Interview de Mme Valérie Létard, secrétaire d'Etat aux technologies vertes et aux négociations sur le climat, à Radio Classique le 16 juillet 2009, sur ses nouvelles attributions au ministère de l'écologie et du développement durable, spécialement sur le volet "cohésion sociale" et emploi, et sur le port de la burqa et les droits des femmes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Valérie Létard, secrétaire d'Etat aux technologies vertes et aux négociations sur le climat, à Radio Classique le 16 juillet 2009, sur ses nouvelles attributions au ministère de l'écologie et du développement durable, spécialement sur le volet "cohésion sociale" et emploi, et sur le port de la burqa et les droits des femmes.

Personnalité, fonction : LETARD Valérie.

FRANCE. Secrétaire d'Etat aux technologies vertes et aux négociations sur le climat

ti : M.-H. Duvignau.- Vous êtes secrétaire d'Etat chargée de l'Ecologie et du Développement durable, la dernière fois que nous vous avions reçue dans ce studio, vous étiez secrétaire d'Etat à la Solidarité. Comment passe-t-on de l'un à l'autre ? Ça se passe bien ?

Cela se passe même très bien. D'abord, très bien parce que j'ai rejoint J.-L. Borloo que je connais depuis très longtemps et avec lequel je partage beaucoup de choses, beaucoup de valeurs. La même vision en tout cas de l'engagement politique et de l'action publique. Passer de la Solidarité au Développement durable, ce n'est pas un problème, surtout quand ce ministre vous demande de vous occuper du pilier social, du volet cohésion sociale du développement durable. C'est-à-dire comment faire pour que tous les efforts qui sont à consentir, ce changement culturel qu'il faut opérer pour faire en sorte que nos générations futures bénéficient d'une planète que nous aurons mis ordre de marche, pour que véritablement elle soit bénéfique pour tous, eh bien comment fait-on pour que chacun puisse s'engager dans cette révolution culturelle ? Comment faire pour qu'il n'y ait pas de fracture écologique ? C'est véritablement l'objectif qu'il m'a fixé.

C'est un grand principe mais concrètement, mais est-ce qu'il y a des objectifs très concrets, datés, un calendrier ?

Bien sûr ! Alors calendrier, vous savez très bien que venant d'arriver, c'est à moi de faire des propositions dès la rentrée, dès le mois de septembre, je vais surtout rencontrer tous les acteurs de ce champ, pour faire en sorte, encore une fois, de consulter, d'utiliser la méthode Grenelle, c'est-à-dire un véritable travail de partenariat, de construction en commun pour travailler sur plusieurs champs. Le premier, c'est celui de l'emploi, de la formation. Un exemple : aujourd'hui, nous savons qu'il va falloir créer 200.000 emplois à l'horizon 2012. C'est-à-dire demain. Pour faire en sorte que ces métiers qui nous permettront d'accélérer notre capacité, à nous mettre aux normes du développement durable, il faut absolument faire en sorte que des publics éloignés de l'emploi, par exemple les 30 % de demandeurs d'emploi jeunes qu'il y a dans notre pays, puissent bénéficier des formations correspondant à ces besoins. Accompagner les mutations économiques : c'est un autre objectif. Pour cela, bien sûr, je vais travailler avec mon ami L. Wauquiez pour faire en sorte que nous ayons une vraie stratégie par territoires régionaux, puisque les régions doivent être nos partenaires privilégiés, et faire en sorte que nous puissions avoir, en fonction des besoins, des spécificités de chaque territoire, un vrai projet qui nous permettra d'être au rendez-vous de l'emploi, des nouveaux métiers et du développement durable. Deuxième aspect bien sûr, je l'ai dit, faire en sorte que ce développement durable soit accessible à tous. Comment faire pour que les plus modestes d'entre nous, ce qui sont peut-être les moins sensibles aujourd'hui, en tout cas les moins informés par les objectifs et l'intérêt de s'engager dans cette démarche, l'intérêt aussi pour eux-mêmes, pour leur ménage, car être dans un comportement dynamique pour le développement durable, c'est aussi faire des économies. Des économies d'énergie. Donc par exemple...

