Déclaration de M. Eric Besson, ministre de l'industrie, de l'énergie et de l'économie numérique, à "Canal Plus" le 14 février 2011, sur les conséquences éventuelles de l'instabilité politique en Egypte et en Tunisie sur l'industrie française et sur les flux d'immigration. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Eric Besson, ministre de l'industrie, de l'énergie et de l'économie numérique, à "Canal Plus" le 14 février 2011, sur les conséquences éventuelles de l'instabilité politique en Egypte et en Tunisie sur l'industrie française et sur les flux d'immigration.

Personnalité, fonction : BESSON Eric, BIRABEN Maïtena, ROUX Caroline.

FRANCE. Ministre de l'industrie, de l'énergie et de l'économie numérique; ;

ti : M. Biraben et C. Roux.- M. Biraben : Alors que le Medef fait sa liste de courses en vue de 2012 dans un rapport sur la compétitivité dans les entreprises, le débat se focalise sur la question du coût du travail et du modèle allemand. Et pendant ce temps l'Europe doit gérer l'afflux de réfugiés tunisiens sur les côtes italiennes. É. Besson, bonjour. Soyez le bienvenu.

Bonjour, merci.

C. Roux : Bonjour. Alors une toute première question à l'ancien ministre de l'Immigration que vous avez été : l'Italie a déclaré l'état d'urgence humanitaire et elle demande une réunion d'urgence à l'Union européenne face à l'afflux de 5 000 réfugiés tunisiens qui se sont présentés sur les côtés de Lampedusa. Selon vous, quelle doit être l'attitude de l'Europe ?

D'abord dire aux Tunisiens, et ils regardent votre chaîne, qu'il ne faut pas qu'ils prennent ce risque. La Méditerranée, c'est un cimetière à ciel ouvert depuis des années. Tous ceux qui connaissent la Méditerranée savent qu'elle est faussement calme, c'est une zone de tempête. Alors il y a eu ces derniers jours quelques accalmies qui ont permis ces arrivées et ils peuvent se retrouver pris dans des pièges. Donc d'abord dire aux Tunisiens : « Ne faites pas ça. Ne le faites pas parce que vous mettez votre vie en danger et ne le faites pas parce que l'entrée en Europe, contrairement à ce que vous pensez, n'est pas automatique ». Ceux qui sont arrivés en Italie vont voir leur situation individuelle regardée au cas par cas ; ceux qui ont droit à l'asile, ceux qui s'estiment menacés et qui vont en apporter la preuve, vont pouvoir rester sur le sol européen mais tous les autres vont être reconduits dans leur pays. Donc prise de risques insensés pour un résultat extrêmement limité pour eux.

C. Roux : Donc la réponse de l'Europe doit être une réponse de fermeté.

Pas seulement, pas seulement De prévention d'une part, d'aide et d'appui à l'économie de la Tunisie. On voit bien ce qui est train de se passer : ils ont conquis la liberté, ils n'ont pas pour autant conquis instantanément la prospérité économique, et avant la chute de Ben Ali, il y avait au-delà du désir de démocratie, un désir social, un désir d'emploi qu'ils sont en train de retrouver, d'autant que la Tunisie a une économie qui est largement fondée sur la sous-traitance industrielle d'une part, le tourisme d'autre part et les deux ont besoin d'être réactivés rapidement.

C. Roux : Est-ce que vous pensez de manière plus générale avec ce qui se passe en Tunisie, en Égypte mais aussi visiblement en Algérie, est-ce que vous pensez qu'on va au devant d'une vague d'immigration - en tous cas d'un mouvement d'immigration - en direction de l'Europe et pourquoi pas de la France ? Est-ce que c'est un sujet ?

