Tribune de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, dans "La Croix" le 25 octobre 2010, intitulée "La présence essentielle des chrétiens d'Orient. | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, dans "La Croix" le 25 octobre 2010, intitulée "La présence essentielle des chrétiens d'Orient.

Personnalité, fonction : KOUCHNER Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Je rentre du Proche-Orient, où, avec mon ami Miguel Angel Moratinos, je me suis rendu en Israël, dans les Territoires palestiniens et en Jordanie. J'en reviens le coeur rempli d'inquiétude bien sûr à cause des négociations de paix, qui ne progressent pas, en dépit de tous les efforts auxquels nous sommes nombreux à prendre part. Les conditions de vie des minorités religieuses de la région, en particulier des chrétiens d'Orient, demeurent une source de grande préoccupation.

Dans ce berceau historique du christianisme, les chrétiens ne sont, en effet, plus tout à fait chez eux et leur situation, partout, se dégrade, à des degrés divers. Confrontés aux violences et aux exactions, ou encore à la marginalisation sociale, ils sont de plus en plus nombreux à quitter une terre qui est la leur depuis des siècles, dont ils sont les habitants originaires et dont ils ont, avec d'autres, façonné l'identité.

C'est en Irak que la situation des chrétiens est, de loin, la plus tragique. Assassinats et enlèvements crapuleux, conversions forcées, destruction d'Eglises et de commerces, leur quotidien les condamne à cet «exode mortel» dénoncée par l'évêque de Kirkouk, Mgr Sako. Ils étaient plus d'un million dans les années 80. Ils ne sont plus que 300.000 aujourd'hui. Les coptes d'Egypte sont également de plus en plus menacés, en dépit des mesures de sécurité prises par le gouvernement égyptien. Au Liban, en Syrie, en Jordanie, leur situation se dégrade, progressivement. Dans les Territoires palestiniens, où ils ne sont guère plus de 50.000, ils subissent la pression quotidienne de l'occupation.

La conséquence de cette détérioration est bien souvent, pour ceux qui le peuvent, l'émigration. L'exil est le plus grand des drames, d'abord pour ceux qui partent, contraints d'abandonner leur terre natale, mais aussi pour ceux qui restent, davantage fragilisés et isolés. Mais c'est également un drame pour des pays, dont les chrétiens constituent souvent une part de la jeunesse et de l'élite intellectuelle et économique. Or la présence des chrétiens en Orient n'est pas un droit à revendiquer ; elle est essentielle à l'identité de cette région et porte le témoignage vivant d'un pluralisme sans lequel aucune paix durable ne sera possible.

Je lis parfois que l'occident reste un spectateur distant de ce drame. Ce n'est pas le cas de la France, qui, fidèle à sa responsabilité historique auprès de ces communautés, est intervenue, et pas seulement par des condamnations verbales, qui restent, hélas, trop souvent nécessaires.

Sollicité par le Patriarche des Chaldéens, Mgr Delly, pour répondre à la dramatique dégradation de la sécurité des chrétiens d'Irak, j'ai mis en place avec Brice Hortefeux, durant l'été 2008, et en liaison étroite avec l'Association d'entraide aux minorités d'Orient, une opération humanitaire de grande ampleur pour accueillir sur le sol français les familles les plus menacées.

Conçue initialement pour accueillir 500 chrétiens, l'opération a permis finalement d'accueillir plus de 1.000 personnes directement menacées. Elle se poursuit et devra être renouvelée et étendue. J'y veillerai personnellement, et ce en dépit d'un contexte difficile pour la prise en charge des demandeurs d'asile. Notre pays ne faillira pas à son devoir d'accueil envers ceux qui se tournent vers lui.

Le Pape vient de réunir à Rome un Synode sur le Moyen-Orient, qui a rappelé à la communauté internationale l'urgence de traiter un problème trop négligé. Cette heureuse initiative fait écho aux propos du président de la République qui s'en est directement ouvert durant sa récente visite au Saint-Siège. J'en avais enfin souligné l'urgence en juillet dernier auprès des membres de l'instance de dialogue du gouvernement avec l'Eglise catholique, présidée par le Premier ministre.

Au Moyen-Orient comme ailleurs, les droits de l'Homme incluent le respect de la liberté de culte et de conviction. Si dans la plupart des pays de cette région, ces libertés sont globalement garanties par les Constitutions, en pratique, de nombreuses lois, règlements ou usages et coutumes en limitent la portée. Or, partout, les chrétiens d'Orient sont des acteurs de stabilité et de réconciliation et jouent un rôle de passerelle avec l'Occident. Leur disparition serait donc une tragédie. Nous n'en sommes pas là mais il ne tient qu'à nous d'infléchir la tendance actuelle. Il n'y a pas de fatalité au départ des chrétiens ; c'est notre honneur de se battre pour que les droits des minorités, y compris religieuses, ne soient pas bafoués.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 octobre 2010

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