Déclaration de politique générale de M. Jacques Chirac, Premier ministre, sur les grandes orientations de la politique étrangère, la construction européenne, la politique économique, monétaire et sociale, la politique contractuelle et les relations dans l'entreprise, à l'Assemblée nationale le 5 juin 1974 | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de politique générale de M. Jacques Chirac, Premier ministre, sur les grandes orientations de la politique étrangère, la construction européenne, la politique économique, monétaire et sociale, la politique contractuelle et les relations dans l'entreprise, à l'Assemblée nationale le 5 juin 1974

Personnalité, fonction : CHIRAC Jacques.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Déclaration de politique générale de M. Jacques Chirac, Premier ministre, à l'Assemblée nationale le 5 juin 1974

ti : Le 2 avril dernier, Georges Pompidou est mort, laissant au monde l'exemple admirable de son sacrifice au service de la France. Pendant plus de dix ans, il avait; d'abord comme Premier ministre du général de Gaulle, puis comme chef de l'Etat, conduit notre pays sur la voie du progrès. Vous comprendrez que je tienne, au moment où je viens me présenter devant vous pour la première fois dans les fonctions de chef du Gouvernement, à lui rendre avec émotion, respect et reconnaissance l'hommage qui lui est dû.

D'abord, pour des raisons personnelles, parce que c'est lui qui m'a formé, amené à la vie politique, inculqué le sens du devoir et de l'Etat.

Ensuite, parce que les Français peuvent être fiers de l'oeuvre accomplie depuis quinze ans et dont nous lui sommes redevables pour une part importante. Par-delà les querelles et les polémiques, nos petits enfants apprendront en effet dans leurs livres d'histoire que cette période fut une de celles où la France, sortant de la confusion et du désarroi, a retrouvé avec enthousiasme sa dignité et sa grandeur.

Mais notre dignité restaurée -et nous ne laisserons personne la remettre en cause -la France debout -et nous empêcherons quiconque de l'entraîner à nouveau dans les vertiges de la facilité ou de la démagogie -nous avons aujourd'hui la lourde responsabilité de répondre à l'appel des Français.

Cet appel pour une nouvelle étape dans notre histoire a vibré lors de la dernière consultation du pays. Le président de la République l'a suscité et entendu. Le Gouvernement qu'il a nommé et qui se présente aujourd'hui devant vous saura y répondre.

Si les Français ont écarté la société collectiviste et bureaucratique ils ont clairement exprimé leur volonté de progrès et de changement. Il nous incombe de ne pas les décevoir, qu'il s'agisse de ceux qui se sont rassemblés autour du Président de la République ou de ceux qui, mettant en doute la capacité d'innovation ou d'imagination de la société libérale, avaient accepté les risques du programme commun.

C'est sur cette volonté de changement que s'est forgée une nouvelle majorité présidentielle, plus étendue que la précédente, mais qui sera unie et cohérente parce qu'elle est rassemblée sur les options claires qui ont été définies par le Président de la République : une ambition pour la France, lui assurer sa place dans un monde dur et incertain ; une ambition pour les Français, construire avec eux et pour eux une société plus juste et plus heureuse. Ces deux ambitions ne sont pas séparables. Parce que le sort de chacun dépend du destin de la nation. Mais aussi parce que, dans le monde en bouillonnement, qui nous entoure, un peuple n'est fort et respecté que s'il est en paix profonde avec lui-même. Et le vrai fondement de la paix intérieure, dans une société démocratique, c'est la pratique responsable de la liberté et le sentiment partagé de la justice.

Voilà pourquoi la tâche du Gouvernement, la vôtre, celle de l'ensemble des pouvoirs publics, est une. C'est une tâche historique de progrès et de changement.

Non pas, bien sûr, que beaucoup n'ait déjà été fait. Nul plus que moi, qui ait accédé à la vie politique sous la Ve République et qui ai eu l'honneur de servir sous l'autorité du général de Gaulle et du Président Pompidou, n'est conscient de l'oeuvre immense qui a été accomplie.

Mais cette oeuvre même ne doit pas masquer l'ampleur des changements que le pays attend.

Il s'agit de passer d'une société encore engoncée dans des stratifications rigides qu'entretiennent l'esprit de caste et le poids de la bureaucratie à une société profondément différente, dont les marques essentielles soient la simplicité démocratique et une égalité vraie. Il s'agit, dans une conception moderne de la liberté, de la liberté réelle, de rendre aux hommes et aux femmes de ce pays le pouvoir de conduire leur vie. Il s'agit enfin, par une pratique renouvelée de la concertation entre tous les acteurs de la vie économique et sociale et, dans le domaine politique, par des rapports différents entre la majorité et l'opposition, de faire de la société française un modèle exemplaire de démocratie libérale.

Tâche exaltante, tâche difficile.

Mais je crois profondément que le succès est à notre portée. Parce que les changements qu'il implique répondent à la volonté du Président de la République. Parce que le Gouvernement que j'ai l'honneur de diriger est déterminé à les accomplir. Parce que, je n'en doute pas, votre assemblée est disposée à jouer pleinement son rôle pour les rendre possibles.

Ce sera ainsi notre oeuvre que d'avoir, dans un moment décisif de notre histoire, réalisé la transformation voulue par notre pays.

Une ambition pour la France. Donc une ligne directrice pour sa politique extérieure. Dans le monde difficile qui est le nôtre, les relations d'Etat à Etat doivent nécessairement tenir compte des rapports de force, car, en la matière, le réalisme est indispensable. Mais la politique étrangère de la France ne saurait être seulement réaliste. Elle doit continuer à être fondée sur des principes et sur un idéal.

Cet idéal, ces principes sont ceux qui découlent de notre conception même de la démocratie. Ils s'expriment dans le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

Ce droit, nous le revendiquons pour nous. C'est pourquoi l'indépendance nationale restera l'objectif intangible de notre politique. L'indépendance, c'est-à-dire la capacité de prendre nous-mêmes, et librement, les décisions dont dépend notre destin, en fonction de nos intérêts tels que nous les concevons et des valeurs que nous reconnaissons.

