommes et des femmes -, mais pas de suppression de poste, pas de brutalité.

A l'instar des autres réseaux diplomatiques mondiaux, il faut que l'on s'adapte et nous avons voulu articuler notre offre diplomatique, politique, culturelle en fonction des besoins. Ce n'est pas la même chose d'être dans un pays avec très peu d'habitants ou en Chine. Ce n'est pas la même chose d'avoir des consulats distants de 50 km alors qu'on en a deux en Inde. Il faut s'adapter, la mondialisation c'est cela aussi et ce sera pour le bénéfice du travail fait par les agents et pas pour la réduction des effectifs.

Q - Je suis venu en retard, vous pouvez revenir sur l'essence de cette réforme ?

R - L'idée c'est qu'il faut que nous nous adaptions dans notre offre culturelle, qui fait partie de la politique d'influence de la France, pour le bien de la démocratie et de la liberté, pas pour le bien de la France mais pour le bien de cette formidable disposition d'esprit liée à la langue française, à l'histoire de la France et à l'histoire des amis de la France, apprenant avec eux, les écoutant autant et sinon plus qu'on ne se fait entendre.

Je crois que nous aurons un instrument plus souple, plus ouvert sur le monde, plus apte à recueillir des initiatives, par exemple financières, parce qu'on a besoin d'un financement qui ne soit pas seulement étatique, par exemple pour le cinéma. Dans cette multiplicité, je m'aperçois que j'ai oublié l'architecture. Il y a une architecture française, elle est importante et il ne faut pas l'oublier. Il y a un urbanisme français. Il y a les sciences. Nous sommes les seuls à ne pas nous vanter de nos prix Nobel. Il y a une physique française, une mathématique française... Ce n'est pas seulement de la diplomatie, c'est de l'ouverture d'esprit.

Q - J'ai trois questions. L'Etat du Sénégal serait en train de négocier un prêt avec l'Etat français, qu'en est-il ? Où en est la position du gouvernement français par rapport à la lutte contre l'homosexualité ? Et troisième question : la justice française est très indépendante, on le sait, mais avez-vous eu un impact sur le dossier du Joola ?

R - La réponse à votre question sur l'indépendance de la justice, elle est dans votre pays, qui est le premier concerné. Nous en avons parlé avec le Premier ministre. La question n'est pas l'indépendance de la justice française, mais l'attitude du Sénégal par rapport à un problème qui le concerne directement et sur lequel, je crois, le président Wade est intervenu au dernier Conseil des ministres.

Deuxièmement, nous n'avons pas lutté contre l'homosexualité, ce serait assez nouveau ! Au contraire, nous défendons à l'ONU et dans toutes les instances internationales la lutte contre l'homophobie.

Enfin, je ne sais pas ce que le président Wade vient faire à Paris. Je l'ai rencontré, il y a quelques jours, et je lui ai dit que je venais à Dakar aujourd'hui pour ce cinquantenaire. Il m'a dit qu'il ne serait pas là mais qu'on allait se voir dans quelques jours. Je vous en parlerai donc après ! Je n'ai aucune information particulière sur ce que vous me dites. Peut-être passe-t-il par la France, il sera en tout cas le bienvenu.

Q - Nous sommes une association de Françaises mariées à des Sénégalais, le "Trait d'union", et nous voudrions savoir pourquoi, depuis 2003, notre subvention a été divisée par deux...

R - Parce que nous avons moins d'argent, Madame.

Q - ... avec toutes les charges que nous avons...

R - Et moi donc, Madame ! Excusez-moi, mais on ne peut pas dire que c'est la crise et faire comme si cela n'existait pas. J'ai parlé à l'instant, et cela ne m'amuse pas, de la réduction de l'appareil et du non-remplacement des agents partant à la retraite mais, c'est vrai, nous avons moins d'argent pour le développement. Nous avons maintenu notre effort et déjà cela a été un véritable exploit. Le Premier ministre a consenti à me donner les crédits pour cette agence culturelle. Avec Alain Joyandet, nous avons trouvé un peu plus d'argent pour le développement. Mais je ne peux pas faire des miracles.

