Déclaration de MM. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, et Pierre Lellouche, SE aux affaires européennes, lors de la conférence de presse conjointe avec Mme Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française, sur l'ouverture des archives diplomatiques françaises concernant la période de la chute du mur de Berlin aux chercheurs, historiens et journalistes, Paris le 5 novembre 2009. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de MM. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, et Pierre Lellouche, SE aux affaires européennes, lors de la conférence de presse conjointe avec Mme Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française, sur l'ouverture des archives diplomatiques françaises concernant la période de la chute du mur de Berlin aux chercheurs, historiens et journalistes, Paris le 5 novembre 2009.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard, LELLOUCHE Pierre.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes; FRANCE. Secrétaire d'Etat aux affaires européennes

Circonstances : Ouverture des archives diplomatiques du ministère correspondant à la période de la chute du Mur de Berlin en novembre 1989, à Paris le 5 novembre 2009

ti : Madame le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs,


Avec cinq ans d'avance, nous avons décidé d'ouvrir les archives diplomatiques, celles qui étaient en notre possession. Les archives diplomatiques du ministère des Affaires étrangères et européennes ont changé de lieu. Grâce à Jean Mendelson, directeur des Archives, et à son équipe, une par une, chaque pièce de ces archives a été transportée à La Courneuve, dans notre nouveau bâtiment où vous pourrez les consulter dans une salle de lecture où, moi-même, j'ai eu envie de travailler.

Nous avons décidé, la période s'y prêtant, de gagner cinq ans sur la date habituelle d'ouverture puisque c'est en général au terme d'un délai de 25 ans que l'on ouvre les archives.

Le vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, vous le savez, sera célébrée en Allemagne lundi 9 novembre et de manière simultanée à Paris sur la place de la Concorde. Cette ouverture permettra à ceux qui le souhaitent, qui le demanderont et qui se rendront à La Courneuve de consulter ces archives qui comportent un nombre très respectable de mètres linéaires. Il faut bien sûr que les historiens se mettent au travail, ce n'est pas aux diplomates de faire l'analyse de ces archives.

Je vous rappelle que ce geste est tourné vers les chercheurs et les historiens, mais c'est aussi un geste politique. La fin des hostilités date d'il y a longtemps, la fraternité s'est installée petit à petit. Elle s'est renforcée au fil des années entre l'Allemagne et la France. Nous avons pu constater, non seulement lors de la Présidence française de l'Union européenne mais aussi quotidiennement que les positions de la France et de l'Allemagne sont très souvent les mêmes et que ce dispositif, cette entente, cette manière de présenter les choses ensemble, donne beaucoup plus de poids à l'Europe.

On le verra sans doute pour la Conférence de Copenhague mais on le voit également lorsqu'il a fallu réagir à la crise financière. L'Europe a réagi de bonne manière parce que l'Allemagne et la France avaient montré le chemin de façon très déterminée.

Pour toutes ces raisons, nous sommes heureux de mettre ces archives à la disposition des historiens. Je vous rappelle que nos amis britanniques n'ont pas opéré de la même manière, ils demandent que des projets spécifiques leur soient adressés et, seulement dans ce cas, ils mettent les archives à la disposition des chercheurs.

Nous avons choisi d'ouvrir très largement cet accès et nous souhaitons que les fonds privés soient également à la disposition des chercheurs ; en particulier, bien sûr, la Fondation François Mitterrand à qui nous avons écrit.

La période qui concerne la chute du Mur de Berlin et les périodes qui l'ont précédée - la fin du communisme - ce sont des mois et des années très fécondes, très importantes qui ont marqué un tournant dans l'histoire du monde. Depuis le début de la révolution de 1917, il y a eu, petit à petit, ce gel qui s'est installé jusqu'au moment de la chute du Mur.

J'espère qu'au plus vite, des travaux seront menés autour de ce matériel diplomatique et historique et que les jugements, certes un peu hâtifs de part et d'autre, se fonderont sur des pièces qui sont indiscutables.

Je vous remercie de votre présence.

Pierre Lellouche - Un mot tout d'abord pour dire combien je suis heureux, en tant que vieil universitaire de retrouver ici, mon amie Hélène Carrère d'Encausse qui a été, durant des années, notre tour de contrôle et d'observation de l'Union soviétique à l'époque de la Guerre Froide. Je garde une affection et une estime tout à fait particulière à son égard.