Mais ce droit n'est pas notre privilège. Nous le reconnaissons à chaque peuple: nous souhaitons que chaque peuple ait la possibilité réelle de l'exercer. C'est pourquoi notre diplomatie sera conforme aux exigences d'une grande nation dont l'histoire se confond avec celle de la liberté. Par les moyens qui dépendent d'elle, elle s'emploiera à favoriser les progrès de la démocratie dans le monde entier.

C'est dans cet esprit que la politique extérieure de la France poursuivra avec persévérance les missions que lui ont assignées le général de Gaulle et le Président Pompidou : concourir à la consolidation de la paix et au développement de la solidarité entre les nations, par nos propres moyens et par l'accomplissement de ce qui est la tâche de notre génération, la construction de l'Europe.

La consolidation de la paix. Elle repose sur la détente. Par tous les moyens dont elle dispose, la France contribuera à la poursuite et au développement de la politique de détente qu'elle a si largement contribué à engager.

Bien entendu, ce choix ne nous dispense pas du maintien de nos alliances, indispensables à notre sécurité dans le monde tel qu'il est, alliances aux quelles je confirme, naturellement, notre attachement résolu.

Il ne nous dispense pas non plus -je dois le dire très clairement -de l'effort indispensable pour disposer d'un potentiel militaire suffisant et notamment de moyens efficaces de dissuasion nucléaire. La sécurité du pays en dépend.

De même, nous ne pouvons négliger aucun des systèmes de défense de nature à répondre à des actions d'intimidation ou d'agression de faible niveau. Le Gouvernement poursuivra donc la modernisation de nos forces. J'ajoute que la défense du pays n'existe que par les hommes qui la servent. Je veux notamment citer ici les personnels de carrière qui ont droit à la considération de l'ensemble des citoyens. Le Gouvernement poursuivra l'amélioration de la condition militaire en accordant la priorité à ceux qui ont l'honneur de servir et supportent le poids du métier des armes : ceux qui assurent l'encadrement direct et la formation des hommes et les techniciens de qualité responsables d'armements complexes et puissants. Mais, en définitive, c'est bien sur la détente que reposent les chances d'une paix plus solide. Sur la détente, c'est-à-dire sur l'établissement progressif de rapports plus confiants entre tous les Etats du monde.

C'est donc à l'établissement et au renforcement de tels rapports que notre diplomatie s'attachera. En particulier, elle ne négligera rien de ce qui peut consolider des rapports de cette nature entre pays appartenant à des alliances militaires différentes. Nous entendons notamment poursuivre avec l'Union soviétique les consultations régulières qui se sont établies entre elle et nous sur les problèmes du monde. Et, s'agissant des conflits localisés, mais combien douloureux, qui déchirent certaines régions du monde, nous sommes disposés à toute initiative et à toute action qui pourraient être utiles à la cause de la paix.

La détente, gage de la paix, trouvera elle-même son fondement le plus solide dans l'établissement d'une solidarité véritable entre toutes les nations, solidarité qui implique d'un pays à l'autre, d'un continent à l'autre, des relations de plus en plus étroites dans tous les domaines de la vie économique, sociale et culturelle, solidarité qui exige aussi, à l'égard des nations déshéritées, une coopération active et généreuse à leur développement.

La France entend, sur un plan de stricte égalité et de respect mutuel, développer sans relâche ses échanges et ses liens avec toutes les autres nations.

Il en est ainsi à l'égard des Etats-Unis auxquels nous unissent deux siècles d'amitié et de luttes communes. Il est clair que notre développement économique implique des liens étroits avec la première puissance économique du monde. C'est pourquoi nous souhaitons poursuivre et développer avec : ce grand pays une coopération active et amicale sur un pied de stricte égalité. Il en est ainsi à l'égard des pays de l'Europe de l'Est, avec lesquels nous avons engagé, les premiers, une coopération qui se traduit par des échanges commerciaux, techniques, scientifiques accrus, et cela dans l'intérêt commun. Nous poursuivrons cette politique, conscients que ces pays font partie de l'Europe et que nous devons nous efforcer d'intensifier avec eux nos relations de toute nature. Il en est ainsi à l'égard de la Chine, grande nation, peuple immense, avec laquelle nous avons renoué, il y a une dizaine d'années, des liens dont on mesure aujourd'hui toute l'importance. Nous souhaitons, par une coopération active, apporter notre concours à une expérience fondamentalement originale de notre siècle.

Enfin, nous entendons maintenir et développer nos échanges et relations avec les autres pays du monde.

Mais s'agissant de ceux qui souffrent encore du sous-développement, quand ce n'est pas de la faim, ces échanges et ces relations, cette coopération doivent être marqués par la volonté de tout mettre en oeuvre pour les aider à accéder au développement. C'est une affaire de justice; c'est une affaire de raison, car notre univers ne sera pas un monde de paix aussi longtemps que les richesses y seront aussi inégalement réparties.

Notre politique d'aide et de coopération sera donc maintenue et développée. Elle le sera tout d'abord, cela va de soi, avec le Maghreb et les pays, africains et malgache, auxquels nous unissent tant de liens forgés par l'histoire. Pour autant qu'ils le souhaitent, la coopération privilégiée qui a été établie avec eux restera, dans le respect scrupuleux de leur indépendance, un axe fondamental de notre politique. C'est dans cette perspective qu'a été rétabli le ministère de la coopération. Nos amis africains et malgaches doivent savoir que la France est prête à poursuivre avec eux le dialogue exceptionnel qui s'est établi. Il conviendra sans doute de l'adapter à l'évolution des partenaires, mais avec la volonté de confirmer ainsi la solidité d'une amitié fondée sur des affinités profondes. Par-delà ces relations exceptionnelles, c'est avec l'ensemble du tiers monde que doit se poursuivre la coopération des peuples riches avec ceux qui ne le sont pas. Dans cet esprit, la France fera notamment tout ce qui dépend d'elle pour que soit réalisée l'une des conditions d'un meilleur équilibre entre les nations : l'organisation nécessaire des marchés des produits de base, condition de la stabilisation, à un niveau satisfaisant pour tous, des prix des produits alimentaires et des matières premières.

