Entretien de M. Alain Juppé, ministre de la défense et des anciens combattants, dans "Le Monde" du 19 janvier 2011, notamment sur la lutte contre le terrorisme, la coopération militaire et sur la France dans l'OTAN. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Alain Juppé, ministre de la défense et des anciens combattants, dans "Le Monde" du 19 janvier 2011, notamment sur la lutte contre le terrorisme, la coopération militaire et sur la France dans l'OTAN.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre de la défense et des anciens combattants

ti : Q - La France n'a-t-elle pas commis une faute politique face au soulèvement du peuple tunisien, en soutenant jusqu'au dernier moment le président Ben Ali ?

R - La France reste fidèle aux deux principes fondamentaux de sa politique étrangère : la non-ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat souverain, le soutien à la démocratie et à la liberté. Pour tous, Européens et Américains, la Tunisie connaissait un développement économique important et avait toutes les apparences de la stabilité politique. Une classe moyenne émergeait, le statut de la femme s'améliorait, un effort important était porté sur l'éducation.

Sans doute avons-nous sous-estimé le degré d'exaspération de l'opinion publique face à un régime policier et dictatorial.

Aujourd'hui, nous disons clairement que les choix et les aspirations du peuple tunisien doivent être entendus. Nous avons appelé pour cela à la fin des violences et à l'organisation d'élections libres au plus vite. Nous sommes prêts à soutenir ce processus démocratique. La Tunisie est un pays ami.

Q - Au Sahel, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) a tué trois otages français. La France a choisi de répondre par la force et d'intervenir militairement. Est-ce une guerre ? A-t-on changé de stratégie ?

R - J'évite d'utiliser des termes extrêmes. Nous nous battons contre le terrorisme, comme nos alliés européens et américains. Et il n'y a pas de virage stratégique. Je rappelle qu'il y a quelques mois nous avons appuyé l'opération mauritanienne pour tenter de libérer notre otage Michel Germaneau. La France fera tout pour protéger ses ressortissants et entend donner le signal de sa détermination pour décourager les actes de terrorisme. La France ne doit pas mener seule cette bataille, qui concerne d'abord les pays de la région. Il faut arriver à ce que la Mauritanie, le Mali, le Niger et l'Algérie se rassemblent davantage pour lutter contre le terrorisme. Cette volonté commune ne nous a pas encore permis de maîtriser le terrain. Il ne faut pas renoncer.

Q - Pour cela, le gouvernement a-t-il un «plan Sahel» ?

R - Les pays les plus concernés par la menace terroriste - la Mauritanie, le Mali et le Niger - doivent asseoir durablement leur autorité sur l'ensemble de leurs territoires. L'action de la France vise à renforcer leurs capacités à faire face à ce défi grâce à une coopération à la fois politique, militaire et civile. L'Union européenne va apporter sa contribution.


Q - La France réduit sa présence en Afrique au moment où les Américains, mais aussi les Chinois - qui vont avoir une base à Djibouti -, développent la leur. Faut-il réajuster le dispositif ?

R - Notre dispositif est aujourd'hui bien équilibré, avec des forces prépositionnées de chaque côté de l'Afrique : à l'est, à Djibouti ; et à l'ouest, au Gabon. Nous avons actualisé nos accords de défense avec nos partenaires africains : nous ne sommes plus en Afrique pour intervenir dans les affaires intérieures des Etats. J'ai récemment évoqué avec le président tchadien la question de l'opération «Epervier», qui comporte 950 hommes : nous souhaitons la faire évoluer vers une coopération bilatérale. Nous avons renforcé notre présence dans le Golfe, ce qui facilite notre déploiement en Afghanistan.

Nous devons également continuer de mutualiser au niveau européen les actions que nous menons en Afrique, à l'image de l'opération anti-piraterie «Atalante» au large de Djibouti. La France n'avait pas les moyens de la conduire seule. Le bon fonctionnement d'Atalante encourage à poursuivre le partage des responsabilités avec nos partenaires européens.

Q - Vous avez récemment déclaré que l'Afghanistan était un piège pour tous les contingents engagés. Quelle est l'issue ?

R - La feuille de route des Alliés de l'OTAN - transférer aux Afghans la responsabilité de leur sécurité d'ici 2014 - a le mérite de la clarté.

Je ne vois pas de solution alternative. Rester n'est pas sans risque, je n'oublie pas les morts que nous déplorons, mois après mois. Mais partir aujourd'hui serait un renoncement dangereux dans notre lutte contre le terrorisme et un facteur de déséquilibre global. Je l'ai dit à nos soldats pour leur rappeler le sens de leur mission. Quelles seraient les conséquences, sur l'ensemble de la région, du retour d'un régime taliban ou extrémiste ?

Le général américain David Petraeus, qui commande la Force internationale d'assistance à l'Afghanistan, considère que les forces alliées progressent. J'ai constaté lors de mon récent déplacement en Afghanistan que nos soldats marquent des points en Surobi et en Kapisa. Nos militaires devraient être en mesure de transférer aux Afghans la responsabilité de la Surobi à la mi-2011.

