Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec le quotidien palestinien "Al Ayyam" le 11 octobre 2010 à Jérusalem, sur la relance du processus de paix israélo-palestinien, la question de la colonisation des territoires et de la participation européenne aux négociations, la relance du volet israélo-syrien du processus de paix et la médiation de la France. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, avec le quotidien palestinien "Al Ayyam" le 11 octobre 2010 à Jérusalem, sur la relance du processus de paix israélo-palestinien, la question de la colonisation des territoires et de la participation européenne aux négociations, la relance du volet israélo-syrien du processus de paix et la médiation de la France.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - Monsieur le Ministre, la question de la colonisation constitue un obstacle important au processus de paix. Comme de nombreux dirigeants dans le monde, le président Sarkozy a déclaré lors de sa rencontre avec le président Abbas qu'il fallait prolonger le moratoire sur la colonisation, mais le gouvernement israélien continue de refuser cette demande, malgré les garanties importantes promises par les Etats-Unis. Voyez-vous un avenir pour ce processus tandis que la colonisation se poursuit et que pensez-vous que la communauté internationale puisse faire pour sauvegarder le processus de paix ?

R - Je l'ai dit à New York, lors de l'Assemblée générale des Nations unies, le président de la République, Nicolas Sarkozy, l'a déclaré très clairement lorsqu'il a reçu le président Mahmoud Abbas à Paris le 27 septembre : la colonisation doit cesser. Je déplore que les appels unanimes à la prolongation du moratoire israélien sur la colonisation, y compris de la part des Etats-Unis, n'aient pas été entendus. La France continue de demander qu'un geste soit fait en ce sens. Une relance de la colonisation mettrait en péril le processus politique engagé début septembre. Or celui-ci est fragile. Je crois que les responsables israéliens en ont conscience et je souhaite qu'une solution soit trouvée dans les prochains jours, grâce aux efforts de tous. A cet égard je me réjouis que le comité de suivi de la Ligue arabe, après s'être réuni avec votre président, ait laissé la porte ouverte à la poursuite des négociations directes. La communauté internationale doit tout faire, et vite, pour garantir la poursuite de ce processus afin de parvenir à la solution des deux Etats.

Q - Vous avez exprimé une vive irritation après que les Etats-Unis ont exclu l'Union européenne de la réunion de lancement des négociations directes à Washington et l'on parle à présent de trois initiatives françaises : premièrement, une réunion à Paris à la fin du mois avec la participation du président Abbas, du Premier ministre Netanyahou, du roi Abdallah et du président Moubarak ; deuxièmement, un élargissement du cercle de parrainage du processus de paix afin qu'il ne se limite pas aux Etats-Unis ; troisièmement, une Conférence «Paris 2» des donateurs pour l'Etat palestinien. Pouvez-vous nous donner des précisions sur ces initiatives et quelles sont les chances qu'elles aboutissent ?

R - Avec l'appui du Quartet, les Etats-Unis ont relancé le processus de pourparlers directs à Washington au début du mois de septembre et continuent de jouer un rôle irremplaçable dans l'appui aux négociations. Je sais que le président Obama suit personnellement ce dossier. Pour notre part, nous considérons que l'Union européenne, qui est un partenaire politique majeur des deux parties et qui finance la plus grande part de l'aide à la Palestine, a aussi un rôle essentiel à jouer pour venir en appui du processus politique. Les initiatives françaises que vous évoquez visent à renforcer le moment venu l'engagement des principaux acteurs internationaux aux côtés des Etats-Unis et des parties. Nous devons, par ailleurs, en tant que co-présidents de l'Union pour la Méditerranée, veiller à la préparation du prochain Sommet de Barcelone, ce qui requiert effectivement un travail en amont, notamment sur certains sujets politiques majeurs pour la région dont le processus de paix. S'agissant du PRDP, nous arrivons à la fin du cycle de trois ans engagé par la Conférence de Paris de décembre 2007. La France est prête, avec les trois co-présidents (Union européenne, Norvège, Représentant du Quartet), comme nous l'avons dit au président Abbas et au Premier ministre Salam Fayyad en juillet dernier, à accueillir une nouvelle Conférence des donateurs à Paris qui, comme la première, visera à consolider les bases du futur Etat palestinien. Mais il conviendra que cette conférence s'inscrive dans une dynamique politique. Nous dirigeons nos efforts en ce sens. Elle devra également s'appuyer sur un nouveau plan de réforme et de développement palestinien dont nous savons qu'il est en préparation.

Q - Monsieur le Ministre, vous avez pris l'initiative avec le ministre espagnol des affaires étrangères il y a quelques mois d'une idée au sujet de l'Etat palestinien. Des Palestiniens disent à présent que compte tenu de l'impasse dans laquelle se trouve le processus, il convient de songer à s'adresser au conseil de sécurité pour obtenir la reconnaissance de l'Etat palestinien sur les frontières de juin 1967. Croyez-vous que cela soit possible et que l'Europe soit prête à franchir le pas, ou plutôt qu'elle se joindra au probable véto américain sur toute initiative de ce type ?

R - Nous espérons pouvoir bientôt accueillir aux Nations unies l'Etat palestinien. C'est l'espoir et la volonté de la communauté internationale. Le plus tôt sera le mieux. La création d'un Etat palestinien est le gage d'un avenir de paix. Il doit procéder des négociations bilatérales. Mais la communauté internationale ne saurait se satisfaire d'une impasse prolongée. Je crois donc qu'on ne peut pas écarter par principe l'option du Conseil de sécurité. Cependant, notre priorité aujourd'hui, celle de l'Union européenne, c'est la poursuite des négociations en vue d'un règlement de l'ensemble des questions du statut final.