En particulier, des accords de stockage, gérés et financés sur le plan international, sont souhaitables pour réduire les fluctuations aberrantes des cours que nous constatons depuis plusieurs années, notamment sur le blé, le sucre, le cacao ou les métaux. Ces mêmes accords devraient, s'agissant des millions d'hommes dont les besoins vitaux ne sont pas encore solvables, comporter une aide alimentaire financée par l'ensemble des pays riches.

Cependant, l'évolution du tiers monde au cours de la dernière décennie et, bien sûr , au cours des derniers mois, a fait apparaître combien la notion de développement est à la fois vaste et floue, dissimulant des inégalités et une diversité qui s'accusent de plus en plus nettement.

Ainsi certains pays, naguère déshérités, se trouvent aujourd'hui, du fait de leurs ressources énergétiques, en mesure non seulement de financer leur propre progrès, mais aussi d'aider soit directement, soit par le canal des organisations internationales, les autres pays en voie de développement. C'est dire que c'est l'ensemble de l'effort de coopération technique, économique et financière, qui devrait être réexaminé et réadapté. La France, pour sa part, est prête à contribuer activement à cette tâche nécessaire. Je n'ai pas encore abordé le problème de l'Europe. C'est qu'à la vérité la politique européenne ne fait plus partie de notre politique étrangère. Elle est autre chose et ne se sépare plus du projet fondamental que nous formons pour nous-mêmes.

S'agissant de l'Europe, il est vrai, les motifs d'inquiétude ne manquent pas. Mais nous avons aussi de puissants motifs d'espoir.

L'inquiétude. C'est un fait que la construction européenne a sérieusement pâti de la crise mondiale. Les progrès de l'union monétaire ont été mis en cause. Et voici qu'apparaissent des signes menaçants d'affaiblissement de l'unité commerciale elle-même. Enfin, la Grande-Bretagne demande que soient apportés au traité, qu'elle a pourtant signé et ratifié il y a un an, des aménagements qui remettraient en cause l'équilibre de l'accord conclu. Pouvons-nous laisser se poursuivre une évolution aussi dangereuse ?

A aucun prix. La construction de l'Europe constitue pour la France, comme pour ses partenaires, la condition même d'une prospérité vraie et d'une puissance à la mesure du monde d'aujourd'hui.

Elle est l'oeuvre que nous devons accomplir. Y renoncer, ce serait renoncer à l'essentiel.

Cela est vrai, d'abord en ce qui concerne l'acquis européen, et tout, spécialement le Marché commun dans ses éléments principaux : la libre circulation des hommes, des capitaux et des biens et le Marché commun agricole.

La liberté des échanges au sein de la Communauté économique européenne a été, depuis quinze ans, le fondement du progrès économique et : donc du progrès social de tous nos Etats. Quelles que soient les difficultés nouvelles créées dans certains pays - et notamment le nôtre - par l'apparition de lourds déficits commerciaux, elle doit être impérativement maintenue. La France fera tout ce qui dépend d'elle pour y parvenir.

Il en va de même en ce qui concerne la politique agricole commune : l'économie européenne lui doit une part importante de son équilibre et les agriculteurs de l'Europe ont trouvé en elle la condition même de leurs progrès. Aux yeux du Gouvernement français, il s'agit là d'une donnée intangible. ! Quant à la demande britannique, elle ne nous parait pas conciliable, disons-le franchement, avec les objectifs fondamentaux de la Communauté, non plus qu'avec les intérêts légitimes des huit autres partenaires. De même, il ne nous semble pas conforme, autant qu'il nous appartienne d'en juger, à l'intérêt des Britanniques ils puissent un jour s'écarter à nouveau d'Une Europe où ils ont été accueillis avec chaleur et amitié.

Sur tous ces points essentiels, la plus grande fermeté s'impose donc à la politique de la France. Le Gouvernement saura la manifester.

Et j'ai la conviction que ce ne sera pas en vain. Car à côté des motifs : d'inquiétude, les motifs d'espoir sont puissants. Il y a d'abord et c'est - l'essentiel, la volonté même de nos peuples. Habitués maintenant à vivre ensemble, aimant cette Europe dont ils ont ressenti les bienfaits, ils n'admettraient pas que les gouvernements laissent se déliter la construction entreprise

Il y a ensuite a détermination des Etats et je pense notamment, mais pas seulement, à la République fédérale et à la République française. L'entretien fructueux que le Président de la République vient d'avoir; sitôt, après son élection, avec le chancelier fédéral, a confirmé avec éclat cette volonté commune.

A compter du 1er juillet, il reviendra à la France d'assumer pour six mois la présidence de la Communauté économique européenne.

Elle exercera cette présidence avec une conscience claire et forte de ses responsabilités et avec la volonté de tout mettre en oeuvre pour sauvegarder l'acquis communautaire et permettre des progrès nouveaux. :

Quels progrès ? Ceux-ci ont été tracés par les conférences des chefs d'Etat et de Gouvernement. C'est-à-dire, d'une part, l'établissement progressif de politiques communes nouvelles dans des domaines essentiels comme l'énergie, les transports, l'environnement, la politique régionale, la politique sociale, afin de consolider la construction économique et d'en faire le départ d'une communauté humaine. Mais aussi, et peut-être d'abord, dans le domaine politique : l'objectif retenu en commun est de réaliser d'ici à la fin de la décennie l'union européenne. Conformément à l'orientation tracée par le Président de la République, c'est aux yeux du Gouvernement une tâche capitale, Vous pouvez compter que tout sera fait, en ce qui le concerne, pour la réussir.