Maurice Vaïsse est aussi la mémoire de cette Maison et de notre diplomatie. Il tiendra d'ailleurs, avec d'autres, le 10 novembre au matin, une conférence sur la chute du Mur avec d'autres historiens et acteurs de l'époque, ici-même au quai d'Orsay à 8h30.

Je vous invite donc à y venir.

Je suis très heureux qu'ensemble, Bernard Kouchner et moi, ayons pris cette décision. C'est l'esprit dans lequel nous travaillons. Nous travaillons avec beaucoup d'amitié et de liberté d'esprit. Pourquoi ? Parce que l'événement d'il y a 20 ans est en effet un changement, non seulement pour toute l'Europe mais aussi pour le reste du monde. Il y a eu une période incroyablement intéressante et de flottement durant ces semaines-là. Moi, je me situais dans l'opposition à l'époque. Conseiller diplomatique de M. Chirac, je me souviens des réactions allemandes. Les Allemands eux-mêmes ne savaient pas ce qui allait se passer, les différents pays ont agi.

On entend aujourd'hui les commentaires de Michael Gorbatchev par exemple, avec lequel je parlais récemment. Certains des acteurs ne sont plus là, à commencer par François Mitterrand, mais il s'est passé des choses, qui ont fait naître des sentiments, notamment en Allemagne où l'on a par exemple jugé que le Royaume-Uni était contre ou que la France n'était pas assez là quand l'Allemagne a retrouvé sa liberté.

Cela a laissé chez certains, une certaine amertume.

Donc, sans aucune polémique, sans vouloir en aucune façon être dans un camp ou dans l'autre, je crois que cette décision permettra de regarder les choses, de voir comment se sont déroulées ces semaines : le voyage à Berlin-Est, la rencontre avec Gorbatchev, puis la négociation 2+4 ; la réunification qui se fait dans l'OTAN et dans l'Union européenne qui était le point capital de l'époque, pour les Français certainement, mais aussi pour les Américains.

C'est une période passionnante sur le plan politique et diplomatique.

Aujourd'hui, tout cela est derrière nous. Il était important d'ouvrir ces archives pour les journalistes, les chercheurs. En même temps, il était important que 20 ans après, la fête de la liberté de l'Allemagne, qui est aussi la fête de l'unité de toute l'Europe, soit pleinement une fête franco-allemande.

C'est pour cela que le président sera naturellement avec M. Kouchner à Berlin le 9 novembre prochain et c'est pour cela que, modestement, j'ai eu l'idée d'une fête à Paris que le gouvernement et le Président ont bien voulu valider. Les deux évènements, Paris Berlin ensemble, avec les télévisions qui servent de ponts et qui font partager cette fête dans les foyers des deux pays. La fête de l'Allemagne et la fête de la France sont une même chose, c'est un moment de liberté pour tous.

Après, il y a ce qui s'est passé il y a 20 ans, comment les chefs d'Etat ont agi, comment s'est faite la négociation.

L'unité de l'Allemagne est une affaire extrêmement complexe et vous allez, vous journalistes et au travers des journalistes, bien sûr les chercheurs, avoir accès à la version française. Ensuite, il faudra voir les versions anglaise, américaine, russe et allemande.

Voilà, je suis très très heureux de l'ouverture d'esprit que nous avons su manifester, que Bernard Kouchner a su manifester dans cette affaire.

Nous avons écrit tous les deux à Hubert Védrine pour que les fonds privés, les documents personnels du président de la République de l'époque soient également disponibles. La réponse d'Hubert Védrine a d'ailleurs été favorable et vous aurez donc les moyens de travailler.

Voilà, j'ai tout dit, un grand merci au ministre et à Hélène Carrère d'Encausse d'être là et bien sûr à M. Mendelson en charge de tout cela.

Bernard Kouchner - Merci beaucoup. A cette époque, j'étais dans le gouvernement de François Mitterrand et, sans entamer le débat ici, les choses étaient vues un peu différemment. Et je voudrais ajouter que certes, entre l'Allemagne et la France, il s'était passé tant de choses durant un siècle que l'on a tendance à voir là un débat très situé et il l'était. Entre la France et l'Allemagne, la querelle, la guerre, la confrontation, la réconciliation, la fraternité, c'est essentiel.

