Interview de M. François Fillon, Premier ministre, à France Inter le 30 août 2010, sur les réactions suscitées par la politique de reconduite dans leur pays d'origine des Roms en situation irrégulière et par le projet de réforme des conditions de déchéance de la nationalité française. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Fillon, Premier ministre, à France Inter le 30 août 2010, sur les réactions suscitées par la politique de reconduite dans leur pays d'origine des Roms en situation irrégulière et par le projet de réforme des conditions de déchéance de la nationalité française.

Personnalité, fonction : FILLON François, COHEN Patrick.

FRANCE. Premier ministre;

ti : P. Cohen.- Le débat public a été accaparé cet été par les initiatives de votre ministre de l'Intérieur sur la question des Roms, évacuations, expulsions, dénonciations et par les critiques qu'elles ont suscitées jusqu'au-delà de nos frontières, jusque dans votre majorité aussi et même, on l'a entendu ce matin avec B. Kouchner, jusque dans votre Gouvernement. Et vous, pendant cette période, vous n'avez rien dit, sauf un communiqué très balancé la semaine dernière pour expliquer que la lutte contre l'immigration irrégulière ne doit pas être instrumentalisée de part et d'autres. Est-ce que ce silence et ce communiqué était une façon pour vous de marquer votre réserve ou votre différence sur le fond ou sur la forme ?
 
D'abord, le rôle du Premier ministre, ce n'est pas de commenter, c'est de mettre en oeuvre la politique du Gouvernement, ce que j'ai fait cet été. Et c'est une politique qui n'est pas nouvelle, je voudrais le rappelais à tous ceux qui nous entendent. Nous avons reconduit dans leur pays plus de 11.000 Roms en 2009, près de 8.000 en 2008, c'est d'ailleurs une politique que conduisent la quasi-totalité des pays européens, y compris ceux qui aujourd'hui font, me semble-t-il, des remarques sur la politique française. On expulse aujourd'hui des Roms en Allemagne, en Grande-Bretagne, au Danemark, en Italie et même en Suède, dont un ministre a critiqué la position française, récemment plus de 50 Roms ont été expulsés dans le cadre d'une opération contre la mendicité.
 
Sauf qu'en France, il y a eu une mise en scène gouvernementale, F. Fillon. B. Hortefeux, au début de l'été a dit "nous allons évacuer 300 camps de Roms"...
 
Il s'est passé deux choses. D'abord, nous avons connu peut-être du fait du durcissement des politiques d'accueil de Roms dans d'autres pays européens, une augmentation très importante du nombre des Roms qui sont venus vers la France. Et deuxièmement, nous avons décidé de mettre un terme à une situation qui durait depuis longtemps et qui était critiquée par tous les élus, en tout cas tous les maires de droite comme de gauche, qui était le fait que la justice prenait des décisions d'évacuation de terrains qui étaient occupés illégalement et l'Etat ne mettait jamais en oeuvre les moyens pour que ces évacuations aient lieu. Je signale par exemple, dans ce cadre-là, que la communauté urbaine de Lille a demandé au mois de juillet l'évacuation de deux camps de Roms. Quand madame Aubry, à la tribune du congrès de la Rochelle, s'émeut de la politique qui est conduite, elle oublie juste qu'elle même a demandé l'évacuation de camps de Roms au mois de juillet dernier. Et donc nous avons décidé de mettre en oeuvre de façon plus systématique une politique d'évacuation de ces camps illégaux, une politique de reconduite dans le pays d'origine avec une aide financière, on est d'ailleurs un des seuls pays à le faire avec une aide financière. Et cette affaire, en réalité, il faut bien que tout le monde comprenne que c'est une affaire sérieuse pour l'Europe toute entière. On a une communauté, importante, qui n'est pas intégrée correctement notamment en Roumanie et en Bulgarie, dont le mode de vie nomade est de moins en moins adapté à la vie d'une société moderne. Aujourd'hui, on ne peut pas réussir dans une Europe moderne sans que ses enfants fassent des études ; on ne peut pas réussir sans avoir une certaine stabilité pour obtenir un travail. Et donc, c'est tout le mode de vie de cette communauté qui doit être repensé et l'Europe a évidemment une grosse responsabilité pour l'y aider.
 
Ce sont des actes dont vous dites F. Fillon qu'ils s'inscrivent dans la continuité d'une action déjà engagée depuis longtemps. Mais ce qu'on vous a aussi reproché, peut-être même surtout, c'est un discours, un discours de stigmatisation à l'égard d'une communauté. Vous avez bien entendu ces paroles et ces discours qui donnaient l'impression qu'on visait une catégorie particulière de la population en raison de son origine.
 
Il n'y a pas de discours de stigmatisation. La politique que nous conduisons, c'est une politique qui respecte la loi et qui s'adresse à toutes les personnes qui sont en situation irrégulière.
 