Ce quadrilatère aux contours incertains, qui a assumé dans l'histoire la promotion de la science et une conception neuve de la dignité de l'homme et de ses droits, doit aujourd'hui surmonter ses contradictions pour affirmer son unité. L'Europe, qui a existé dans le monde, ne doit plus être une terre mythique. De l'Europe déchirée et disloquée d'hier, de l'Europe en crise d'aujourd'hui, la France doit avoir la vocation de faire naître l'Europe unie de demain.

Cette politique d'indépendance nationale et de détente, cette coopération avec les pays en voie de développement, cette action résolue en faveur de la construction européenne, la France a pu les mener parce qu'elle avait progressivement développé sa puissance économique sur des bases saines et équilibrées.

Or, au moment où nous voulons progresser encore sur la voie que nous avons choisie, notre pays se trouve confronté à un redoutable défi, né de la désorganisation du système économique mondial, qui risque de compromettre gravement les résultats acquis.

Cette désorganisation trouve son origine dans l'anarchie profonde qui ; caractérise, depuis plusieurs années, le système monétaire international. La persistance d'un déficit important de la balance des paiements américaine et la création qui s'en est suivie, d'une masse considérable de capitaux liquides, aptes à se déplacer d'un pays à l'autre ou d'une monnaie à l'autre, ont progressivement fait éclater l'ordre monétaire issu des accords de Bretton-Woods.

C'est dans la situation ainsi créée que les pays producteurs de matières premières, et notamment de pétrole, se sont engagés dans une politique de hausse brutale et excessive des prix qui fait vaciller les fondements de l'économie mondiale.

Les termes de l'échange ont été renversés : le coût des produits importés " par les nations industrielles, et notamment par celles de l'Europe occidentale, a augmenté considérablement plus que le prix des produits qu'elles exportent. Pour nous, qui dépendons de l'extérieur pour l'essentiel de notre l'approvisionnement énergétique, la note à payer est particulièrement lourde : plus de 30 milliards de francs par an.

Grâce à une politique patiente et raisonnable, grâce à l'effort de tous les Français, à leur travail, nous étions parvenus, depuis quelques années, à dégager régulièrement un excédent de notre commerce extérieur. C'est maintenant son équilibre même qui est gravement compromis par la crise énergétique.

Mais cette crise aune autre conséquence pour notre croissance et notre stabilité: elle alimente et accélère une inflation que nous avions modérée sans jamais parvenir véritablement à l'extirper.

Comment, en effet, assurer la stabilité des prix ou même une hausse modérée, quand le prix du pétrole est multiplié par quatre en moins de six mois et que toutes les matières premières importées connaissent des hausses ; dont certaines approchent 300 % en un an ?

Mais, il faut le reconnaître, si ces éléments extérieurs ont considérablement aggravé notre situation, ils n'en sont pas la seule cause, Avivé par l'inquiétude, alimenté par une impatience de plus en plus grande de pouvoir bénéficier tout de suite des fruits de la croissance, le comportement des agents économiques s'est progressivement déréglé.

Servie par une activité économique qui reste forte, comme en témoigne l'utilisation intensive de nos capacités de production, la fièvre inflationniste, que notre pays connaît malheureusement trop bien, a repris une force accrue.

Le rythme des hausses de prix qui caractérisait la France au cours de ces dernières années, s'il était trop élevé, restait dans la moyenne de ceux constatés chez nos principaux concurrents.

Cette situation se modifie à notre détriment: la hausse des prix au cours du mois d'avril a été de 1,6 %. A l'exception de la Grande-Bretagne, c'est le taux le plus élevé constaté dans les pays occidentaux. Au cours des douze derniers mois, les prix ont augmenté en France de 13 % contre 7 % en République fédérale.

A terme, la compétitivité de notre économie, par conséquent la croissance et l'emploi, seraient menacés si une telle situation devait se perpétuer.

Même si, jusqu'à maintenant, les fortes hausses de salaires qui ont été enregistrées, ont permis aux travailleurs d'accroître régulièrement, en dépit de cette inflation, leur pouvoir d'achat, nous devons réagir rapidement et fermement contre cette situation.

Le Gouvernement de mon prédécesseur, Pierre Messmer, avait déjà engagé une action dans ce sens. La décision de faire flotter le franc, prise en janvier dernier, a mis notre pays à l'abri des mouvements monétaires spéculatifs et nous a redonné l'autonomie de nos décisions.

Un programme de lutte contre l'inflation a été adopté décembre et complété le 20 mars. Mais son efficacité a été amoindrie par l'intermède de deux mois que nous venons de vivre sur le plan politique.

Certaines mesures qui en constituaient l'armature étaient de nature législative; elles n'ont pu être votées.

De plus, afin de se prémunir contre un blocage des prix dont la menace a été évoquée au cours de la campagne présidentielle, beaucoup de chefs d'entreprises ont procédé à des hausses de précaution.

Nous devons maintenant nous engager plus loin et plus fort dans la lutte contre l'inflation, d'abord parce que les tensions se sont accrues, ensuite parce que nous voulons simultanément appliquer un programme ambitieux de réformes et de changements: plus vite nous voulons le changement, plus vite nous devons obtenir le redressement de notre situation économique.

C'est pourquoi je confirme au Parlement deux décisions importantes : le 12 juin, le Gouvernement adoptera un programme global de rétablissement de notre équilibre économique et financier. Ce préalable étant acquis, le Gouvernement procédera le 19 juin à une première étape importante de réformes sociales.

Pour ce qui concerne les mesures économiques et financières, elles seront présentées mercredi prochain à la commission des finances de l'Assemblée nationale par le ministre de l'Economie et des Finances.

Elles auront deux objectifs prioritaires.