N'oublions pas le reste de l'Europe. Pierre vient de le dire, il faudra consulter les archives des autres pays bien entendu et aussi les archives de ceux que l'on appelait les pays de l'Est, de ceux qui ont vécu durant si longtemps, sans notre soutien en réalité et avec parfois notre indignation lorsque les chars russes entraient dans une ville ou une autre. C'était presque devenu habituel. Après tout, nous étions du bon côté, à l'Ouest. A l'Est, les pauvres étaient du mauvais côté et nous nous y étions tout à fait habitués. Et il faut tout de même se souvenir de cela pour comprendre l'amertume et la nécessité des pays de l'Est, la nécessité pour eux de s'arrimer à l'Europe.

L'Europe, la vision de l'Europe, le projet européen, l'espoir de rejoindre ce qui n'était pas encore l'Union européenne, tout cela a compté beaucoup pour des gens qui étaient terriblement malmenés et coupés de leur continent et souvent de leur famille pendant très longtemps.

Ce fut un événement européen, nous le célébrons en ce qui nous concerne en mettant les archives françaises à votre disposition et je pense qu'elles seront particulièrement intéressantes à consulter. Il faut cependant que nous trouvions des historiens, des doctorants, des étudiants pour les analyser. Ce n'est pas au gardien des archives de faire ce travail. Nous n'allons pas, nous-mêmes, déchiffrer chacun des manuscrits ou lire chacun des télégrammes.

Il faut que, sur des projets précis, un certain nombre d'universités, françaises ou non, viennent consulter ces archives avec nous et qu'ils en tirent la substantifique moelle, c'est-à-dire qu'ils réfléchissent là-dessus et qu'ils mettent en ligne, en mouvement, en compréhension, ce qui s'est passé. Pour cela, il faut aussi compter sur les étudiants français et européens.


Q - Il y a aujourd'hui une certaine mode, en France en tous les cas, de présenter le 9 novembre sous l'angle du rendez-vous raté ou manqué. Comment voyez-vous cette thèse ?

Une deuxième question toute brève et toute technique : comment cela se passe-t-il pour les archives de l'Elysée, parce que vous parlez des fonds privés ? Une partie revient-elle automatiquement au Quai d'Orsay ? N'y a-t-il pas d'archives de l'Elysée à proprement parler ?

R - Bernard Kouchner - L'histoire ne s'arrête pas il y a vingt ans à la chute du Mur de Berlin. Elle ne commence pas là. Ce serait très maladroit et sans doute faux historiquement de ne pas considérer l'évolution depuis la guerre. Il faut faire une différence entre la génération qui a été dans des camps en Allemagne - et je pense à François Mitterrand qui s'en est évadé trois fois - et ceux qui ont considéré, comme Hélène le dit très justement, qu'après tout c'était mieux ; ce n'était pas de leur faute, que voulez-vous ? Mais ce n'était pas de la nôtre. Ils étaient tombés dans l'orbite soviétique et nous, nous étions heureusement du côté de la liberté. Cela tombait bien : "laissons les choses comme cela". Oui, il était en effet très difficile de manifester de la solidarité, même pour Prague, Budapest ou Varsovie. Elle était insérée dans des dogmes politiques invraisemblables. Le gaullisme, en particulier, a été l'un deux.

Il faut donc savoir que la guerre a été particulièrement effroyable. Regardez le témoignage de cette très belle projection de "Apocalypse" sur France 2. Les jeunes à qui on parle de cette guerre, comme l'on parle d'autres événements, ne se rendent pas compte de la violence, des destructions et des dizaines de millions de morts.

N'oublions pas que la France en particulier n'était pas sortie la plus valeureuse de la guerre, mais elle avait pu garder la tête haute grâce au général de Gaulle et aux gaullistes. Tout cela est une petite falsification de l'Histoire qui nous a bien servi. Parce qu'il fallait se rétablir grâce, bien sûr, à l'aide des Américains et à l'aide immense, inoubliable de la résistance anglaise.