Quand votre ministre de l'Intérieur, pardon de le citer à nouveau, donne le chiffre de l'augmentation de la délinquance pour les Roumains en région parisienne, il parle de délinquance de nationalité roumaine...
 
C'est le principe de réalité. Il faut aussi dire les choses. Dire que 15 % de la délinquance des mineurs à Paris aujourd'hui est le fait de jeunes Roumains, ce n'est pas stigmatiser une communauté, c'est simplement constater qu'on a un problème qui est lié à l'ouverture des frontières européennes, qui est lié au principe de libre circulation et qui est lié au fait qu'en Roumanie notamment, l'intégration des populations de Roms n'est pas suffisante.
 
Il y a donc des statistiques de type ethnique dans la police ?
 
Des statistiques de type national.
 
De type national...
 
Des origines roumaines.
 
De nationalité roumaine.
 
Voilà, nationalité roumaine ou nationalité bulgare. Mais ce qui est très très important, il y a beaucoup de journalistes qui sont allés dans des villages en Roumanie, ces derniers jours, interroger des hommes et des femmes pour leur demander pourquoi ils venaient en France. Et j'ai été très frappé de voir que beaucoup de femmes notamment disent, "on reviendra parce que, ici, en Roumanie on n'a pas accès aux soins, on ne nous laisse pas entrer à l'hôpital. On ne nous laisse pas nous faire soigner si on n'a pas des moyens financiers". Ça c'est une solution qui n'est pas acceptable dans l'Union européenne d'aujourd'hui. C'est pour ça que j'ai demandé à monsieur Barroso une réunion qui doit avoir lieu demain avec les commissaires européens et les ministres concernés. Il ne faut pas stigmatiser la communauté des Roms, il ne faut pas instrumentaliser la question de l'immigration...
 
Qui a instrumentalisé ?
 
Mais en même temps, il faut la traiter...
 
Qui a instrumentalisé ?
 
Mais tous ceux qui s'en servent pour des motifs politiques.
 
Y compris dans votre camp ?
 
C'est une réalité... Il y a eu dans mon camp un certain nombre de propos que je n'ai pas accepté durant l'été, parce que je pense qu'il n'y a pas de surenchère nécessaire dans ce domaine. Et ce qu'il faut, c'est traiter le sujet. Il ne faut pas le cacher non plus. Ceux qui expulsent des Roms dans d'autres pays européens mais qui ne veulent surtout pas qu'on évoque ce sujet, ils participent d'une certaine façon à quelque chose qui est la marginalisation de cette population qui n'est pas traitée comme elle devrait l'être dans la communauté européenne.
 
Alors, cette surenchère dont vous ne nommez pas les auteurs, ils sont quoi députés...
 
Vous l'avez fait à ma place pendant tout l'été.
 
...Ministres, ils sont dans votre gouvernement ou pas ?
 
Je vous ai entendu tout à l'heure parler de B. Kouchner. Je me suis entretenu de ce sujet avec B. Kouchner plusieurs fois pendant l'été...
 
Je rappelle ses propos, il y a quelques minutes sur RTL, "j'ai pensé à la démission face à la polémique, mais j'ai estimé que s'en aller, c'est déserter".
 
Non seulement B. Kouchner n'a pas démissionné mais il a fait, devant les ambassadeurs, un discours vendredi dernier dans lequel il a défendu la politique du Gouvernement. Et en particulier, il s'en est pris à tous ceux qui ont utilisé des paroles insupportables, comparant les retours volontaires de Roms aux déportations des nazis, évoquant, pour un prêtre, la mort du président de la République. Enfin, tout cela était parfaitement détestable et B. Kouchner a défendu cette politique.
 
Et H. Morin, qui déclare que le Gouvernement est hémiplégique sur la sécurité, "nous ne sommes pas là pour attiser la haine ou développer la peur", discours à la Grande-Motte, à l'université du Nouveau centre hier.
 
On aura l'occasion d'en discuter avec monsieur Morin, mais, il est membre du Gouvernement, il participe à cette politique depuis plus de trois ans, je ne l'ai jamais entendu émettre la moindre réserve, en particulier lors du Conseil des ministres. Donc je suis un peu surpris de ces paroles.
 
Vous êtes surpris, vous allez vous en expliquer avec lui.
 
Bien sûr.
 
Vous ne pouvez pas nier, F. Fillon, le malaise d'une partie de la majorité !
 
Je comprends...
 
...A la suite du discours du chef de l'Etat, du discours de Grenoble.
 
D'abord, il y a plusieurs choses. Il y a un malaise qui est lié aussi aux propos qui ont été tenus, aux commentaires qui ont été faits, à l'image qui a été donnée, pendant tout l'été. Je viens de dire à l'instant que cette politique est la continuité de celle qui était menée l'an passé, et je n'ai pas le souvenir qu'elle ait provoqué autant d'émoi. J'ai dit tout à l'heure que cette politique était pratiquée...
 