Le rétablissement de notre équilibre extérieur d'abord. Il n'y a pas de réelle indépendance politique dans la dépendance économique et monétaire. Il n'y a pas d'Europe dans la divergence et l'inégalité des conditions de croissance de ses différents membres. Il n'y a pas de plein emploi dans le repli sur soi et le protectionnisme.

Le ralentissement progressif du rythme d'augmentation de nos prix ensuite, parce que la compétitivité de nos produits serait menacée si les hausses que nous subissons se poursuivaient, parce qu'aucun pays démocratique, soucieux de justice sociale, ne peut vivre et progresser avec des augmentations nominales des prix et des revenus comprises entre 5 et 20 %.

Sur ces deux points, nous nous fixerons des objectifs précis, un calendrier et des procédures périodiques d'examen dont les conclusions seront rendues publiques. Nous préparons activement ce plan avec le Ministre de l'Economie et des Finances et les autres ministres intéressés. Nous utiliserons tous les moyens à notre disposition, qu'il s'agisse de la politique du crédit, de la politique des prix, de la politique budgétaire ou des dispositions propres à limiter la consommation énergétique et à lutter contre les gaspillages. En outre, ce plan comportera des mesures fiscales qui auront pour objet, à la fois, de freiner les tensions inflationnistes, de financer les importantes mesures sociales que le Gouvernement arrêtera le 19 juin et de maintenir un strict équilibre budgétaire, ce qui signifie que seront stérilisées les plus-values résultant de l'inflation. J'ajoute que trois principes guideront notre action. Ce sera un programme de justice. Les mesures fiscales marqueront, par leur choix, les orientations de la nouvelle politique fiscale du Gouvernement, visant à une plus juste répartition de la contribution publique.

Ce sera un programme de progrès, qui ne tombera pas dans l'erreur paresseuse de la déflation et conservera, parmi ses objectifs prioritaires, le soutien de l'emploi.

Ce sera enfin, un programme de responsabilité qui fera appel à la concertation et au civisme.

C'est avec confiance que nous nous engageons dans cette lutte. Car si nous avons des handicaps à surmonter, nous nous sommes donné de solides atouts. C'est d'abord la structure de nos exportations qui, au cours des années, s'est améliorée et dont le volume continue à progresser rapidement. C'est notre situation économique dont les bases restent saines, avec une propension élevée à l'épargne et à l'investissement. C'est notre situation démographique qui nous permet de faire un nouveau bond en avant dans la voie de la croissance.

Mais il faut que cette volonté soit le fait de tous, à quelque poste qu'ils se trouvent. Je fais appel au sens de la responsabilité des Français pour qu'ils participent activement à cette oeuvre nationale.

Une fois engagé ce plan de rééquilibre, il nous faudra préparer l'avenir à plus long terme de notre économie.

Dans ce but, la préparation du VIIe Plan sera immédiatement entreprise.

Mais la planification, qui doit rester l'outil essentiel de notre développement économique à moyen terme, doit connaître une profonde adaptation dans ses méthodes et ses objectifs, pour répondre aux exigences du monde moderne.

Il convient, d'une part, que la concertation, tout en étant encore développée, perde le caractère un peu rigide et conventionnel qu'elle a progressivement acquis.

Il faut, d'autre part, que soient plus clairement affirmées, dans les objectifs que nous nous fixerons, la dimension de l'homme et la qualité de sa vie quotidienne.

Le VIIe Plan devra assurer à la fois la modernisation de notre appareil productif, le développement des équipements collectifs, une meilleure utilisation des ressources publiques et une accentuation de nos efforts en vue d'une meilleure répartition des richesses.

La politique d'industrialisation de la. France, le développement de sa capacité de recherche et la réduction de sa dépendance énergétique seront des objectifs prioritaires.

En même temps, les phénomènes de pénurie qui sont apparus sur les marchés alimentaires mondiaux montrent tout l'intérêt que nous avons à développer notre agriculture et à en faire un des éléments essentiels de notre puissance économique et de l'équilibre de nos échanges extérieurs. Je tiens à saluer ici la capacité de l'agriculture et des agriculteurs français qui sont une des chances de notre pays dans un monde moderne.

La croissance restera donc un des objectifs du VIIe Plan, mais il faut ; lui donner sa pleine signification. Il ne s'agit pas de rechercher un pourcentage élevé de croissance au prix d'un bouleversement des structures et de contraintes excessives sur les individus, mais d'en fixer le rythme et les modalités de façon que les Françaises et les Français en bénéficient dans la qualité même de leur vie.

La finalité profonde du Plan devra être de rendre les Français plus heureux.

Sur ces transformations, sur ces orientations nouvelles, j'ai demandé au commissaire général du Plan de me faire des propositions audacieuses qui seront examinées par le Gouvernement dans le courant de l'été, afin que les instances de préparation et de concertation nouvellement mises au point puissent se mettre au travail dès le mois d'octobre prochain.

Mais cet objectif que le Gouvernement retient pour le VIIe Plan, il entend s'en inspirer dès maintenant pour promouvoir, dans l'esprit de changement qu'a défini le Président de la République, la transformation de notre société.

Forts de connaissances de plus en plus variées, plus habiles à utiliser des outils intellectuels complexes, alimentés en informations toujours plus abondantes, un nombre croissant de Français refusent l'état de travailleur dépendant et de citoyen passif. Ayant obtenu une part de la prospérité générale, ils cherchent désormais à obtenir un partage de la dignité et donc du pouvoir. Il nous appartient de répondre à ce nouveau défi, même si, trop souvent -et c'est vrai -la puissance des nantis et des oligarchies s'oppose de toutes ses forces à la République des citoyens.

Nous devons également résoudre de nouveaux problèmes avant même d'avoir pleinement surmonté les difficultés du monde d'hier. Nous devons concilier aujourd'hui des exigences contradictoires : l'industrialisation nécessaire, mais aussi la nécessaire sauvegarde d'un environnement naturel menacé; la capacité enfin atteinte de vaincre la pauvreté et de réduire les inégalités, mais la qualité de la vie plus précieuse soudain aux yeux de nos contemporains que les biens matériels et les innovations techniques dont nos pères rêvaient.

