Déclaration de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, sur la priorité et la volonté de renforcer le rayonnement culturel de la France, Paris le 9 mars 2010. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, sur la priorité et la volonté de renforcer le rayonnement culturel de la France, Paris le 9 mars 2010.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

Circonstances : Remise des trophées " Créateurs sans frontières" à Paris le 9 mars 2010

ti : Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,


Je crois qu'un détail ne vous aura pas échappé. Cela fait cinq ans que cette petite réunion existe. Cela fait cinq ans que vous tous, "Créateurs sans Frontières", vous apportez un démenti splendide aux esprits chagrins qui doutent du rayonnement de notre culture.

Mais c'est la première fois que ces trophées vous sont remis conjointement par deux ministres : le ministre de la Culture et celui des Affaires étrangères. C'est un symbole de l'alliance nouvelle que nous voulons nouer, ensemble, entre le monde de la création et le projet que la France veut porter dans le monde. Permettez-moi de vous en dire quelques mots.

Et d'abord : une évidence ! Si la France intéresse, si elle est attendue, si elle est importante pour des millions de femmes et d'hommes à travers le monde, ce n'est pas seulement pour son rôle politique ou son appartenance au club des grandes économies. Le rayonnement de la France repose, pour une immense part, sur sa culture, sur son patrimoine, sur sa création. Sur la capacité de ses artistes, de ses intellectuels à interroger le monde et à faire partager leur vision. Il repose sur vous, sur votre talent. C'est vous qui permettez à la France de séduire, d'éblouir, de passionner. C'est vous qui faites exister notre pays dans les coeurs et dans les esprits. Qui permettez à la France d'être fidèle à elle-même.

Ce rayonnement culturel se porte-t-il bien ? Je le crois ! Notre cinéma est le plus diffusé après celui des Etats-Unis. Notre littérature est la plus traduite après celle des pays anglo-saxons. Nos artistes plasticiens, nos architectes sont parmi les plus demandés. La danse, le théâtre, les musiques créés sur notre territoire, s'exportent largement.

Et nous diffusons aussi, dans le monde entier, nos événements culturels : "fête de la musique", "folle journée", "nuit blanche".

Enfin, notre politique culturelle est donnée en exemple dans de nombreux lieux du monde, y compris maintenant de l'autre côté de l'Atlantique.

Celles et ceux qui croient au déclin de notre culture devraient se demander pourquoi, ces dernières années, les plus grandes récompenses internationales sont venues couronner des créateurs français. Je pense au Prix Nobel de littérature, au Prix Holberg de sciences humaines, au Prix Pritzker d'architecture, aux Oscars ou encore aux Grammy Awards !

Ce rayonnement culturel, nous voulons, avec Frédéric Mitterrand, avec le président et le Premier ministre, le renforcer. C'est un objectif politique. C'est une priorité, dictée par notre vision de la mondialisation et de la place que doit y tenir la France.

Quelle mondialisation voulons-nous ? Voulons-nous que la mondialisation se fasse sans la culture ? Voulons-nous que l'homme de la mondialisation soit seulement un consommateur et un producteur ?

Pour la France, la culture doit être une dimension fondamentale de ce monde global dans lequel nous entrons.

Nous avons besoin, pour notre accomplissement, de cette "vie avec la pensée", de cette exploration, à travers des oeuvres, du sens de notre expérience.

Et puis, la culture dresse des remparts contre la violence, le fanatisme, l'intolérance. Elle a un rôle émancipateur. Elle empêche le repli sur les particularismes. Elle contribue à l'édification d'un monde commun.

La culture doit donc avoir toute sa place dans le monde global. Cette culture doit être plurielle, ouverte. Et dans cet espace culturel mondial marqué par la diversité, la France doit faire entendre sa voix. Ce ne sont pas seulement ses valeurs de paix et de liberté qui sont en jeu, mais aussi ses intérêts. Car notre influence, car le dynamisme de notre économie dépendent de notre capacité à diffuser nos images, nos idées, notre langue, nos créations.