Donc ce sont les mots qui créent problème davantage que les actes ?
 
Les mots, et peut-être aussi la façon dont cette politique a été présentée par certains. Et puis, nous sommes face à un drame humain, qui est celui de cette communauté rom, qui doit être intégrée dans une société, pour laquelle, pour le moment, elle n'a pas les outils d'intégration. Donc ce drame, c'est normal qu'on y soit sensible. C'est normal que le Pape, par exemple, nous appelle à faire preuve de générosité et du sens de l'accueil, il est dans son rôle pour le faire, mais en même temps...
 
Et les évêques de France, quand ils viennent dans les camps roms, comme on l'a vu encore hier ?
 
C'est aussi leur rôle. Le rôle d'un prêtre, le rôle d'un évêque, c'est bien celui-là. Je n'en dirai pas autant de cet évêque qui, lui, a comparé les retours volontaires aux déportations de Juifs...
 
C'est l'archevêque de Toulouse...
 
C'est une faute grave, c'est une faute au regarde l'Histoire, c'est une faute au regard de la communauté juive elle-même. Ça n'a pas beaucoup de sens. Mais s'agissant du Pape et de l'Eglise, ils sont parfaitement dans leur rôle. Le Pape exerce une autorité morale, et il est là pour cela, mais le Pape, il n'a pas à gérer la sécurité de 60 millions de Français. Le Pape, il n'a pas tous les matins à se poser la question de savoir comment on va réduire les déficits qui sont ceux du budget de l'Etat français. Chacun est dans son rôle. Nous l'écoutons, et nous prenons le plus grand compte de ce qu'il dit.
 
D. de Villepin qui parle de "honte et de tache sur le drapeau français", il fait toujours partie de la majorité ?
 
J'ai eu l'occasion de dire ce que j'en pensais, je pense que ces formules grandiloquentes ne sont pas le signe d'une grande force de caractère, et en plus, elles ne correspondent pas à la réalité des choses. D. de Villepin menait la même politique lorsqu'il était Premier ministre. Tout ceci, c'est la même chose que lorsque M. Aubry tient des propos aussi violents, alors même que comme je vous le disais tout à l'heure, au mois de juillet, elle demandait l'évacuation de camps de Roms sur la communauté urbaine de Lille.
 
Souhaitez-vous qu'il y ait des déchéances de nationalité pour des faits de polygamie ? Je quitte le terrain des Roms pour venir sur un autre sujet sécuritaire, qui a été abordé durant l'été par votre gouvernement.
 
Je crois que là aussi, il faut ramener les choses à la réalité. La déchéance de la nationalité existe dans le code civil, c'est l'article 25 du code civil, et personne, jusqu'à maintenant, n'a trouvé à y redire. En 1993, le gouvernement socialiste a réduit la portée de cette déchéance de nationalité, qui vaut pour des gens qui ont acquis la nationalité française de façon récente, et qui commettaient des crimes graves. Et ceci a été, par voie législative, réduit simplement aux faits de terrorisme. Nous souhaitons revenir au texte initial. Nous souhaitons que ceux qui commettent des crimes graves, puissent être déchus de la nationalité française. Est-ce que ça concerne la question de la polygamie, c'est un problème juridique qui n'est pas résolu, parce que le délit...
 
Ce qui n'est pas un crime grave.
 
La question de la qualification du délit de polygamie est très difficile, comme vous le savez, à établir. Et donc, ce que je peux vous dire, c'est que dans les arbitrages que nous rendrons avec le président de la République dans quelques jours, nous serons très respectueux de la jurisprudence du Conseil constitutionnel, qui est constante dans ce domaine, et qui prévoit que cette déchéance ne peut avoir lieu que pour des crimes graves.
 
La sécurité est devenue la priorité des priorités de votre gouvernement F. Fillon, comme on a pu le croire en entendant beaucoup de responsables de la majorité cet été ?
 
La sécurité c'est une préoccupation constante. Nous sommes dans une société qui est violente, et nous sommes dans une société qui est d'autant plus violente qu'il y a, dans cette société, un brassage d'hommes et de femmes qui ont des origines culturelles différentes, qui n'ont pas les mêmes repères, qui n'ont pas les mêmes traditions. Et notre rôle, c'est d'arriver à faire en sorte que l'ensemble de ces populations s'intègre. Et elles ne peuvent pas le faire dans un climat de violence. Et c'est normal que nos concitoyens nous réclament de durcir la lutte contre l'insécurité. Mais en même temps, les moyens que nous y mettons, la politique que nous conduisons, c'est la même depuis 2002. Et d'ailleurs, contrairement à ce que je lis souvent, elle donne des résultats. La délinquance, depuis 2002, dans notre pays a reculé, alors qu'elle augmentait - pas suffisamment - mais alors qu'elle augmentait de façon continue dans le passé. L'élucidation des faits graves progresse mais il faut faire mieux.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 30 août 2010

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