Tout cela doit donc être mis en perspective. Je pense que l'étude de ces archives devra correspondre aussi à l'étude des années antérieures et de la façon dont nous nous sommes abrités pour reconstruire l'Europe, c'est vrai, avec le plan Marshall et chacun des efforts nationaux. Je vous le disais, j'étais membre du gouvernement et j'ai été très surpris de la visite du président de la République en Allemagne de l'Est, parce que j'y étais allé plusieurs fois et l'on sentait bien - on l'éprouvait physiquement - l'oppression terrible. Les dissidents étaient essentiellement dans les pays d'Europe centrale, en Union soviétique. Il y avait aussi des dissidents en Allemagne de l'Est mais ce pays était tenu de main de fer. Souvenez-vous, on disait que l'Allemagne de l'Est était la réussite absolue du système soviétique. Cela nous était commode de croire cela. C'était aussi un endroit extrêmement opprimé et un endroit de dictature insupportable. On allait leur rendre visite comme au zoo, on passait le check-point Charlie pour aller les voir et on avait le sentiment qu'on avait de la chance d'être du bon côté de l'Europe. Mais pour les Allemands qui étaient de ce côté-là, dès que l'on passait cette espèce de vitrine du monde occidental qu'était Berlin-Ouest, on sentait une réalité terriblement oppressante.

Et puis, n'oublions pas qu'il y a eu aussi le blocus de Berlin et les efforts pour essayer d'arrimer cette partie de Berlin au monde démocratique.

Enfin, tout cela doit être remis en perspective. Il n'y a pas seulement eu une décision, malencontreuse ou pas, de visite de Berlin Est. Il y avait des gens qui pensaient que l'Allemagne ne pouvait plus être considérée, dans sa globalité, comme quelque chose de dangereux, mais on ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'elle avait été tellement dangereuse. Cela voulait dire que l'Europe s'imposait et elle s'est imposée. Et maintenant, il est impossible de penser que l'Allemagne est dangereuse ou même de songer à une guerre entre les pays européens.

C'est pour cela qu'il faut faire très attention aux pays qui rentrent ou qui vont rentrer dans l'Union européenne, particulièrement ceux venus des Balkans, et particulièrement de la Bosnie, parce qu'il y a encore des dangers de confrontation.

R - Pierre Lellouche - Juste un tout petit mot pour compléter ce qui vient d'être dit très justement. J'ai regardé ce qui s'est passé dans la presse et les sondages en France : c'est très intéressant. Il y a vingt ans, 70 % des Français étaient pour la réunification et ils étaient, quelque part, en avance sur leurs dirigeants. Si, en effet, j'ai parlé il y a quelques mois de rendez-vous raté, c'est parce que je faisais allusion bien sûr à ce voyage du président de la République qui a été vécu par une partie des Allemands - surtout ceux qui étaient de l'autre côté du Mur - de façon incompréhensible. Il faut voir que c'était une période qui était encore dominée par les peurs. Il y avait notamment la peur de la finlandisation pendant la Guerre froide et les euromissiles : n'allaient-ils pas se finlandiser ? Ou bien est-ce qu'ils n'allaient pas devenir surpuissants ? Il y a vingt ans, au moment de la réunification, des journaux de gauche titraient : "Le retour de la Grande Allemagne".

Ce qui est formidable aujourd'hui, c'est que ces peurs appartiennent au passé et que la génération que j'ai vue hier soir à l'ambassade d'Allemagne - qui a vingt ans - n'a plus rien à voir avec ces peurs, plus rien. Nos enfants, aujourd'hui, ne sont pas élevés, n'ont pas vécu "Apocalypse". Les dirigeants d'il y a vingt ans avaient été marqués par la guerre, profondément. Comme le dit lui-même François Mitterrand, il agit en patriote français, Helmut Kohl en patriote allemand. Il n'empêche que le signal qui a été envoyé par deux ou trois choses a laissé une trace, un goût d'amertume. Au moment où l'Allemagne se libérait, elle a trouvé plutôt de la froideur et des craintes d'un embrasement. Cette période est derrière nous. Ce que l'on veut faire aujourd'hui, ce que les dirigeants nouveaux, d'une autre génération, Angela Merkel, Nicolas Sarkozy veulent faire, c'est regarder l'avenir. Et c'est cela qui est fondamental. Et c'est pour cela qu'il y a une grande logique entre ces événements et l'ouverture des archives qui doit nous permettre de regarder l'avenir avec beaucoup de confiance.

