Interview de M. François Fillon, Premier ministre, au quotidien "Al Hayat" le 11 février 2011, sur la position de non-ingérence de la France face aux aspirations démocratiques du monde arabe, l'évolution du processus de paix au Proche-Orient, la situation au Liban et la lutte contre le terrorisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Fillon, Premier ministre, au quotidien "Al Hayat" le 11 février 2011, sur la position de non-ingérence de la France face aux aspirations démocratiques du monde arabe, l'évolution du processus de paix au Proche-Orient, la situation au Liban et la lutte contre le terrorisme.

Personnalité, fonction : FILLON François.

FRANCE. Premier ministre

ti : Q - Vous venez dans les pays du Golfe en Arabie saoudite, Abou Dabi et Dubaï à un moment historique dans le monde arabe. Quel est l'objet de cette tournée ?

R - Je suis heureux d'effectuer cette visite en Arabie saoudite et aux Emirats Arabes Unis, ma première en tant que Premier ministre. La France, à l'initiative du président de la République, a fait le choix de resserrer ses liens avec les pays du Golfe et d'établir de véritables partenariats stratégiques avec en particulier l'Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis. Ces deux pays sont de longue date des amis et des alliés de la France. C'est un engagement fort, qui s'est traduit en quelques années par le renforcement de nos liens dans tous les domaines, politiques, économiques, mais aussi militaires avec l'ouverture d'une base à Abou Dabi ou culturels : je pense à l'Université Sorbonne Abou Dabi dont j'inaugurerai les nouveaux locaux lors de mon voyage, je pense aussi au Louvre Abou Dabi ; je pense enfin à la participation de la France, en tant qu'invité d'honneur, au festival de la Janadiriya, l'an passé, à Riyad.

Ce déplacement sera également l'occasion d'évoquer les questions régionales qui nous préoccupent le plus et sur lesquelles je souhaite consulter nos partenaires saoudiens et émiriens. Je pense à la situation au Proche-Orient où il y a toujours urgence à agir et aux questions touchant l'ensemble du monde arabe. Je souhaite également aborder bien sûr les grandes questions internationales, au moment où la France assure la Présidence française du G20, dont l'Arabie saoudite est membre et auquel les Emirats Arabes Unis vont participer en 2011. Les pays du Golfe sont devenus des acteurs majeurs de la mondialisation avec lesquels nous souhaitons travailler étroitement.

Q - Quel commentaire faites-vous face aux développements historiques en Tunisie, Egypte et Yémen. Ces présidents ont été longtemps les alliés et amis de la France et de l'Occident. Allez-vous revoir votre politique dans cette région ?

R - La France salue la dignité et le courage du peuple tunisien qui a réussi à prendre en main son destin en faisant une révolution pacifique. A titre bilatéral comme dans le cadre de l'Union européenne, la France va tout mettre en oeuvre pour aider la Tunisie à réussir sa transition et établir une démocratie durable et apaisée. La Tunisie ne manque pas d'atouts pour cela avec son importante classe moyenne, son haut niveau d'alphabétisation et son niveau de développement économique et social.

Au-delà de la Tunisie, nous voyons que des aspirations s'expriment sur le plan politique, économique ou social dans différents pays et nous souhaitons naturellement qu'elles puissent s'exprimer librement et, sans que cela donne lieu à des violences. La France entend pour sa part suivre deux principes clairs. D'une part, le principe de non-ingérence car c'est aux peuples concernés qu'il revient de décider de leur avenir et nul ne peut prendre leur place. D'autre part, le respect porté à nos valeurs et aux principes universels. A cet égard nous partageons naturellement l'espoir des peuples d'avancer vers plus de liberté et de dignité.

Q - Pensez-vous que l'effet domino se propagera dans des pays comme l'Algérie, Libye, Jordanie et la Syrie ?

R - Il y a des aspirations communes entre les peuples mais elles ne doivent pas nous conduire à faire des raccourcis et à ignorer les spécificités et les différences qui existent entre les pays. Nous n'avons pas nous-mêmes à nous poser en donneurs de leçons. C'est aux responsables concernés qu'il appartient de répondre aux aspirations de leurs populations et, dans cet esprit, il est important que les dirigeants qui ont initié des réformes soient aussi encouragés à poursuivre dans cette voie.