Mais qui dans un premier temps peuvent coûter cher, ces économies. Exemple tout bête : les ampoules basse consommation, c'est plus cher qu'une...

En bien cela fait partie des sujets sur lesquels nous avons l'intention de travailler. C'est-à-dire comment accompagner le pouvoir d'achat des plus fragiles, de ceux qui ont les revenus les plus faibles - les classes moyennes modestes - pour faire en sorte que, justement, leur capacité à investir, à avoir cette avance de trésorerie soit envisageable. Et donc, ce sont ces sujets-là que nous allons travailler. De le même façon que toutes les tarifications sociales qui existent aujourd'hui. La tarification sociale énergie, comment fonctionne-t-elle ? Et puis, il y aura aussi la question de la façon dont la contribution énergie climat va être ensuite utilisée. Je pense qu'on en reparlera tout à l'heure.

On en reparlera, effectivement. Mais aujourd'hui, on sait très bien que dans certains domaines, et dans de nombreux domaines malheureusement, l'environnement et l'emploi, ce n'était pas encore tout à fait ça comme coopération. On voit la concurrence mondiale... Comment on arrive à dépasser cela aujourd'hui ?

Sur la question de l'emploi et de la formation, c'est 220.000 emplois identifiés comme besoin. Je pense que là, au-delà de cette réalité sur laquelle il va falloir qu'on s'engage, c'est-à-dire qu'il faut qu'on soit aussi effectivement plus dynamiques, plus compétitifs, que nous trouvions effectivement les ressorts pour mieux exister à l'échelon international et occuper effectivement cet espace.

Parce que sans coopération internationale, ne serait-ce déjà que européenne, on voit mal comment le développement durable, avec en plus l'aspect solidarité dont vous nous parlez, peut, à l'heure actuelle se mettre en place. On semble se heurter à un mur aujourd'hui. Comment est-ce qu'on peut dépasser cela ?

Très franchement, ce que J.-L. Borloo essaye de faire à l'échelon européen, comme dans le cadre de la solidarité internationale qu'il essaye de défendre, eh bien il faut le faire au niveau de la solidarité nationale. Et il me semble, encore une fois que ce n'est jamais que la traduction de sa volonté, comme vous le dites. Et je pense que vous avez tout à fait raison que tout le monde le partage. C'est véritablement à l'échelon supérieur que nous trouverons les ressorts pour passer cette vitesse supérieure. Il n'empêche que cette solidarité, elle devra exister au sein de notre propre territoire national, et qu'il faut s'en donner les moyens, parce que, encore une fois, je pense que le développement durable ne sera réussi que lorsqu'il sera accepté et accessible à tous. C'est vraiment le sujet sur lequel J.-L. Borloo souhaite que nous avancions. Il faut que nous ayons une communauté de destins accessible à tous.

On attend d'ici quelques jours les recommandations de la conférence des experts présidée par M. Rocard sur le projet de taxe carbone, qui ne devrait pas voir le jour, a priori, avant 2011. M. Rocard a laissé filtrer sa préférence pour un chèque vert sous condition de ressources. Ce que Bercy ne semble pas prêt à accepter. Alors c'est compliqué... Pouvez-vous nous donner quelques informations sur ces différents projets, nous rappeler quelle est l'ambition de cette taxe carbone, de ce projet ?