Nous ne devons pas nous en étonner. C'est la loi de l'Histoire. Toutes les époques de grand changement ont connu ce double mouvement d'impatience vers l'avenir et de rêve d'un retour impossible au passé. Il est inévitable que la crise de croissance de notre civilisation provoque l'incertitude et l'anxiété.

Il est des moments, dans l'histoire des peuples, où tout concourt à rendre plus aiguë la conscience, à la fois collective et individuelle, de la nécessité de profondes transformations. Qui peut douter que le peuple français ne vive un tel moment ? La récente campagne électorale a montré ; cet unanimité profonde, ce désir d'entrer dans une phase nouvelle de notre histoire nationale. Notre vocation est de conduire cette affaire avec enthousiasme et imagination, et non de la subir avec résignation. Nous voulons donner aux Françaises et aux Français ce surplus d'élan et d'espérance digne de leur passé et conforme à leur volonté.

Sur les directives du Président de la République, le Gouvernement conduira ses actions permettant. de construire une France plus heureuse, une société plus juste, c'est-à-dire plus sûre et plus égale, une vie plus agréable dans un monde plus humain et des relations sociales plus fondées sur la responsabilité et la participation des citoyens.

Une société plus juste.

C'est tout d'abord une société qui répond à cette aspiration profonde de l'homme d'aujourd'hui pour la sécurité.

L'un des progrès essentiels accomplis depuis cent ans par les sociétés industrielles a été la réduction progressive des terribles insécurités qui pesaient autrefois sur des individus exposés à des forces brutales qui les dépassaient. Il s'agit de poursuivre activement ce progrès.

D'abord, en assurant une meilleure sécurité de l'emploi. Celle-ci dépend bien entendu de la politique économique générale qui s'appliquera à maintenir un niveau d'emploi satisfaisant, mais qui ne peut éviter tel ou tel accident.

Il faut donc assurer à chacun une protection plus réelle, notamment contre, le risque de licenciement collectif. J'inviterai, sans délai, les organisations représentatives, patronales et syndicales, à se concerter avec les Pouvoirs ;: publics pour définir les moyens d'une meilleure garantie de l'emploi.

Sécurité aussi à l'égard des risques majeurs de l'existence: la maladie et la vieillesse. Au cours de la campagne, présidentielle, des engagements précis ont été pris par le Président de la République quant à l'établissement progressif d'une protection minimale de tous les Français à l'égard de ces deux risques. Ces engagements seront rigoureusement tenus par le Gouvernement.

Sécurité pour les familles. Dès maintenant, le Gouvernement engagera avec leurs organisations représentatives une concertation pour que les allocations familiales assurent à leurs bénéficiaires, non seulement le maintien, mais aussi un accroissement de leur pouvoir d'achat. A plus long terme, dans le cadre du VIIe Plan, devront être recherchées des formules nouvelles de progrès et de sécurité tendant à assurer à chaque foyer un revenu

Sécurité pour les femmes en leur permettant de concilier leur responsabilité de mères de famille, leur activité professionnelle et leur volonté légitime de jouer, au même titre que les hommes, un rôle actif dans la vie sociale. Il s'agit d'un problème difficile parce qu'il touche à des aspects aussi divers que la construction de crèches, la multiplication des classes maternelles ou l'aménagement du temps de travail.

Un secrétariat d'Etat directement rattaché au Premier Ministre sera chargé à ce sujet d'une mission d'initiative et de coordination.

Mais c'est aussi une question difficile parce qu'elle met en cause des habitudes séculaires et soulève des problèmes moraux. Celui de l'interruption de grossesse est le plus actuel; il devra, je l'indique au Parlement, être tranché dès cette année.

Sécurité mais aussi égalité.

Combattre l'inégalité des chances, notamment celles des jeunes, et réduire l'inégalité des conditions constituent, pour les années à venir, une tâche prioritaire, peut-être la tâche prioritaire des Pouvoirs publics et des partenaires sociaux.

Le Gouvernement mènera cette action en poursuivant les efforts entrepris pour faciliter à tous un accès égal à la culture et à un enseignement totalement démocratique. Cela implique notamment un nouveau développement de l'éducation du plus jeune âge, une révision du système éducatif et un renforcement de notre dispositif de formation permanente dont les modes de gestion devront être améliorés, peut-être dans le sens paritaire. Nous devrons également réaliser une plus juste répartition des revenus. A cet égard, l'action gouvernementale se fixe deux objectifs.

Le premier est de continuer et d'intensifier ce qui a déjà été entrepris en faveur des plus défavorisés, actifs et inactifs, de sorte qu'ils soient assurés de conditions de vie répondant aux exigences de la société d'aujourd'hui.

Il ne doit plus y avoir de place chez nous pour la pauvreté. C'est dans cet esprit que le Gouvernement prendra rapidement des mesures pour améliorer la situation des travailleurs immigrés, notamment pour leur logement et une meilleure insertion dans la société française. Un secrétaire d'Etat sera spécialement chargé de cet important problème. Mais une politique sociale qui se borne à améliorer la part des plus humbles ne répond plus aux exigences du temps présent. Le besoin de la dignité conduit à considérer comme insupportables les écarts de revenus : que nous constatons aujourd'hui et les satisfactions de caractère marginal que la possession de revenus excessifs confère à leurs bénéficiaires.

Ce sont ces écarts qu'il faut réduire par une action progressive mais : déterminée, en considérant les revenus sous toutes leurs formes, y compris les plus-values, facteurs incontestables d'enrichissement.

Pour atteindre ces deux objectifs, améliorer le sort des plus modestes et resserrer l'échelle des revenus, le Gouvernement recourra à l'ensemble des moyens dont il dispose: la fixation réglementaire du SMIC, la détermination des prestations sociales, le rôle qui lui revient dans la politique contractuelle, mais aussi, bien entendu, la fiscalité.

