Tribune de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, publiée dans "Paris-Match" le 28 janvier 2010, intitulée "Fallait-il attendre qu'ils se noient pour être à côté d'eux". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, publiée dans "Paris-Match" le 28 janvier 2010, intitulée "Fallait-il attendre qu'ils se noient pour être à côté d'eux".

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Les fuyards du Vietnam n'étaient pas encore enregistrés comme réfugiés. Pour obtenir ce statut, il faut franchir une frontière. Une personne déplacée dans son propre pays n'a pas droit à l'assistance internationale. Ils étaient donc obligés de passer à travers les tempêtes et les pirates pour accoster dans un endroit où un bureau du Haut Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (UNHCR), en les enregistrant, leur donnait ce statut.

Pendant longtemps, le débat avec le comité et Médecins sans frontières, dont j'étais le cofondateur, a consisté à trouver un moyen pour aider ces réfugiés alors que nous n'avions pas qualité à le faire. Cela a donc été l'idée magique d'une ambulance en mer, d'un bateau-hôpital. "Ah, évidemment, si c'est un bateau de secours médical !", nous a répondu le Haut Commissaire des Nations unies. Mais comment prouver qu'ils avaient besoin de secours médicaux ? C'était la contradiction. On disait : "la moitié d'entre eux se noient parce que les pirates les poussent à l'eau, mais surtout parce que des tempêtes balaient ces coques de noix surchargées". Mais quand quelqu'un risque de se noyer en mer, vous ne pouvez pas, à titre préventif, le prendre en charge, nous répondait-on alors. Fallait-il attendre qu'ils se noient pour être à côté d'eux ? C'était ridicule, mais c'était ainsi.

Il fallait faire la preuve que ce bateau était un navire-hôpital et transformer ce cargo de 90 mètres - qui s'appelait L'"Ile de Lumière", en hôpital, avec 50-60 lits, une salle d'opération, des facilités... Nous devions aussi être rigoureux par rapport aux lois internationales, car nous n'avions pas le droit de repêcher en mer. Si nous trouvions des bateaux en route, à la rigueur, mais aller à leur rencontre, non. Le HCR ne le voulait pas. Nous avons fait preuve de sérieux en mettant "L'"Ile de lumière" devant Poulo-Bidong, avec ses 45.000 à 50.000 réfugiés confinés dans un espace minuscule de 1 kilomètre de long sur 200-300 mètres de large avec une montagne.

Quand nous sommes arrivés au port de Singapour avec 850 personnes à bord, nous avons été parqués dans la zone de quarantaine. Il a fallu des pressions diplomatiques très importantes pour débarquer les réfugiés dans le camp de l'île. Ils devaient avoir un pays d'asile : les Etats-Unis, l'Australie, l'Angleterre, la France...

Et c'est là que les deux ou trois avions français sont arrivés. Tout le monde s'intéressait à L'"Ile de Lumière", devenu un bateau mythique, témoin de l'aventure humanitaire. Par la suite, il y a eu beaucoup d'autres bateaux, mais celui-là était le premier.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 8 février 2010

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