D'abord, la taxe carbone, comme vous le savez, elle est quand même à l'origine une taxe qui vise justement à modifier nos comportements. C'est une taxe qui a un objectif vertueux, qui est d'essayer de nous encourager, de nous accompagner vers les énergies propres, vers une réduction de notre consommation de gaz à effet de serre. Maintenant, elle va générer, effectivement, une recette. Le débat qui a lieu actuellement et le travail qui est fait dans le cadre de la commission Rocard, c'est bien de réfléchir à la façon d'utiliser cette taxe. Alors, c'est vrai qu'il y a un débat, qu'aujourd'hui, tout ça n'est pas tranché. J.-L. Borloo s'est exprimé en ce qui concerne le chèque vert. Pour ma part, et je pourrais difficilement dire autre chose, je suis convaincue qu'en tout cas, pour la part de taxes qui viendra des ménages, il faut qu'une très large partie de cette taxe ménage - en tout cas pour cette part-là -, puisse bénéficier, là encore une fois, et je partage là l'avis de monsieur Rocard et de J.-L. Borloo, en fonction des revenus et de la composition familiale, pour faire en sorte que, par exemple, une personne qui travaille au Smic, à mi-temps ou à temps complet, qui a deux enfants, et qui peut avoir un chèque de 80 ou de 100 euros, en aura certainement beaucoup plus besoin qu'une personne qui, avec 5.000 euros par mois, aura peut-être un chèque de 80 euros équivalent, mais pour lequel ça n'aura pas le même impact. Il me semble qu'il faut essayer d'avoir un spectre, certes large, mais quand même, tenons compte de cette réalité financière. Avoir une taxe, une redistribution de la taxe qui soit identique pour tous, est-ce qu'elle aura le même impact ? On sait bien que sur le pouvoir d'achat des ménages les plus modestes, ça va être lourd. On parlait de fracture écologique tout à l'heure, de cette fracture sociale et écologique. Il me semble que notre objectif, si l'on veut, encore une fois que ce développement durable soit l'affaire de tous, faire en sorte qu'il soit accessible à tous. Et donc, avoir un traitement différencié est essentiel.

Est-ce que cela ne veut pas dire qu'il faut mettre quand même à plat une bonne partie de la fiscalité en France ?

Ne serait-ce que les fiscalités sociales. Je parlais tout à l'heure de la tarification sociale énergie, comment la construit-on ? Comment articule-t-on tous ces outils qui sont à notre disposition pour voir comment chaque ménage pourra s'engager dans cette dynamique. Et ensuite, à nous d'inventer de nouveaux outils pour faire en sorte... Tout à l'heure, vous parliez des ampoules à basse consommation, mais aussi tous les appareils électroménagers, tout ce qu'on peut acheter en terme de consommation, et qui, en terme d'avance de trésorerie, pour un ménage modeste, est difficile à acquérir. Là, il nous faut trouver des solutions. C'est ce sur quoi nous allons travailler.

Donc ceux qui vous disent "la taxe carbone, une taxe de plus", ce n'est pas tout à fait juste ? Il y aura une redistribution donc ?

C'est en tout cas mon souhait. Je pense que si J.-L. Borloo m'a demandé de venir là, c'est vraiment pour que cette dimension sociale du développement durable existe. Elle ne peut exister que si véritablement, cette taxe, si sur la part entreprise une partie remplace (inaud.), ça fait partie des débats. C'est un sujet sur lequel je pense qu'il y a discussion. Il y a débat mais il y a une partie ménage. Il me semble que sur cette partie ménage, si l'on veut que demain, nos ménages qui sont quand même dans cette période de crise, en situation difficile face à leur pouvoir d'achat, puissent s'engager complètement dans cette évolution culturelle du développement durable, donnons-leur les moyens, c'est important. De la même façon qu'il faudra que nous nous engagions dans un accompagnement de ces changements auprès des enfants. Et j'ai bien l'intention de travailler avec L. Chatel et l'Education nationale sur la question de la sensibilisation des enfants et de l'engagement de nos enseignants auprès des enfants. Dans cette révolution culturelle du développement durable, il y a des projets à mettre en oeuvre.