J'espère que non. J'espère d'abord pour ces peuples eux-mêmes, accessoirement pour nous-mêmes bien sûr mais à cela, il n'y a que deux réponses possibles. D'abord tout faire pour que cette transition démocratique réussisse ; deuxièmement, accompagner autant que faire se peut - ça peut être la responsabilité de l'Union européenne - sur le chemin de la prospérité économique parce que les Égyptiens vont être effectivement, comment dire, ils vont avoir la même chose à gérer. Une attente populaire immense qui se traduit par le départ d'H. Moubarak et puis maintenant, la réalité c'est la remise en marche de l'économie.

C. Roux : Est-ce que c'est aussi un message que vous adressez aux autorités tunisiennes, égyptiennes, à établir des contrôles ? Comment est-ce que...

Ça, de toute façon, c'est inéluctable : elles vont devoir - elles coopèrent même - elles vont devoir coopérer de nouveau avec l'Union européenne pour le contrôle de leurs frontières à la sortie. Le maire en la circonstance...

C. Roux : Le maire de Lampedusa dit : « 75 % des clandestins tunisiens que j'ai rencontrés souhaitent venir en France. Je m'adresse à N. Sarkozy, c'est aussi son problème et pas seulement celui de l'Italie ».

C'est vrai, c'est vrai. D'abord ça confirme le fait que les Tunisiens, globalement les Maghrébins lorsqu'ils viennent en Europe de façon clandestine, c'est d'abord en France qu'ils ont envie de venir, ce qui est après tout normal. Ce sont nos ex-colonies, il y a la langue en commun et c'est souvent de France qu'ils rêvent. Et deuxièmement, c'est vrai aussi que ça n'est pas seulement un problème italien, même si Lampedusa c'est l'île la plus au sud, la plus septentrionale de l'Europe, donc c'est normal que ce soit le point d'entrée, mais c'est une affaire européenne et pas seulement italienne, c'est vrai.

C. Roux : C'est vrai mais la réponse doit être... Je n'arrive pas bien à comprendre, pardonnez-moi, si ça doit être un message clair de fermeté ou de tolérance vis-à-vis de réfugiés politiques éventuellement.

Non, il ne peut pas y avoir de tolérance pour l'immigration clandestine même si individuellement, humainement, vous pouvez comprendre des situations, mais globalement non : prévention et explications du fait que c'est une impasse. Lampedusa est une impasse pour ceux qui risquent leur vie pour y aller.

M. Biraben : Une dernière chose à propos des réfugiés politiques : ce sont maintenant ceux qui ont soutenu le régime Ben Ali qui peuvent être réfugiés politiques.

C'est pour ça que je disais certains peuvent avoir le droit à l'asile, mais vous l'étudiez individuellement ; ce n'est pas une décision collective, l'asile. C'est toujours vous regardez au cas par cas la situation personnelle.

C. Roux : Alors revenons à votre portefeuille. Pour rester sur cette instabilité politique en Égypte, en Tunisie et donc on le disait éventuellement en Algérie, est-ce ça pèse sur l'industrie française et sur les entreprises qui sont installées sur place ? Est-ce que vous avez des éléments chiffrés ?

Pour l'instant, ça ne pèse pas. Ça pourrait peser s'il y avait une espèce d'embolie du système puisqu'un certain nombre d'entreprises françaises - par exemple Peugeot-PSA, ont une sous-traitance industrielle avec la Tunisie, que nous avons nous-mêmes, pouvoirs publics, encouragée dans le cadre de l'Union pour la Méditerranée et de la construction d'un espace de prospérité en Méditerranée. Pour l'heure, il n'y a pas que je sache de difficultés majeures. Si un jour tel ou tel de ces pays devait s'enfoncer dans une crise ouverte, oui il y aurait des répercussions.

M. Biraben : On va parler de compétitivité des entreprises.

Oui.

C. Roux : Oui, parce que lors de son intervention jeudi dernier, N. Sarkozy n'a pas écarté formellement l'idée d'une hausse de la TVA anti-délocalisation, TVA sociale c'est selon, pour compenser une baisse des charges et du coût du travail. Il écarte le fait qu'elle pèse sur le pouvoir d'achat des Français. Alors est-ce que vous êtes favorable à l'idée d'une hausse de la TVA sociale pour baisser le coût du travail ? On rapporte que c'est un sujet qui divise votre majorité.

