Interview de M. Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication, à France 2 le 3 décembre 2009, sur le conflit dans les musées et au Centre Pompidou et la numérisation du patrimoine culturel sur internet. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication, à France 2 le 3 décembre 2009, sur le conflit dans les musées et au Centre Pompidou et la numérisation du patrimoine culturel sur internet.

Personnalité, fonction : MITTERRAND Frédéric.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication

ti :
 
 
 
R. Sicard.- Bonjour à tous. Bonjour F. Mitterrand.
 
Bonjour Roland.
 
Avant de parler des dossiers qui vous concernent directement, je voudrais qu'on revienne sur ce qui s'est passé hier à l'Assemblée nationale...
 
Avec Greenpeace qui est rentré dans l'Hémicycle, oui...
 
Greenpeace qui a envahi l'Hémicycle. Comment vous réagissez ?
 
Ah, ce sont des choses qui sont déjà arrivées, vous savez, dans le passé. Il y a même eu des bombes qui ont été lancées à l'Assemblée nationale autrefois. Eh bien, je réagis sur le fait que si on empêche la représentation nationale de faire son travail, on porte atteinte gravement à la démocratie quand même. Il faut reconnaître que l'Assemblée nationale, c'est le coeur de la démocratie. Alors si on va dans le coeur de la démocratie pour essayer de la transformer, à ce moment-là, ça ne marche plus, donc on ne peut pas le faire...
 
Donc c'était une erreur ?
 
Oui, c'est une erreur, c'est une erreur tactique, et puis, c'est une atteinte au fonctionnement de la République quand même. Et même les députés les plus hostiles au Gouvernement, par exemple, qui pourraient essayer de jouer là-dessus, ne s'y retrouvent pas, considèrent que c'est une erreur, et c'est une erreur pour tout le monde.
 
En attendant, vous, pour ce qui vous concerne, vous affrontez votre premier gros conflit social, conflit social dans les musées, avec une grève qui est suivie ; le Centre Pompidou est en grève depuis une dizaine de jours, d'autres musées suivent...
 
Oui, enfin, on ne sait pas, parce qu'il va y avoir une assemblée générale tout à l'heure qui va décider.
 
Alors, l'ensemble des musées en tout cas nationaux protestant contre les réductions d'effectifs...
 
Eh bien, il y a une réforme...
 
Est-ce qu'il ne peut pas y avoir une sorte d'exception culturelle dans la baisse des effectifs des fonctionnaires dans les musées ?
 
Non, il y a une réforme de l'administration, une réforme générale ; le président de la République y est revenu ; aujourd'hui, E. Woerth reçoit tous les chefs d'établissement pour insister sur la nécessité de cette réforme. Cette réforme, elle a été menée par un Gouvernement qui est issu du suffrage universel, cette réforme devra s'appliquer. Il n'y a pas d'exception, si on commence à faire des exceptions, on n'en sort plus.
 
Et ça se traduira comment ? Est-ce qu'il y aura des fermetures plus fréquentes des musées, est-ce qu'il y aura moins de surveillance ?
 
Non, non, non, non, non, il n'y aura pas de fermetures plus fréquentes des musées. Il y a des tas de méthodes de réorganisation qui permettront très bien de supporter le choc. En revanche, ce qui est sûr, ce qui est sûr, et ça, j'en suis parfaitement conscient, c'est que des mesures comme celles-là doivent être accompagnées. Il faut que le dialogue social puisse se poursuivre, et il n'est pas question non plus de se montrer d'une brutalité féroce. Mais vous savez, la réforme consiste à faire qu'un départ sur deux à la retraite ne soit pas remplacé, bon. Alors, il ne s'agit pas de licenciements, on n'est pas dans le privé, on applique quelque chose qui se fait graduellement, et de surcroît, en ce qui concerne le Centre Pompidou, ça sera accompagné. Alors, le Centre Pompidou, qui est le navire amiral des musées français, en quelque sorte, avec le Louvre, est un établissement magnifique, tout le monde admire l'architecture contemporaine, c'est un bâtiment qui a été construit pour accueillir 500.000 personnes par an, il y en a trois millions, bon. Donc il y a un nombre très important d'agents qui y travaillent, il y a des travaux de maintenance qui sont considérables, ce qui explique que, de temps en temps, on soit obligé de fermer pour améliorer la sécurité et la climatisation. Mais il y a aussi un nombre d'agents tel qu'on peut réorganiser, trouver des économies d'échelle, qui font que cette réforme des départs à la retraite sera applicable normalement.
 
Alors, autre dossier important, c'est ce qu'on appelle la cession de monuments nationaux aux collectivités locales...
 
Oui, vous savez qu'en France, on a un patrimoine extraordinaire...
 
L'opposition vous accuse de brader les bijoux de famille...
 
L'opposition a totalement tort, parce que face à certains qui seraient tentés effectivement de concéder un certain nombre d'éléments du patrimoine à des collectivités publiques, si les collectivités proposent de gérer ça autrement, mieux peut-être, pour les intérêts locaux en tout cas, et puis, même pour le tourisme en général, moi, j'ai discuté fermement au Parlement, et nous avons obtenu qu'aucune opération de ce genre ne pourrait se faire sans qu'elle ne soit pilotée par le ministre de la Culture. Si le ministre de la Culture...
 