On va changer totalement de sujet, pour revenir un petit peu à vos anciennes responsabilités. Les associations de défense des droits des femmes ont été entendues hier par la mission sur le port du voile intégral en France. Elles se sont déclarées favorables à une interdiction, tout en appelant à des mesures d'accompagnement préventives. Quelle est votre position sur cette question ? Interdiction ou pas ?

Il me semble qu'on connaît mal le phénomène en France. On ne sait même pas le mesurer précisément. L'intérêt de cette mission parlementaire, c'est vraiment d'avoir une vision précise de cette réalité. D'essayer de comprendre les leviers : comment ce phénomène s'enclenche, comment il se développe, voir quelles sont les mesures à prendre ? Alors faut-il l'interdire ? Pourquoi pas ? Très honnêtement, s'il faut interdire la burqa, je suis contre personnellement. Simplement, est-ce qu'interdite aujourd'hui est la meilleure solution ? Je pense que si les conclusions de la commission le montrent, pourquoi pas ? Tout en étant contre, il faut voir quels sont les éléments à mettre en place pour accompagner, comme vous l'avez dit, les changements de comportement. Pourquoi des jeunes femmes ou des femmes d'un certain âge, en viennent à remettre une burqa, alors que la génération précédente, leurs mères, se sont battus pour l'inverse. Donc il faut comprendre ce qui les a mené à cela, qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qui déclenche cela ? Et quand on aura compris, je pense qu'on pourra agir et faire en sorte que ces femmes puissent bénéficier de la première des libertés, c'est celle de pouvoir circuler librement et ne pas se retrouver dans cette prison qu'on leur demande de porter, quelquefois avec leur accord, mais sans comprendre vraiment ce qui en a été le ressort.

Dernière question : la déprogrammation du rappeur OrelSan des Francofolies de La Rochelle divise. Au sein même du Gouvernement, ce n'est pas l'unanimité. Vous-même, vous aviez déjà pris position contre le texte de ce rappeur. Alors aujourd'hui, cette déprogrammation, vous en pensez quoi ?

Je ne sais pas s'il fallait déprogrammer OrelSan. Ce qui est certain, c'est qu'il n'est pas possible qu'il chante des chansons telles que celle qui a fait l'objet de la polémique. Son titre, excusez-moi, "Sale pute", est très soft par rapport au contenu du texte. C'est-à-dire que véritablement, cette chanson, c'est une véritable incitation à la haine et à la violence grave envers les femmes puisque les propos sont absolument effrayants. Cette chanson, vraiment, n'a pas à citer dans un festival. Maintenant, pourquoi déprogrammer un chanteur qui a d'autres chansons qui sont très bien ? Moi, cela ne me pose pas de problème. Ce qui pose problème, c'est comment, aujourd'hui, dans notre législation, sans tomber dans la censure... En tout cas, pour ma part, moi j'avais souhaité ne pas en passer par une volonté de modifier la loi, pour interdire cela. J'ai donc saisi les serveurs Internet, YouTube, Dailymotion, pour leur demander s'ils étaient d'accord pour faire en sorte que les chansons qui étaient très graves en termes de propos, ne soient plus sur les sites. Ils m'ont répondu que pour cela, il fallait qu'il y ait un cadre juridique. Il existe pour le raciste, l'apologie de propos et de comportements incitant au racisme. Tout ce qui est homophobie, tout ce qui est crime contre l'humanité, est aujourd'hui dans la loi. Ce qui fait que par exemple, "sale juif" ou "sale arabe", vous ne pouvez pas le faire circuler sur Internet. "Sale pute", vous pouvez. Est-ce qu'il n'est pas possible de faire en sorte que, sans tomber dans l'excès ni dans la censure, on donne la possibilité d'avoir un filtre mesuré qui permette d'éviter d'en arriver à ces extrêmes, au nom de l'expression artistique.

En tout cas, un sujet dont on sent qu'il vous tient à coeur ! Merci d'avoir accepté notre invitation ce matin.

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 31 juillet 2009

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