Oui. D'abord écartons l'hypothèse : il n'y aura pas d'augmentation de la TVA pendant ce mandat ; N. Sarkozy a été très clair. Maintenant pour l'avenir, on peut ouvrir un certain nombre de débats. La France a perdu de la compétitivité, comparée à d'autres pays dont l'Allemagne depuis l'année 2000. C'est l'année 2000 qui est à peu près le point de césure où nous perdons de la compétitivité ; donc nous sommes bien obligés de nous demander comment nous pouvons faire. Et sur le plan industriel, ça veut dire beaucoup de choses : choisir de bons créneaux, les bonnes innovations, les bons secteurs ; par exemple, investir sur de futurs véhicules électriques. Ça peut être aussi dire comment nous allons travailler mieux, grandes entreprises et PME-PMI - on ne le fait pas assez en France. Et puis ça peut être le coût du travail, et la caractéristique du coût du travail en France, c'est qu'il a proportionnellement plus augmenté que par rapport à l'Allemagne qui est notre principal partenaire, principal concurrent et notre principal importateur-exportateur. Donc nous sommes obligés de nous étalonner par rapport à l'Allemagne.

C. Roux : « Nous étalonner par rapport à l'Allemagne » qu'est-ce que ça veut dire concrètement ? Comment on fait pour baisser le coût du travail en France ?

Là, vous avez plusieurs pistes. D'abord, vous pouvez essayer de maîtriser les dépenses sociales par exemple, puisque vous voyez que c'est sur la protection sociale, les charges sociales, que nous sommes plus élevés, plus lourdement chargés, entre guillemets, que ne l'est l'Allemagne, pas tant sur les salaires, les salaires c'est à peu près pareil. La couverture sociale coûte plus cher en France, et surtout la tendance va à la dégradation de notre compétitivité, ça s'est accru ces dernières années, d'où le débat « faut-il prélever moins sur les salaires et plus par l'impôt ? » qui est un débat...

C. Roux : ... et pourquoi attendre E. Besson ? Pourquoi dire on ne peut pas le faire avant 2012 ?

Ah ben, pour la TVA, c'est très clair, vous ne pouvez penser basculer une partie des cotisations sociales patronales sur la TVA que si vous êtes en système de croissance élevée avec une inflation faible et avec des partenaires sociaux qui sont prêts à ne pas répercuter dans les prix l'augmentation. Troisièmement, il faut veiller au panier des ménages modestes. Et vous voyez bien que les conditions aujourd'hui de toute évidence ne sont pas réunies. Maintenant, si vous me demandez à titre strictement personnel, puisque j'avais fait en 2007 un rapport sur cette question, moi je suis plutôt favorable au basculement d'une partie des cotisations sociales patronales sur une forme d'impôt et pourquoi pas une forme de TVA progressive.

C. Roux : Un chiffre, la France affiche son 8e déficit commercial d'affilée alors que l'Allemagne présente un excédent pour la 17e année d'affilée. Pourquoi est-ce que la France a décroché de l'Allemagne ?

Pour les raisons que je disais à l'instant, parfois pas toujours les bons choix technologiques. Les Allemands ont une croissance portée par l'exportation, ils ont fait souvent les bons choix. Et deuxièmement, il y a une question de compétitivité, ce qui est normal, puisque nous sommes dans un espace ouvert, il est normal que nous ayons les répercussions de notre manque de compétitivité. Maintenant, si nous sommes un peu moins bons par rapport à l'Allemagne...

C. Roux : ... « Un peu moins bons » !

Ne nous auto-flagellons pas non plus ! Nous sommes parmi les meilleurs en Europe et nous gardons dans quantité de secteurs de l'industrie beaucoup de force. (.../...)

Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 14 février 2011

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