Il faut accentuer nos efforts pour tenir le calendrier. Il est en tout cas important de rassurer aujourd'hui ceux qui hésitent à basculer d'un côté ou de l'autre : nous poursuivrons après 2014 un partenariat de long terme avec l'Afghanistan, axé sur la coopération et le développement. Beaucoup se jouera aussi dans la volonté du Pakistan de coopérer. Ce n'est pas gagné. Il est important que la France et les Européens mènent un dialogue direct avec les Pakistanais.

Q - Vous avez rencontré pour la première fois votre homologue britannique, Liam Fox. Le traité franco-britannique du 5 novembre va-t-il déboucher sur des coopérations de défense concrètes ?

R - Nous sommes entrés dans le vif du sujet. Un volet va continuer de se dérouler dans la discrétion, avec ce que nous faisons à Valduc (Côte-d'Or) pour associer nos efforts de recherche en matière de simulation et de maintien de la sûreté et de la fiabilité de nos armes nucléaires.

Pour le reste, nos groupes de travail et nos chefs d'état-major sont très actifs. Nos ambitions portent par exemple sur le développement d'un drone franco-britannique de moyenne altitude à horizon de dix ans et sur le domaine aéronaval, afin de rendre nos équipements interopérables. Nous avons également évoqué la création d'une force expéditionnaire commune, même si nous devons encore discuter des types d'opérations sur lesquelles la déployer. Il faut bien baliser le chemin pour s'assurer qu'on progresse. Nous ferons un bilan très précis de la première étape au sommet de l'automne 2011.

Q - Vous voulez relancer l'Europe de la défense, mais les Britanniques n'en veulent pas !

R - Le traité franco-britannique peut être une brique de l'édifice et il n'est pas exclusif d'autres coopérations. La volonté française est de pousser les feux avec les Allemands et les Polonais. Nous avons, dans une lettre conjointe, appelé la haute représentante de l'Union européenne, Catherine Ashton, à s'impliquer dans une politique de sécurité et de défense commune. Nous n'avons pas encore obtenu de réponse. Nous souhaitons en avoir une.

Nos restrictions budgétaires ont constitué une forte incitation pour les Britanniques et les Français à se rapprocher. Espérons que ces mêmes contraintes motivent les Européens à poursuivre les mutualisations.

Q - Quel bilan faites-vous du retour dans le commandement de l'OTAN, sur lequel vous aviez des réserves il y a quelques années ?

R - Tout bien considéré, les avantages sont supérieurs aux inconvénients. Notre rôle dans le commandement de l'Alliance est renforcé et nous n'aurions sans doute pas signé le traité avec les Britanniques sans mettre un terme aux vieilles méfiances. Le sommet de Lisbonne en novembre a été un succès pour la France. Les Alliés ont clairement dit que l'Alliance serait nucléaire tant qu'il y aurait des armes nucléaires sur la surface de la planète et que la défense antimissile ne serait pas un substitut à la dissuasion. Nous avons surmonté nos différences avec les Allemands sur ce point. Les alliés ont en outre décidé à Lisbonne de coopérer avec les Russes à une défense antimissile.

Q - Comment faire coopérer la Russie à un système qu'elle juge menaçant pour ses intérêts ?

R - Ce sera compliqué, mais il faut faire un choix : est-ce que nous voulons créer avec la Russie un climat de confiance ? Ou est-ce que nous continuons à y aller à reculons ? Bien sûr, nous avons, sur certains sujets, des divergences avec la Russie. Mais, là encore, l'avantage de créer un partenariat stratégique avec la Russie est très supérieur aux inconvénients possibles. C'est une position commune avec l'Allemagne, et même avec les Britanniques, sous certaines réserves.

J'ai entendu Barack Obama dire à Dmitri Medvedev, à Lisbonne : «Vous n'êtes pas seulement un partenaire mais un ami ». On ne peut pas reprocher à la France de livrer des bateaux - les bâtiments de projection et de commandement Mistral - à un ami. Et en Russie, nous avons intérêt à jouer la carte de ceux qui veulent un vrai partenariat avec l'Europe.

Q - A mesure que l'on va avancer sur ces dossiers, un débat sur la dissuasion ne sera-t-il pas nécessaire en France ?

R - Je n'en sens pas l'actualité. Nous avons considérablement adapté notre dissuasion aux conditions actuelles. Nous n'avons pas de leçons à recevoir en matière de désarmement : nous avons démantelé notre filière de production de matières fissiles, nous avons supprimé une des composantes de notre force de dissuasion, le plateau d'Albion, signé le traité d'interdiction complète des essais nucléaires, développé une capacité de simulation. Et nous maintenons notre dissuasion à un niveau de stricte suffisance.

Les détenteurs de grands arsenaux nucléaires se fixent pour objectif de les ramener à 1 500 têtes chacun ; nous en avons moins de 300. De plus, est-ce vraiment le moment de baisser la garde tant que la prolifération nucléaire n'est pas maîtrisée ? Nous verrons bien lorsque nous serons en mesure d'empêcher l'Iran, la Corée du Nord et d'autres pays de poursuivre sur cette voie dangereuse.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 janvier 2011

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