Interview de M. Alain Joyandet, secrétaire d'Etat à la coopération et à la francophonie, à RMC le 3 août 2009, sur les relations entre la France et l'Afrique. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Joyandet, secrétaire d'Etat à la coopération et à la francophonie, à RMC le 3 août 2009, sur les relations entre la France et l'Afrique.

Personnalité, fonction : JOYANDET Alain.

FRANCE. Secrétaire d'Etat à la coopération et à la francophonie

Circonstances : Déplacement en Guinée, au Mali et en Mauritanie, du 3 au 5 août 2009

ti : G. Cahour.- Nous sommes en quelque sorte, ce studio, la zone d'embarquement avant que vous preniez votre avion juste après cette émission, parce que vous partez en Guinée, au Mali et en Mauritanie. Pourquoi ce déplacement en plein été, alors que tous vos collègues au Gouvernement sont en vacances ?
 
Parce que nous allons "fêter" - entre guillemets - le retour en démocratie de la Mauritanie, après ce coup d'Etat, à la suite de la demande de la France et des amis étranger, tout l'international a fait pression sur la Mauritanie pour qu'elle revienne en démocratie. Il y a eu des élections, elles ont été validées par le conseil constitutionnel là-bas et le nouveau président va prendre ses fonctions. Il est normal que la France salue ce retour en démocratie.
 
Ce sera la dernière étape de votre voyage la Mauritanie, mais on va commencer par ça, avec cet ex-putschiste qui a été élu. Franchement, un ex-putschiste élu président, ce n'est pas très bon signe pour l'avenir démocratique d'un pays ?
 
Sauf qu'il a fait tout ce qu'on lui a demandé. Il a démissionné de l'armée, il a démissionné justement de la haute autorité de transition, il a repris une totale indépendance, comme les autres candidats.
 
Il était militaire, c'est ça ?
 
Il était militaire auparavant. Comme les autres candidats, il s'est soumis à la règle, à la règle démocratique...
 
La règle démocratique, c'est qu'on ne reste pas militaire en étant candidat ?
 
Voilà. Et on organise des élections qui sont surveillées par les pouvoirs internationaux. Et donc on se soumet et on rentre dans cette démarche totalement transparente. Et aujourd'hui, plus personne ne conteste cette élection. Elle s'est passée avec des règles normales et il a été élu dès le premier tour, démocratiquement, et donc, nous saluons cette élection.
 
Donc, un nouveau président mauritanien, et le secrétaire d'Etat chargé de la Coopération y va ?
 
Oui, parce que je crois qu'il faut qu'à chaque fois...
 
C'est la Françafrique, c'est ça ?
 
Non, ce n'est pas la Françafrique.
 
C'est pour renouer les réseaux d'influence là-bas ?
 
Je revendique aussi quelque part l'influence française, l'importance pour la France d'être présente sur ce continent africain. Je vous rappelle que l'Afrique est à douze kilomètres des côtes européennes. Il faut savoir ce qu'on veut, est-ce qu'on veut que l'avenir se construise avec nous ou qu'il se construise avec des Chinois, des Américains, tout le monde sauf nous ?
 
Pourquoi la Guinée ?
 
La Guinée ça va moins. Et comme je ne suis pas très loin et qu'il y a le groupe de contact international justement à la suite d'un autre coup d'Etat, celui de Guinée, les choses se passent moins bien, les engagements qui ont été pris ne sont pas totalement respectés, nous sommes inquiets. Et je vais porter le message de la France et de la communauté internationale à l'occasion de la réunion de ce groupe de contact pour dire "attention - c'est un autre militaire, capitaine Camara - lui dire, attention vous avez pris des engagements, il faut les tenir".
 
Il a organisé un putsch ?
 
 Il a organisé un putsch mais on est un peu inquiet sur l'avenir, on n'est pas sûr que les élections vont avoir lieu.
 
Théoriquement, elles ont lieu quand là-bas ?
 
Normalement, elles devraient avoir lieu avant la fin de l'année, mais...
 
C'est mal parti ?
 
C'est assez mal parti...
 
En clair, [inaud.], quoi ?
 
Les militaires prennent goût parfois au pouvoir et quand il y a des problèmes, ils ont envie de rester un peu plus longtemps et c'est ce qui se passe là-bas à Conakry. On va donc dire au capitaine Camara, avec le groupe de contact, qu'il faut respecter les engagements qui ont été pris, il faut organiser ses élections, autrement la communauté internationale va retirer son aide.
 
C'est déjà le cas ou pas ? Est-ce que vous avez retiré une partie de l'aide ?
 
Pour l'instant, non, parce que pour l'instant, on peut encore organiser les élections. Il faut faire la pression, comme cela a été fait d'ailleurs en Mauritanie. Cela ne s'est pas fait tout seul en Mauritanie. Il a fallu que nous agissions beaucoup. Et partout, nous menons ce grand combat pour que la démocratie arrive en Afrique.
 