R - Jean Mendelson, directeur des Archives - A propos des archives de l'Elysée. Nous ouvrons les archives du ministère des Affaires étrangères et, je précise, depuis 1986 pour ne pas laisser un trou entre ce qui est ouvert à moins de vingt-cinq ans et la période actuelle.

Les archives de l'Elysée sont des archives qui relèvent, sous protocole, des archives nationales. Je ne suis pas autorisé à parler au nom des Archives nationales, mais je sais que les Archives nationales donnent des dérogations aux chercheurs et aux journalistes qui souhaitent consulter ses fonds. Je vous invite donc à prendre l'attache des Archives nationales et de la Direction des Archives de France.

Les Archives de la présidence, qui sont sous protocole, sont gérées d'une autre manière pour des raisons très techniques. Elles sont ouvertes par dérogation individuelle, à la demande, d'après ce qui m'a été dit et vérifié à diverses reprises.

Q - Vous avez parlé de rendez-vous manqué. Je viens d'une région où j'étais témoin de la guerre, de la dissolution de l'ex-Yougoslavie qui finalement n'a jamais appartenu au monde soviétique. C'est pour cela qu'il reste pour nous une question sans réponse. Pourquoi cette guerre, cette tragédie qui aurait pu être évitée ? Pour la Croatie, et pour la Slovénie, c'est un peu plus facile parce qu'il y avait toujours un soutien de l'Allemagne. Est-ce que dans les Archives que vous venez d'ouvrir, nous pouvons espérer trouver la réponse à cette question : pourquoi la France, l'Europe, pourquoi ce rendez-vous manqué aux Balkans ?

R - Bernard Kouchner - Je crois qu'il n'y a pas de rendez-vous manqué aux Balkans, pour m'en être longuement occupé et avec assez de bonheur - bonheur d'être aux côtés des habitants de cette région mais aussi bonheur politique.

Regardez les Balkans il y a 25 ans et regardez aujourd'hui : c'est le jour et la nuit ! Il y a eu, Pierre Lellouche me le glisse à l'oreille, effectivement un différend franco-allemand sur la reconnaissance prématurée ou non d'un certain nombre de pays. Qu'est ce que cela a changé ? Rien du tout. Cela a fait couler un peu d'encre parce que c'est vrai que certains Etats, en particulier la Croatie, étaient plus proches, par l'intermédiaire de l'Autriche, du monde alémanique. Nous, nous avons reconnu ces pays un peu plus tard. Mais la théorie qui consiste à dire que c'est parce que l'Allemagne a reconnu trop tôt les Balkans que les choses se sont désagrégées et qu'il y a eu des confrontations redoublées, est complètement fausse.

Tout d'abord, ils n'étaient pas faits pour être mis ensemble. Ils en souffraient et ils voulaient s'en dégager, ils aspiraient à la liberté. Même si c'était le régime de Tito qui était de loin le moins autoritaire et meurtrier, c'était tout de même un régime dont la population souffrait ; il suffisait d'aller voir.

Ce n'était pas la même souffrance parce que dans les Balkans, en général, dans l'Ancienne Fédération des Républiques yougoslaves, on pouvait aller travailler à l'étranger, on pouvait alimenter sa famille de l'extérieur avec de l'argent gagné ailleurs. Cela constitue une différence considérable mais, pour le reste, les gens n'étaient pas contents.

Alors, en effet, M. Kohl a reconnu plus vite que nous ces pays qui eux-mêmes choisissaient la liberté et retournaient vers leur destin national. Et à ce moment-là, on savait déjà que ce n'était pas seulement les Républiques autonomes, qui étaient groupées au sein de la fédération, qui allaient être source de guerre mais aussi les zones autonomes où l'autonomie avait été décrétée. Les gens l'avaient dit pour le Kosovo, nous n'en avons pas tenu compte. On ne tient jamais compte des avertissements. Il faut dire que les avertissements sont souvent très proches de la crise. Nous savions que même à l'intérieur de la Serbie un morceau de ce territoire qui appartenait à la Serbie mais qui n'était pas peuplé des mêmes communautés allaient sans doute manifester son désir d'autonomie. Tout cela était lié, comme vous le savez, très fortement à Tito et puis ensuite à M. Milosevic. Enfin pour conclure, je ne pense pas que les Allemands furent responsables de cette nécessaire et prévisible séparation.