Q - Il y a eu un projet de déplacement d'une délégation de ministres européens des Affaires étrangères à Gaza, mais les développements des négociations ont probablement conduit à reporter cette visite, puis Israël a refusé la visite d'une délégation de ministres européens de peur qu'ils abordent la question de la colonisation. Cette idée de visite à Gaza est-elle toujours d'actualité ? La France appelle à lever davantage le blocus de Gaza et à autoriser les exportations et pas seulement les importations : cela signifie-t-il que vous n'êtes pas pleinement satisfaits des mesures israéliennes à Gaza ?

R - Oui, nous avons eu ce projet avec plusieurs collègues européens mais cette visite n'a finalement pas pu avoir lieu d'abord compte tenu des contraintes d'emploi du temps des uns et des autres puis du fait du calendrier des négociations directes qui venaient de reprendre. C'est une des raisons pour lesquelles nous avons décidé de faire cette visite aujourd'hui conjointement avec mon ami Miguel Angel Moratinos, le ministre espagnol des Affaires étrangères. Je le regrette profondément, mais nous n'avons pas la possibilité de nous rendre à Gaza lors de cette courte visite, puisque nous allons rencontrer le président Abbas et le Roi Abdallah II à Amman dès lundi. Gaza, partie intégrante de la Palestine, reste au coeur de nos préoccupations. Comme vous le savez, la France est présente de façon permanente à Gaza à travers le centre culturel français et nous y finançons de nombreux projets, comme la réhabilitation de l'hôpital Al Quds, la construction de la nouvelle station d'épuration de Beit Lahya ou les initiatives que nous avons prises pour soutenir le secteur productif, qu'il s'agisse de la pêche, de l'agriculture ou des technologies de l'information et de la communication. Gaza est une des priorités de notre action de coopération. Concernant les mesures israéliennes d'allègement du blocus de Gaza en cours d'application, c'est un premier pas dans la bonne direction. Mais nous pensons que des mesures plus ambitieuses doivent être prises sans tarder pour permettre une véritable relance de l'économie gazaouie, ce qui passe par la levée des restrictions aux exportations, l'autorisation des importations pour le secteur privé, la facilitation de la circulation des personnes et la levée des restrictions bancaires. Dans la mesure où le premier allègement du blocus n'a pas créé de menace sécuritaire et où il bénéficie à l'économie, nous souhaitons que de nouvelles mesures allant dans le bon sens puissent être prises.

Q - Il y a des contacts américains avec la Syrie en vue de relancer les négociations israélo-syriennes. Il y a peu, une tentative française de médiation entre la Syrie et Israël a eu lieu mais il semble que la Syrie soit plus favorable à une médiation turque. Pensez-vous que la relance des négociations sur le volet israélo-syrien aura lieu bientôt et eu égard à la relation historique entre la France, la Syrie et le Liban, voyez-vous un rôle concret de la France dans ces négociations ?

R - J'ai toujours souligné l'importance d'un règlement du conflit israélo-arabe dans tous ses volets. La France est profondément attachée à une paix globale dans la région et nous souhaitons traiter le volet syrien avec la même détermination que le volet palestinien du processus de paix, car nous sommes convaincus que ces deux volets sont complémentaires. Le président de la République, Nicolas Sarkozy, a décidé cet été de confier à l'ambassadeur Jean-Claude Cousseran, qui a une connaissance approfondie de la région, la mission de travailler à la relance du volet israélo-syrien du processus de paix. Nous souhaitons travailler en étroite coordination avec l'ensemble des acteurs concernés, au premier rang desquels les Etats-Unis et la Turquie, qui avait tenté en 2008 de réunir les conditions d'une reprise des négociations directes.

Q - Vous avez personnellement supervisé l'organisation de la Conférence de Paris pour l'Etat palestinien et pendant deux ans le soutien financier à l'Autorité palestinienne a été exceptionnel, grâce au mécanisme de suivi que vous présidez. La troisième année a connu un soutien exceptionnel des pays occidentaux mais une défaillance des pays arabes, ce qui a conduit à une crise financière de l'Autorité palestinienne pour la première fois depuis la Conférence de Paris. Voyez-vous une justification à cette défaillance arabe et quel est votre message aux pays arabes à ce propos ?

R - La Conférence de Paris pour l'Etat palestinien a été un vrai succès, je crois que tout le monde est d'accord là-dessus. L'Autorité palestinienne a mis en oeuvre toutes les réformes attendues, de sécurité, de gouvernance, de gestion des dépenses publiques, et même davantage que ce qui était prévu, à tel point que la Banque mondiale soulignait le mois dernier à New York que si l'Autorité palestinienne maintenait ses performances actuelles, elle était en bonne voie pour établir une Etat à n'importe quel moment dans un futur proche. Du côté israélien, les autorités ont pris des mesures positives pour la circulation en Cisjordanie et l'allègement du blocus de Gaza, même si beaucoup reste encore à faire. Enfin, les donateurs internationaux ont fourni un effort sans précédent (fin 2009, 5,6 milliards de dollars avaient déjà été versés sur les 7,7 milliards promis à Paris), ce qui a permis un retour de la croissance, avec un taux de 8 % cette année. Nous sommes inquiets cependant, vous avez raison de le souligner, de la défaillance de certains donateurs. Nous avons fait passer des messages à haut niveau soulignant notre préoccupation. Ce qui est important, c'est de contribuer maintenant, pour soutenir les progrès sur le terrain, et pas lorsque tous les problèmes seront réglés et que l'Etat palestinien sera devenu une réalité, car à ce moment-là la Palestine n'aura plus besoin, ou en tout cas beaucoup moins, du soutien financier de la communauté internationale.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 octobre 2010

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