Combien on verse d'aide à la Guinée, nous, Français ?
 
La Guinée, depuis très longtemps, ne recevait plus rien puisque vingt-six ans de régime difficile. Donc nous étions restés en retrait. Nos politiques de coopération sont prêtes à reprendre si toutefois les élections ont lieu...
 
Donc là on ne verse pas un centime ?
 
Là, on a versé quelques centaines de milliers d'euros pour aider à l'organisation des élections, pour être sûrs que ces élections soient bien organisées avant la fin de l'année.
 
Quand on sait que de tout façon, l'aide au développement est souvent détournée, finalement, dire "on ne vous verse plus rien", c'est un manière de dire, on vous coupe les vivres, votre argent de poche", quoi ?
 
Non, parce qu'on ne coupe pas tout en général. On a nos ONG sur place, on veut continuer à aider les populations et on ne veut pas, justement, que les plus pauvres subissent les conséquences de ces coups d'Etat. Donc, ce que nous faisons, c'est que nous retirons les aides directes au gouvernement, mais nous maintenons nos aides humanitaires à travers les ONG.
 
Avant de parler plus largement des relations de la France avec l'Afrique, le Mali est la dernière étape de votre déplacement ; qu'est-ce qui s'y passe ?
 
C'est un pays ami. Et puis c'est surtout, là-bas, une grande opération de coopération, c'est plus de 110 millions d'euros par an, parce que le Mali est un partenaire privilégié de la France et la France est le premier donateur pour le Mali. Le Mali qui, d'ailleurs, à une très forte communauté en France.
 
Quelques petites questions un peu précises, un peu tatillonnes. Qui a dit : "est-il légitime que notre aide soit attribuée à des pays qui gaspillent leurs propres ressources ?"
 
Joker.
 
C'est votre prédécesseur, c'est J.-M. Bockel qui a dit cela. C'était notamment quand il disait qu'il voulait en finir avec la Françafrique, ce qui lui a valu, d'ailleurs, dit-on, son poste. Vous vous retrouvez dans cette déclaration, dans cette interrogation ?
 
Je me retrouve forcément un peu dans cette interrogation, mais pas trop non plus parce que, vous savez, moi j'ai toujours dit, depuis que je suis arrivé, que je voulais construire et que je pense qu'on ne construit rien sur les avis de décès. Et on est obligé aujourd'hui, vous savez, de tenir compte de la mondialisation, de tenir de la concurrence aussi, que nous rencontrons, y compris dans les actions de coopération. Moi, je revendique cette volonté d'influence pour mon pays, pour la France parce que je veux que la France soit présente. Et en même temps, notre présence fait que nous sommes exigeants et que c'est grâce à nous, quelque part, que comme en Mauritanie, la démocratie revient. Donc il faut faire les deux. Il faut éviter se battre pour le retour à la démocratie, pour la transparence, pour l'honnêteté totale dans les procédures de développement au plan international. Mais en même temps, il faut être présent, il faut positiver. Vous savez, il faut aussi penser à toute cette jeunesse en Afrique, une jeunesse formidable ! Il faut arrêter de vouloir construire l'avenir en regardant dans le rétroviseur. Moi, j'ai envie de construire avec ces jeunes. C'est l'intérêt de la France et c'est l'intérêt de l'Europe. Si on ne le fait pas, que va-t-il se passer dans les vingt ans à venir ? Si les jeunes africains ne construisent pas avec nous, ils construiront avec d'autres. C'est donc l'int??rêt de la France, et c'est l'intérêt de la jeunesse française de construire avec la jeunesse africaine.
 
Est-ce que vous conditionnez l'aide au développement dans tous ces pays à la bonne gouvernance ?
 
Bien sûr ! D'ailleurs, avec l'Europe et les accords de Cotonou, nous y sommes contraints. C'est-à-dire que dès qu'il n'y a pas bonne gouvernance, les interventions sont suspendues. On entre dans ce qu'on appelle le dialogue politique avec des exigences très fermes, et en Mauritanie, article 96, Cotonou, c'est ce que nous avons fait.
 
Mais là, ce que vous êtes en train de nous décrire, c'est exactement ce que disait lui-même F. Mitterrand, dans le discours de la Baule en 1990. Il prônait le conditionnement de l'aide publique à la bonne gouvernance. Donc, finalement, il n'y a pas de rupture ?
 
Je pense que dans tout ce qu'a dit F. Mitterrand en parlant de l'Afrique, il y a un certain nombre de choses que je fais miennes. Et je pense qu'il y a aussi une continuité française, heureusement, une continuité de la République française pour toujours faire la pression partout dans le monde. D'ailleurs, c'est la diplomatie...
 