Au moment où je parle de valeurs et de culture émancipatrices, vous me permettrez de rendre hommage à tous les artistes qui luttent pour la liberté de la création, parfois au prix de leur sécurité, de leur vie. Je pense aux artistes iraniens, en particulier au cinéaste Jafar Panahi, arrêté à Téhéran il y a quelques jours et dont nous sommes sans nouvelles. Jafar Panahi, qui doit être libéré ! Je pense au réalisateur Séverin Blanchet qui transmettait sa passion du cinéma en Afghanistan, qui apportait à nos amis de Kaboul une aide à la construction de médias indépendants. Sa mort nous a profondément choqués. Séverin Blanchet croyait dans la diversité des cultures, dans le dialogue. Il était passionné par les horizons lointains. Il défendait une conception ouverte de la culture. Ceux qui l'ont assassiné sont les tenants d'une conception fermée, totalitaire, gangrenée par le désir de pureté. La vision de Séverin Blanchet est la nôtre. C'est elle qui anime notre action. C'est avec une profonde émotion que je pense à lui, à son courage, à son talent.

Mes Chers Amis, le rayonnement de la culture française à l'étranger dépend d'abord de vous ! Il relève en premier lieu de votre responsabilité. Il dépend de votre talent à explorer le monde, à le "transformer en conscience" selon la formule de Malraux. Il dépend de votre liberté de créer, à l'abri des conformismes, des oeuvres qui dépassent les frontières. Des oeuvres qui rejoignent, à travers leur singularité, une vérité universelle.

Mais ce rayonnement relève aussi de notre responsabilité, à nous politiques. Il dépend aussi de nous. De notre capacité à vous accompagner, à relayer vos créations. Il dépend de notre politique culturelle extérieure, de notre capacité à créer des événements artistiques et intellectuels à l'étranger, à nouer des coopérations, à exporter nos industries culturelles, notre expertise.

C'est pourquoi j'ai proposé de réformer cette politique. De la rendre plus efficace, plus cohérente, plus visible. C'est une réforme importante, car les structures, au fil du temps, s'étaient empilées et nos moyens s'étaient dispersés. C'est une réforme que, jusqu'ici, personne n'avait osé entreprendre. Une réforme nécessaire pour notre pays dont vous serez les premiers bénéficiaires.

Cette réforme, que nous conduisons ensemble avec Frédéric Mitterrand, est en marche. Elle vient de franchir une étape importante, avec l'adoption au Sénat du projet de loi sur l'Action extérieure de l'Etat, que je présentais au nom du gouvernement. Ce projet doit maintenant être examiné par l'Assemblée nationale.

Cette réforme, nous la faisons pour vous, mais aussi avec vous. D'abord avec le ministère de la Culture, qui a tout son rôle à jouer, et qui le jouera. Mais aussi avec chacun d'entre vous, parce que je veux que les professionnels de la culture soient mieux associés, dès le début, au pilotage de la diplomatie culturelle que nous sommes en train de bâtir. C'est une condition de notre réussite collective !

La réforme, c'est une nouvelle agence culturelle - qui est au coeur du projet de loi - ; c'est une nouvelle politique des ressources humaines ; c'est une pérennisation des moyens financiers, et c'est une stratégie politique rénovée.

L'agence, qui devrait voir le jour en 2011, viendra coiffer le réseau de nos 143 centres culturels à l'étranger. Elle leur donnera son nom. Notre pays disposera alors de la marque unique dont il manquait pour sa diplomatie d'influence !

La nouvelle agence se substituera à l'association CulturesFrance, que vous connaissez bien et avec laquelle nous organisons cette cérémonie. CulturesFrance a fait, en quelques années, un travail considérable - et je tiens à remercier chaleureusement Olivier Poivre d'Arvor pour son action, et pour son soutien à la réforme en cours. Mais la nouvelle agence aura un statut plus avantageux - puisqu'elle sera un établissement public. Elle aura des moyens humains et financiers renforcés, et des missions élargies.

Quelles seront ces missions ? D'abord promouvoir la culture française, dans une démarche d'écoute et de dialogue, ouverte aux cultures étrangères. Ensuite - et c'est nouveau - promouvoir notre langue, renforcer la place de nos intellectuels dans le débat d'idées, celle de nos chercheurs et de nos savants dans le monde de la connaissance.