Poursuivre, développer, achever la réforme fiscale sera l'une des tâches essentielles du Gouvernement. Il s'agit que l'égalité fiscale devienne une réalité vécue par tous les Français et que l'impôt joue pleinement, sans privilège ni discrimination, de droit ou de fait, son rôle redistributeur. Une vie également plus agréable dans un monde plus humain.

L'enlaidissement et l'encombrement de certaines de nos villes, la monotonie et la parcellisation du travail, la pollution de certains biens essentiels, les abus d'une paperasserie terrifiante, exigent une réaction volontaire.

Ma conviction est que ces maux ne sont pas des fatalités et qu'il est possible de les guérir par une utilisation intelligente des moyens qu'offrent la science et la technique. Mon Gouvernement orientera son action de façon à introduire plus d'aménité dans la vie quotidienne. La création d'un Ministère de la Qualité de la vie, voulu par le Président de la République, traduit bien cette volonté. Une action mieux coordonnée à l'échelon européen sera dans bien des cas, le moment décisif de hâter un progrès qui, dans les conditions de la concurrence internationale, est souvent difficile à accomplir au niveau d'un seul pays. Dans ce domaine, Je retiendrai cinq actions essentielles : la protection de la nature, l'humanisation de la vie urbaine, l'amélioration des conditions de travail, l'aménagement des loisirs, l'allégement du formalisme administratif. La protection de la nature d'abord, indissociable du maintien d'un tissu rural vivant.

Nous sommes dans un monde confronté aux problèmes de la faim, de l'exiguïté des espaces, de l'accumulation des déchets de moins en moins biodégradables, de la disparition irréversible des milieux naturels. Notre pays a la chance d'avoir des espaces de qualité permettant de compenser les excès de l'urbanisation. Nous devons donc mener une politique active de lutte contre la pollution et de réanimation de la France rurale.

Dans cet esprit, le Gouvernement agira pour enrayer la dévitalisation qui frappe nos campagnes. Il mettra, notamment, un terme au processus de fermetures ou de transferts excessifs des services publics indispensables ; à la vie de nos bourgs et de nos villages.

L'humanisation de la vie urbaine, ensuite. Un grand effort d'équipement, d'aménagement, mais aussi d'imagination, doit être poursuivi pour rendre la ville aux hommes. Il s'agit, d'une part, de créer les conditions d'une vie plus détendue dans les grands centres urbains et leurs banlieues, en particulier par une amélioration des transports collectifs et de la sécurité des citoyens. Il s'agit, d'autre part, de renforcer, dans notre armature urbaine, la part des villes moyennes dont tout nous montre, aujourd'hui, qu'elles répondent de plus en plus aux exigences de la vie économique, de l'aménagement du territoire et aux aspirations des Français.

Il faut protéger les hommes contre le caractère anonyme et mécaniste de la société industrielle et urbaine. A cet effet, le maintien et le développement d'entreprises petites et moyennes à responsabilité personnelle, de commerces" indépendants et d'un artisanat dynamique constituent un facteur d'équilibre absolument indispensable.

L'amélioration des conditions de travail constitue un autre secteur essentiel de notre action.

Une concertation a déjà été engagée à ce sujet entre les partenaires sociaux. De leur côté, les Pouvoirs publics viennent de créer une agence, spécialisée pour faciliter l'effort de recherche qui s'impose. J'indiquerai simplement qu'il s'agit, aux yeux du Gouvernement, d'un chantier prioritaire de l'action concertée des partenaires sociaux et des Pouvoirs publics et que le Gouvernement mettra en oeuvre tout ce qui dépend de lui pour favoriser les progrès indispensables en ce qui concerne la sécurité et l'hygiène, une meilleure conciliation des contraintes du travail et des exigences de la vie privée, ainsi que l'enrichissement du travail, notamment du travail industriel.

Il est certain que les structures du travail devront évoluer, que le travail à la chaîne devra être reconsidéré. C'est là une grande et difficile affaire, mais il est indispensable de progresser, le plus rapidement possible, pour réconcilier peu à peu l'homme et son travail et rendre à la condition des travailleurs manuels la considération et l'attrait dont elle devrait être entourée dans une société industrielle moderne.

L'aménagement des loisirs et des vacances sera l'un des problèmes majeurs des dix prochaines années.

C'est un domaine où nous devrons réduire les inégalités qui résultent des disparités de revenus et mettre en oeuvre les moyens nécessaires pour répondre aux besoins nouveaux qu'entraîneront la réduction souhaitable de la durée du travail et l'abaissement progressif de l'âge de la retraite.

1°) Enfin, nous nous attacherons à l'allégement du formalisme administratif. Qu'on ne s'y méprenne pas. Nul plus que moi, qui ai l'honneur d'être issu de la fonction publique, n'a conscience de la très grande qualité de nos fonctionnaires. Ce n'est donc pas mettre en cause leurs mérites et leur dévouement que de constater que nous ne sommes pas parvenus à maîtriser l'envahissement paperassier, qui est une des formes de l'aliénation moderne.

Je suis décidé, dans ce domaine, à donner une impulsion majeure à l'action gouvernementale et à procéder, chaque fois que possible, par des actions radicales. Il n'est plus supportable pour l'individu d'être enfermé dans un ghetto de formulaires contraignants et inintelligibles qui développent chez lui des réflexes de culpabilité et de rejet.

Pour mieux stimuler et éclairer cet effort, je demande à chaque Ministre de constituer auprès de lui un comité d'usagers chargé de faire entendre l'avis des intéressés et de proposer toutes les formules permettant d'humaniser les rapports entre le citoyen et l'administration, de simplifier ou de mieux faire comprendre les inéluctables contraintes législatives ou réglementaires de la vie contemporaine. Ce comité sera présidé dans chaque Ministère par un parlementaire en mission. Justice, qualité de la vie, enfin, et c'est la troisième voie de la transformation que nous devons accomplir. Les relations sociales doivent être plus fondées sur la responsabilité et la participation des citoyens.