Sauf qu'on a vu quand même que pendant toutes ces années, ça n'a pas fonctionné, voire ça n'a pas été fait. Il y avait les paroles et puis il y avait la réalité sur le terrain qui était la Françafrique, l"influence, les affaires, les ventes d'armes, la corruption, les aides détournées. Tout ça, c'était une réalité. Ça l'est peut-être encore aujourd'hui ; c'est ça qui est difficile aujourd'hui en vous écoutant.
 
Mais si je vous parle de ces jeunes africains qui entreprennent, à qui on prête de l'argent. Si je vous parle de la croissance à deux chiffres dans de nombreux pays, si je vous parle de la démocratie qui progresse en Afrique... Et je peux vous parler de beaucoup de sujets positifs. Je sais que les trains qui arrivent à l'heure intéressent beaucoup moins, c'est normal, c'est comme ça.
 
Non, ce n'est pas forcément les trains qui arrivent à l'heure c'est simplement que ce type de scandales de la Françafrique, on connaît les détails, disons, de l'état, et qu'aujourd'hui, vous êtes en train de nous présenter les mêmes arguments que ceux qui nous étaient présentés il y a dix ans. Donc on a du mal à savoir si aujourd'hui, c'est devenu une réalité.
 
Je ne suis pas certain qu'il y a dix ans, on présentait autant de choses positives que je présente moi en matière de développement économique, de création d'entreprises, de coopération. Tout cela, on en parlait beaucoup moins il y a dix. C'est ce qui est en train de se passer en ce moment. Et moi, je souhaite qu'on soit au coeur de ce développement économique.
 
Puisque que vous nous parlez de ce développement économique, quelle peut être la place de l'Afrique dans la mondialisation ? Parce que les pays d'Asie, l'Inde, on en parle beaucoup, on voit quelle place ils arrivent à occuper, comment ils arrivent à se développer. D'abord, en devenant une sorte d'usine du monde et puis ensuite, en montant en qualité. Mais l'Afrique, comment ?
 
Je pense que l'Afrique, si on s'y prend bien, ce n'est pas un problème, c'est une solution pour l'avenir. Parce que dans l'avenir, on aura besoin de croissance, on aura besoin d'endroit où entreprendre, d'endroits où il y a des richesses naturelles. Il y a beaucoup de richesses naturelles en Afrique. Je suis persuadé que ce qui s'est passé en Asie depuis vingt ans va se passer en Afrique, à condition qu'on s'y prenne bien. C'est vrai que ce n'est pas la même culture, c'est vrai qu'il faudra sans doute être beaucoup plus exigeant. Et encore. Parce que je ne veux pas non plus que systématiquement, on montre l'Afrique du doigt. Vous savez, ce qui se passe partout dans le monde, moi qui vais sur les cinq continents, si on regarde ce qui se passe même en Europe, à l'Est, si on regarde ce qui se passe en Asie, franchement, ce qui se passe en Afrique, c'est vrai que c'est un peu plus spécifique parce que ce n'est pas la même culture, mais au fond, je pense qu'on ne peut pas sans cesse, sans cesse, ne montrer que l'Afrique du doigt et ne pas regarder ce qui se passe ailleurs.
 
Vous parlez des ressources : les ressources, on les a bien identifiées, on les a bien exploitées aussi.
 
Oui, mais tout le monde les a exploitées.
 
Tout le monde continue de les exploiter, les Chinois aussi. Ils arrivent avec des valises entières de cash, et c'est comme ça qu'ils récupèrent les ressources. Mais comment les Africains profitent de cette mondialisation ?
 
C'est diversement réalisé sur le terrain. Sur les 53 Etats africains, je vous assure qu'il y a dans une petite quarantaine d'entre eux beaucoup de progrès, des objectifs du millénaire pour le développement commencent à être atteints dans un certain nombre de pays.
 
Est-ce qu'il y a un pays africain que vous pouvez nous citer où les Africains profitent de la richesse de leurs ressources ?
 
Prenons le Ghana par exemple : le Ghana a une croissance a deux chiffres, où les Africains profitent de ce développement, où il y a une démocratie exemplaire. Un président vient d'être élu, il s'était déjà présenté deux fois auparavant. Le président Kufuor qui était quelqu'un de remarquable, vient finalement de passer la main à son opposant. Et c'est comme ça dans beaucoup de pays africains. Alors c'est vrai qu'il reste encore une dizaine de pays dans lesquels nous avons de véritables problèmes. A la fois de coups d'Etat, de sécurité, de problèmes culturels aussi, on le voit bien. Mais franchement, l'Afrique avance, et les jeunes générations d'Africains ont envie d'y aller. Nous, il faut que nous soyons à leur côté. Vous me parlez de la Chine ; qu'est-ce qu'on fait ? On laisse la Chine ou est-ce que la France, demain, est présente au coeur de l'Afrique ? Et moi, je veux que nous soyons présents.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 3 août 2009

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