Q - Craignez-vous l'arrivée en force des Forces islamistes dans toute la région ?

R - L'important à mes yeux réside dans le respect des valeurs démocratiques, de l'Etat de droit, des droits de l'Homme et des libertés fondamentales. Toutes les forces politiques attachées à ces valeurs ont vocation à participer au jeu politique. Il n'y a pas de fatalité à l'extrémisme. Comme l'a souligné le président de la République, on ne peut refuser un processus démocratique au seul motif qu'il y a un risque d'intégrisme islamiste.

Q - Vous avez vu le Premier ministre Salam Fayyad, la situation du processus de paix est désespérée par son blocage. Pensez-vous que l'effet domino va s'étendre à l'Autorité palestinienne et à son président Mahmoud Abbas ?

R - Le blocage actuel du processus de paix alimente la frustration des Palestiniens et fait le jeu des plus radicaux. La situation dans la région ne rend que plus urgente la nécessité d'un règlement du conflit israélo-palestinien. Je l'ai dit très clairement à Salam Fayyad que je recevais en visite officielle la semaine dernière à Paris. Le Quartette a fixé pour objectif aux négociateurs d'aboutir à un accord de paix d'ici la fin 2011. Nous devons poursuivre cet objectif de la création d'un Etat de Palestine viable et souverain, vivant en paix et en sécurité aux côtés d'Israël dans des frontières sûres et internationalement reconnues. Dans cet esprit, la France a annoncé qu'elle accueillerait une deuxième conférence des donateurs pour l'Etat palestinien au mois de juin, dont il est essentiel qu'elle ait une dimension politique forte. Nous devons tous aider Mahmoud Abbas et Salam Fayyad à renforcer les bases du futur Etat palestinien et oeuvrer collectivement à une relance rapide du processus de paix.

Q - La Syrie, redevenue l'amie de la France a précipité avec le concours du Hezbollah, la chute du gouvernement Hariri et la formation d'un gouvernement qui a pour mission d'arrêter la coopération du Liban avec le Tribunal spécial pour le Liban et d'arrêter son financement. Allez-vous continuer à appuyer ce gouvernement ? La Syrie a-t-elle répondu aux attentes de la France ?

R - Comme vous le savez, nous avons apporté notre plein appui au travail du gouvernement d'union nationale de Saad Hariri, formé après des élections démocratiques en 2009. Nous avons pris note de la désignation d'un nouveau Premier ministre libanais. Nous appelons le futur gouvernement à respecter les engagements internationaux du Liban, s'agissant notamment du Tribunal Spécial pour le Liban. Cette juridiction indépendante créée par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies juridiquement contraignante, doit pouvoir continuer son travail sans obstacle et avec la coopération du gouvernement libanais. Il importe, d'autre part, que ce gouvernement respecte les acquis politiques de ces dernières années, s'agissant notamment de l'indépendance et de la souveraineté du Liban. Nous faisons valoir très clairement ces principes à la Syrie dans le cadre du dialogue franc que nous entretenons avec elle.

Q - Craignez-vous que le Yémen tombe aux mains des éléments de Al Qaïda ? Quel souhait pour ce pays où le président, votre ami a annoncé qu'il ne se représenterait pas ?

R - La menace terroriste est une préoccupation commune. Les pays de la région, qui ont souffert de ce fléau, savent qu'ils peuvent compter sur la solidarité de la France. Nous sommes aux côtés du Yémen comme de l'Arabie saoudite, dont les dirigeants se sont engagés avec courage et détermination face à ce phénomène.

Nous suivons naturellement de près la situation au Yémen, notamment au sein du groupe des amis du Yémen dont la France, l'Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis sont membres. Le président Sarkozy et moi avons évoqué tous ces sujets avec le président Saleh lors de son passage à Paris en octobre dernier. Notre soutien est bien sûr total face à cette menace. Mais nous sommes également attentifs avec tous nos partenaires à trouver les bonnes réponses à des problèmes complexes. S'agissant du Yémen, nous savons que la réponse ne peut être seulement sécuritaire. Elle doit être globale et traiter les dimensions sociale et économique, ce qui passe aussi par des réformes. Les autorités yéménites se sont engagées sur cette voie. Nous soutenons leurs efforts pour la mise en oeuvre concrète de ces réformes.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 14 février 2011

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