J'espère que l'année prochaine sera meilleure et que les subventions que nous avions l'habitude de maintenir seront augmentées mais je ne peux pas mentir, nous avons moins d'argent.

Q - Sur le démantèlement de la politique de l'audiovisuel extérieur ?

R - Eh bien demandez-leur d'arrêter la grève ! Vous ne pouvez pas le leur demander ? Je croyais que vous vous plaigniez de ne plus entendre RFI. RFI, ce n'est pas moi qui m'en occupe et je ne vous en parlerai pas. Mais ce n'est pas moi qui fais la grève. Vous savez combien il y a d'employés à RFI à Paris ? Devinez ? Il y a 1.400 personnes à Paris. RFI est une grande radio, c'est un instrument de notre culture. Je connais beaucoup de la centaine de journalistes qui font le travail sur le terrain et je les en remercie : ce sont des gens de talent et de courage. Pardonnez-moi de vous avoir donné ce renseignement. Je ne dirige pas RFI et je ne m'y intéresse qu'en l'écoutant en Afrique. Je ne donne pas d'argent à RFI : c'est le Premier ministre.

Q - Que pensez-vous faire au Niger vis-à-vis du président Tandja ? Et, enfin, avez-vous un candidat au Gabon ?

R - La France n'a pas de candidat au Gabon, c'est l'affaire des Gabonais. Le président Sarkozy l'a dit très clairement. J'espère voir les élections, maintenant, avec un petit retard, peut-être un mois de retard. J'espère que ce ne sera pas davantage. Les Gabonais doivent décider eux-mêmes dans le jeu des partis et en toute liberté. C'est fini ce temps où la France avait des candidats.

Q -Et pour le Niger ?

R - C'est un peu contradictoire avec votre première question. Comment voulez-vous que la France exprime, sur le Niger, des positions qui ne soient pas conformes avec celles de l'Union africaine ? De la Mauritanie à la Guinée, dans les pays anglophones comme francophones, nous avons été aux côtés de l'Union africaine et nous le serons encore. J'ai salué la ténacité du président Wade pour aider à régler la crise mauritanienne, nous étions sur la même ligne que l'Union africaine.

Au Niger, vous savez que le président Tandja se heurte à l'opposition, c'est normal, mais il a dissout l'autorité constitutionnelle et a exprimé le désir de se représenter. Il n'en a pas le droit, selon sa propre Constitution. Comme pour les autres crises, nous sommes aux côtés de l'Union africaine. Nous ne partageons pas le sentiment du président Tandja et nous pensons que tout doit être fait dans l'ordre constitutionnel.

Nous avons suivi la difficile lutte contre Al Qaïda, nous savons les difficultés que rencontre le pays. Il n'empêche : le respect de l'ordre constitutionnel, la légalité nigérienne, c'est notre seule prise de position.

On m'avait posé une question sur cet accident d'avion déplorable, terrible. Il y a tant de victimes françaises et comoriennes. Vraiment, je n'ai pas de mots pour dire notre peine. Nous avons, grâce à la présence d'Alain Joyandet, cherché à réconforter les familles, si elles peuvent être réconfortées.

Une question nous a été posée : en quoi connaissions-nous les difficultés des avions de cette compagnie Yemenia ? Nous avons eu la charge de contrôler cette compagnie en Europe. Il y a une organisation, la SAFA, qui contrôle pour l'Europe des listes de sécurité sur les avions. Nous en avons contrôlé 2 700 et, pour notre part, il y avait cet avion. Nous avons, très légitimement, prévenu de l'état de cet avion la Commission européenne, les autorités yéménites et la compagnie elle-même. Voilà ce que nous avons fait, comme pour toutes les compagnies, mais je n'avais pas précisé cela.

Cela ne change rien à l'immense drame pour les familles, comoriennes et françaises. Oui, nous avions cette charge. Il y a eu, je crois, par la Commission, près de 1 500 contrôles et il n'y avait rien d'autre à faire que de prévenir les gens que cela regarde. Sur le territoire européen, cet avion ne pouvait plus être utilisé.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 juillet 2009

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