Elle agira en s'appuyant sur ses relais à l'étranger, en liaison avec le réseau des Alliances françaises, qui complète et relaie le nôtre, et qui est un atout considérable pour notre pays.

La réforme de notre politique culturelle extérieure, c'est aussi une attention nouvelle à la question des moyens. J'ai interrompu en 2009 une baisse historique et continue des crédits culturels. J'ai obtenu 40 millions d'euros, sur deux ans, pour soutenir nos industries culturelles, doter nos centres culturels des équipements numériques dont ils ont besoin.

Je souhaite que cet effort en faveur de notre diplomatie culturelle soit partagé par tous ceux - collectivités locales ou entreprises - qui sont intéressés par le rayonnement de notre pays à l'étranger. Notre réseau culturel mobilise déjà beaucoup de co-financements. Il doit en bénéficier davantage.

La réforme de notre politique culturelle extérieure, c'est aussi une professionnalisation accrue de notre réseau à l'étranger. Depuis deux ans, j'ai mis en place de nouvelles modalités de recrutement. Et je viens de lancer un plan massif de formation, à destination de nos personnels, expatriés et recrutés locaux.

La réforme, ce sont enfin des stratégies rénovées, avec des priorités clairement articulées. Notre action culturelle extérieure doit, en particulier, s'adapter à la diversité des régions du monde. Avec chacune, nous devons nouer le dialogue qui convient à ses besoins, à ses attentes. Universel ne veut pas dire monolithique !

Notre première priorité, c'est l'Europe. Nous devons construire sur notre continent un espace commun de culture et de savoir, tout en consolidant la place de notre langue et de nos approches. Il n'y aura pas d'Europe tant que les cultures européennes n'auront pas la conviction qu'elles participent toutes à la même aventure, et sont autant de notes d'une même symphonie. Une Europe sans culture, c'est une Europe sans politique - c'est une Europe impuissante.

Notre deuxième priorité, c'est la Méditerranée. Pour consolider la paix et le progrès dans cet espace, nous devons approfondir le dialogue culturel, accompagner les processus de réforme, participer au développement de l'éducation, développer la mobilité étudiante et scientifique, appuyer la diffusion de nos médias.

La troisième priorité : ce sont les pays du G20. Le G20, c'est l'espace des grandes économies. Nous devons y placer nos industries culturelles. C'est aussi des pays qui exercent une influence politique forte sur la scène internationale, ou qui sont appelés à l'exercer. Nous devons donc également y promouvoir notre langue et nos idées sur les sujets clefs de la gouvernance mondiale comme la paix, la démocratie et les droits de l'Homme, le développement durable et équitable de la planète.

Enfin, la quatrième priorité - tout aussi importante que les autres-, c'est l'Afrique et les pays en développement de la Francophonie. Dans cette zone où nous avons de fortes solidarités, la France doit aider ses partenaires à développer leurs propres expressions culturelles, à enrichir la diversité culturelle mondiale. Le cinéma, la musique africaine, depuis les indépendances dont nous fêtons cette année le 50ème anniversaire, ont tiré parti de la coopération avec la France. Nous en avons aussi largement bénéficié, car la création africaine a profondément fécondé notre propre culture. Cette coopération est une priorité. Car il ne s'agit pas de rayonner à sens unique ! Nous avons besoin de réciprocité.

Mes Chers Amis, le chantier est immense. C'est notre responsabilité commune. Nous sommes à vos côtés - et pas seulement avec des mots. Nous marchons dans la même direction. Les valeurs pour lesquelles vous vivez, nous voulons les porter avec vous sur la scène du monde. Vous portez une certaine idée de ce qui élève l'homme, de ce qui relève l'homme. Cette idée, ce projet, c'est aussi le projet que la France veut porter dans le monde.

Ensemble, nous allons réussir ce pari : tisser des liens nouveaux, plus forts et plus sereins, entre la culture et l'action extérieure de la France.

C'est le sens de la présence à mes côtés de Frédéric Mitterrand. C'est dans cet esprit, et avec beaucoup de plaisir, que je lui cède maintenant la parole.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 10 mars 2010

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