Il s'agit là du seul moyen de concilier deux exigences essentielles d'une société telle que nous la voulons, moderne et libre: l'épanouissement individuel et l'efficacité collective.

L'épanouissement individuel, qui implique que chacun soit le plus possible l'acteur de son propre destin, donc qu'il participe aux décisions qui le concernent. Et l'efficacité collective qui suppose, elle aussi, non des cohortes passives d'individus impuissants et indifférents, mais un concours actif et conscient d'hommes responsables.

Cet objectif, défini par le Président de la République, le Gouvernement le poursuivra dans tous les domaines.

Dans celui de l'information d'abord, préalable indispensable à toute participation et qui doit être libre, claire et objective.

Dans le domaine de la vie politique, notamment pour les jeunes, en faveur desquels un projet de loi sera déposé ayant pour objet d'abaisser l'âge du droit de vote. Le Gouvernement demandera qu'il soit voté dès la présente session.

Dans le domaine de la vie locale et régionale, il s'agit, aujourd'hui, de poursuivre hardiment une politique de déconcentration et de décentralisation. Une large autonomie devra être donnée aux collectivités locales pour faciliter une redistribution des tâches, qui puisse s'opérer sans rupture et sans heurt, en ménageant les transitions indispensables.

C'est à ce prix que le niveau régional pourra trouver sa consistance et que les regroupements souhaitables se réaliseront dans toutes les agglomérations urbaines comme dans toutes les campagnes.

Cette autonomie permettra d 'humaniser la gestion des villes et de développer la participation locale en rendant possible la création de structures aptes à résoudre certains problèmes spécifiques des vastes des extensions urbaines.

Sans attendre que cette évolution soit achevée, et dans le dessein de la provoquer, le pouvoir local pourrait être doté d'un contenu réel par le transfert aux collectivités territoriales d'une part aussi substantielle que possible des attributions, des dépenses et des ressources de l'Etat.

C'est à ce niveau que devraient être recherchées des solutions aux problèmes posés "par la sauvegarde de l'environnement, la maîtrise du marché foncier, l'aménagement du cadre de vie, l'adaptation du logement " et la modernisation des services de santé, pour ne citer que l'essentiel.

Le domaine, enfin, de la vie sociale, et cela dans deux directions. La première est celle de la concertation et de la politique contractuelle. Aux yeux du Gouvernement, il s'agit là de pratiques fondamentales d'une démocratie sociale, car ce sont les seules qui permettent de respecter l'identité de chacun des partenaires sociaux, leur droit à la différence, et de dégager entre eux, dans l'intérêt commun, les points d'accord, qui sont toujours plus nombreux qu'on ne le pense.

C'est dans cet esprit que je recevrai dans les prochaines semaines, successivement, toutes les grandes organisations syndicales et professionnelles afin d'examiner avec elles non seulement les problèmes du présent, mais aussi les perspectives d'avenir. Divisée sur les choix idéologiques, notre société peut et doit trouver son unité dans une approche pragmatique des problèmes concrets. C'est par la pratique systématique de la concertation et par la politique contractuelle qu'elle y parviendra.

La seconde direction est celle de la réforme de l'entreprise, immense et difficile sujet qu'il faut aborder avec un esprit d'ouverture et de réalisme, avec la conscience des nécessités pratiques du bon fonctionnement de nos entreprises et avec la volonté de faire de la participation une réalité de plus en plus vécue.

Certes, la législation récente permet déjà aux salariés de participer, aux bénéfices de l'entreprise ou d'y acquérir des actions. Mais ce n'est pas suffisant. Ce qui est en cause aujourd'hui, c'est la capacité de nos sociétés libérales :

d'introduire la démocratie dans les relations du travail comme elles ont su l'introduire autrefois dans les relations politiques. Beaucoup d'entreprises sont prêtes à envisager une mutation profonde de leurs méthodes de gestion et de commandement comme de leur organisation interne. Les formes de commandement devront être repensées dans une direction où l'autorité ferait plus largement place à la conviction et à l'aptitude. Le Gouvernement définira dans les prochaines semaines la méthode de concertation permettant de dégager, avec les intéressés les plus qualifiés, les éléments concrets de cette transformation essentielle pour la libération des hommes dans leur labeur quotidien. Ces transformations ne seront pas sans difficulté. Elles seront les résultats d'un travail entrepris en commun par le Gouvernement, le Parlement et les partenaires sociaux. Elles seront réalisées parce qu'elles sont la condition de l'équilibre de la société de demain. L'approche de l'an 2000 ne doit pas provoquer en nous la grande peur de l'an 1000 mais, au contraire, l'enthousiasme et la volonté de mettre le progrès au service de l'homme. Mesdames, Messieurs, je ressens profondément la responsabilité qui m'a été confiée par le Président de la République. Cette responsabilité est personnelle, mais elle est aussi celle d'une génération qui commence à prendre en charge le destin de la France.

Etudiant en 1958, je me souviens de ma consternation et de ma révolte devant l'état dans lequel les querelles stériles des partis avaient plongé la' France.

Je me souviens de mon espoir immense lorsque le général de Gaulle, traitant l'essentiel avec sa fascinante lucidité, avait entrepris de rendre à la nation sa dignité et sa grandeur. Il l'a fait avec génie dans le cadre qu'il a lui-même forgé, celui de nos institutions, qui sont la condition permanente de notre progrès et auxquelles je n'ai pas besoin de rappeler notre attachement.

Ma génération politique, née avec la Ve République, témoin de l'immense effort de redressement national effectué depuis quinze ans, peut entendre et comprendre ce nouvel appel de la nation qui s'amplifie derrière les bruits familiers et épuisants de l'urbanisation et de la croissance.


Source http://sites.univ-provence.fr, le 1er décembre 2010

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