Q - Qu'est-ce qui forme un fond d'archives diplomatiques ? Quel type de documents ? L'histoire va-t-elle vraiment être réécrite ou allons-nous réellement avoir des révélations à travers la divulgation de ce fonds d'archives ?

R - Jean Mendelson, directeur des Archives - Un fonds d'archives est constitué de tout ce que le ministère des Affaires étrangères et européennes et les postes diplomatiques ont émis ou reçu. L'ensemble des documents reçus ou émis par le ministère est archivé. S'il s'agit des archives des postes diplomatiques, ces documents se trouvent à Nantes. S'il s'agit des archives du ministère en administration centrale, ces documents se trouvent à La Courneuve. Voilà ce qu'est le contenu d'un fonds d'archives diplomatiques, de manière très synthétique.

Concernant votre deuxième question, je ne me permettrai pas d'y répondre. Venez voir. Je ne sais pas ce qu'on va trouver d'extraordinaire.

Le professeur Maurice Vaïsse, avec son équipe, a bien voulu regarder rapidement. Nous ouvrons six mètres linéaires de papiers au sein desquels il a fait un petit échantillon de choses intéressantes. Pour le reste, je ne peux pas vous dire. C'est vraiment à vous d'aller voir.

Q - Ces archives sont exposées à la lecture mais sont-elles également exposées à la photographie ? Sur quels critères cette sélection de documents a t-elle été faite ?

R - Jean Mendelson, directeur des Archives - Il y a bien entendu des appareils très modernes pour que vous fassiez des copies des documents.

Q - Les cameramen peuvent-ils se rendre au centre des archives diplomatiques pour les filmer ?

R - Jean Mendelson, directeur des Archives - Il est possible d'organiser une réunion particulière ou l'on pourrait vous montrer un salon d'archive. Si vous voulez le filmer cela n'est pas illégal. Simplement le service des archives diplomatiques n'est pas un studio de télévision, des chercheurs y travaillent, on ne peut donc pas y aller avec des caméras qui pourrait troubler la recherche scientifique. Mais il n'y a pas de contre-indication de principe.

Q - Une polémique a débuté après que les Britanniques ont ouvert leurs archives. Il a été dit que M. Mitterrand avait peut-être une attitude plus réticente qu'on ne le croyait envers cette réunification...

R - Bernard Kouchner - C'est justement en ouvrant les archives que l'on pourra répondre à votre question. Il y a eu une analyse certes très pertinente mais très superficielle puisque l'immense quantité d'archives aujourd'hui à notre disposition doit être explorée. On ne peut pas considérer un ou deux documents. Ce qui vient de vous être dit est frappé d'une grande connaissance historique mais, pour le reste, il faut vraiment analyser l'ensemble des documents. C'est ce qui va être fait. Il faut que des historiens, des étudiants viennent nous donner un aperçu complet de qui se trouve dans ces archives, sinon l'analyse risque d'être partiale. On ne peut pas, avec deux documents, se faire une opinion sur six mètres linéaires.

Q - Quand on parle d'Allemagne réunie, on parle également d'Europe unie et, dans ce contexte, que pensez-vous des propos de David Cameron qui s'est exprimé, hier, sur la situation de la Grande-Bretagne en Europe ?

R - Bernard Kouchner - Je comprends la déception de M. Cameron, puisque M. Klaus a signé le Traité de Lisbonne. Il a vu échapper de son horizon politique immédiat la tenue d'un referendum qui aurait pu être dommageable pour le Traité de Lisbonne lui-même dans un pays qui l'accepté puisque cela a été voté au Parlement britannique. Ce n'était pas une surprise, M. Cameron avait dit très clairement que si le Traité de Lisbonne n'était pas ratifié par tous, il y aurait un referendum au Royaume-Uni. Il ne peut plus y en avoir apparemment et d'ailleurs les élections qui se tiendront donneront un résultat que je ne connais pas mais qui ne pourra intervenir avant mai 2010. Que les conservateurs n'aient pas les mêmes vues que les travaillistes, c'est la démocratie.


Source http://diplomatie.gouv.fr, le 6 novembre 2009

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