Donc il y aura un regard de l'Etat en tout état de cause ?
 
Ah, en tout état de cause. Et si le ministre de la Culture refuse, il n'y a pas de cession. Alors, il faut bien voir, les cessions, ça concerne quoi ? Ça concerne et l'Arc de Triomphe et la Maison de Clemenceau en Vendée. Il y a un nombre énorme d'éléments de patrimoine...
 
Vous pensez que l'Etat va céder l'Arc de Triomphe ?
 
Mais non, l'Etat ne va pas céder l'Arc de Triomphe, et j'espère que l'Etat ne va pas céder la Maison de Clemenceau. Moi, ma doctrine personnelle, c'est que, il faut que l'Etat soit présent partout, il faut trouver simplement le moyen pour que chacun de ces établissements - ils sont tous différents les uns des autres - soit géré d'une manière plus convenable pour les usagers. Si de temps en temps, il y a une exception, et il peut y en avoir- il y a eu une exception formidable, par exemple, qui est le Haut-Koenigsbourg, en Alsace, c'est la collectivité locale qui l'a récupéré, qui s'en occupe très bien - il n'y a pas de problème. Mais il faut que ce soit vraiment... qu'il y ait vraiment un plus, un plus pour les usagers, et un plus pour les emplois.
 
Sur ce qui concerne ce qu'on appelle la numérisation...
 
En tout cas, c'est le ministère de la Culture qui le pilote.
 
Sur ce qu'on appelle la numérisation, pour faire simple...
 
Alors, c'est un des grands enjeux...
 
Pour faire simple, il s'agit de mettre sur Internet...
 
Le patrimoine, le patrimoine...
 
Mais est-ce que le risque, ce n'est pas...
 
Les livres, les films, tout le reste, le patrimoine...
 
Est-ce qu'on ne risque pas d'avoir pour les livres, ce qui s'est passé pour les films et les disques, c'est-à-dire un piratage organisé ?
 
Non, ce n'est pas tellement le problème du piratage organisé, pour ça, il y a la loi Hadopi qui va régulariser beaucoup le fonctionnement, enfin, qui va essayer d'éviter que le piratage ne s'étende, et il régresse d'ailleurs dans tous les pays qui ont adopté des systèmes comme Hadopi, et je vous signale que, en Espagne comme en Angleterre, ils préparent des lois beaucoup plus dures que la France. Mais ce n'est pas ça le problème, le principal problème. Le principal problème, c'est que nous allons, d'ici quelques années, mais très vite, nous allons avoir le plus beau musée du monde sur Internet, on pourra tout voir, on pourra tout consulter. Le problème, c'est de savoir qui va nous guider dans tout ça ; est-ce que, on va avoir un guide qui va nous dire : "c'est gratuit mais il faut m'acheter des cartes postales, c'est gratuit mais il faut me donner un pourboire en sortant, et qui nous dira à la sortie : vous savez, demain, je ne suis plus là, c'est quelqu'un d'autre", c'est ça le problème. Et le problème c'est qu'il faut que nous, nous soyons le guide, il faut que nous, nous régulions le marché. Il faut que ça soit l'Etat qui le fasse et pas tel ou tel groupe privé, si efficace soit-il. Et quand on dit ça, évidemment, on pense à Google, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais tous les jours, tous les jours, tous les jours, il y a des nouvelles informations qui nous viennent de Google disant : c'est bien, on progresse, on s'est entendu avec telle maison de disques, on s'est entendu avec tel... La vérité, c'est qu'il faut faire très attention. C'est comme pour le pétrole : si vous avez les tuyaux, si vous avez les pipe-lines, eh bien, vous avez le pétrole à la base. Et le grand problème, c'est qu'il ne faut pas que les contenus, il ne faut pas que la production tombe dans des mains privées, il faut que la production continue à être ce qu'elle est, c'est-à-dire libre. Donc il faut réguler tout ça d'une manière très attentive.
 
Vous avez eu des débuts difficiles au ministère, avec votre soutien à Roman Polanski, avec la relecture de votre livre « La mauvaise vie », comment vous êtes sorti de cette épreuve ?
 
Bien, c'est-à-dire que, je dois dire que le bizutage a été carabiné quand même, mais ça m'a permis aussi de mesurer que j'avais en fait sans doute une légitimité auprès de beaucoup de députés. On a dit souvent que les députés de l'UMP par exemple étaient, pour certains d'entre eux, récalcitrants. Moi, je n'ai eu que des soutiens collectifs et individuels.
 
On ne vous a pas regardé de travers ?
 
Non, non, on ne m'a pas regardé de travers, je pense que tous les représentants de la souveraineté nationale ont tous, un jour ou l'autre, eu des difficultés de cet ordre, et qu'ils ont, au contraire, été assez, j'allais dire impressionnés - ça serait trop vaniteux de le dire - mais qu'ils ont été quand même... il se sont dit : bon, le petit Frédo, quand même, il est assez résistant.
 
Merci F. Mitterrand.
 
Merci beaucoup.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 3 décembre 2009

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