Entretien de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre des affaires étrangères et européennes, avec le quotidien brésilien "Estado de Sao Paulo" le 20 février 2011 à Paris, sur les relations franco-brésiliennes, les priorités du G20 et les relations franco-tunisiennes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre des affaires étrangères et européennes, avec le quotidien brésilien "Estado de Sao Paulo" le 20 février 2011 à Paris, sur les relations franco-brésiliennes, les priorités du G20 et les relations franco-tunisiennes.

Personnalité, fonction : ALLIOT-MARIE Michèle.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - Des spécialistes comme Nouriel Roubini et Ian Bremmer affirment qu'il ne faut plus parler aujourd'hui du G20 mais du GZéro : sans l'urgence de la crise, les différences de valeurs et les divergences politiques et économiques au sein des membres du G20 sont en train de bloquer toute action commune ; le consensus sur des thèmes comme la régulation financière, la coordination de politiques macro-économiques ou même la lutte contre le réchauffement climatique est devenu impossible. Comment évaluez-vous ce «vide» dans la gouvernance globale ?

R - Le monde du XXIème siècle a besoin d'institutions adaptées, c'est pourquoi nous avons soutenu la réforme récente des institutions financières internationales dont l'un des résultats est que les quatre membres des Brics - dont le Brésil - figurent maintenant parmi les dix premiers actionnaires du FMI.

Nous sommes désormais dans un G20 de construction, nous travaillons sur un temps plus long. Il faut donc des réformes structurelles afin de faire du G20 une institution.

Notre travail exige un dialogue permanent entre des pays hétérogènes en termes de niveau de développement, de perception du monde et d'aspirations. Sont également associés d'autres partenaires qui ont un rôle à jouer dans la construction de l'avenir de la planète : Organisation des Nations unies (ONU), organisations régionales mais également société civile avec les partenaires sociaux, les entreprises, les organisations non gouvernementales...

Q - Le Brésil - tout comme les Etats-Unis - est totalement contre la proposition française d'adopter, au sein du G-20, des mesures visant à un contrôle sur les prix des matières premières agricoles. Le conflit, sur ce point, est-il inévitable ?

R - Nous n'avons jamais proposé un quelconque contrôle des prix ! Ce ne serait pas réaliste. Nous ne sommes pas contre le marché, nous sommes contre le marché sans règles. La volatilité des prix des matières premières agricoles est une catastrophe pour les consommateurs quand les prix s'envolent, pour les agriculteurs quand ils sont trop bas. Et même quand les prix sont hauts, ce sont souvent les spéculateurs et non les producteurs qui en bénéficient.

C'est pourquoi, dans le cadre des travaux du G20, nous réfléchissons à quatre types d'actions : la régulation des marchés financiers de matières premières, l'amélioration de la transparence sur les marchés physiques, le renforcement de notre dispositif de sécurité alimentaire et la mise au service des pays les plus pauvres de nouveaux instruments financiers d'assurance pour se protéger des hausses de prix ou des événements affectant les récoltes.

Q - Avec Lula, la décision en faveur du Rafale français, au détriment du F-18 américain et du Gripen suédois, était presque prise. Avec Dilma, cela ne semble pas être le cas. Comment voyez-vous cette compétition et la position du gouvernement brésilien ?

R - La présidente Dilma Rousseff vient de prendre ses fonctions. Il est normal qu'elle prenne le temps nécessaire à sa décision. Nous avons bâti une relation de confiance avec nos partenaires brésiliens. Nous savons être patients et nous avons confiance en nos atouts.

Le Brésil a besoin de renouveler sa flotte d'avions de combats et souhaite acquérir la connaissance lui permettant, à moyen terme, de pouvoir lui-même construire ses propres avions de manière totalement autonome.

Cette perspective, nous sommes les seuls à la lui proposer à 100 %. Le rafale, tous les experts le disent, est excellent. Il est polyvalent. Il a largement fait ses preuves en opérations. Et pour avoir volé dessus moi-même je vous le confirme !

Nous nous sommes engagés à transférer l'ensemble des technologies de l'avion permettant au Brésil d'acquérir la capacité de développement d'un avion de chasse de dernière génération, ce qu'aucun de nos concurrents ne fait. Par ailleurs, les Forces aériennes brésiliennes connaissent bien les avions français puisqu'elles disposent déjà du Mirage 2000.

Q - Le président Sarkozy soutient la candidature brésilienne à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité. Selon la France, qui doit composer le Conseil et comment le pouvoir de veto doit-il être distribué ?

R - Oui, le Brésil doit devenir un membre permanent du Conseil de sécurité ! L'engagement du président Sarkozy sur ce dossier est total. Au dernier sommet de l'Union africaine, il a mis au défi l'assemblée générale de l'ONU d'avancer concrètement cette année. Je crois que c'est le même message que M. Patriota a porté après une récente réunion du G4 à New York.

Depuis des années, nous soutenons la candidature du Brésil, comme celles de l'Allemagne, l'Inde et le Japon ainsi qu'une présence de l'Afrique. Je ne pense pas qu'un membre permanent du Conseil ait autant et aussi clairement soutenu ces candidatures. La France veut que le Conseil puisse demain remplir sa mission : maintenir la paix et la sécurité internationales. Et comment le pourrait-il s'il ne représente pas le monde tel qu'il est ? S'il ne donne pas toute sa place aux puissances d'aujourd'hui et de demain ?

Par ailleurs, pour surmonter les blocages de l'assemblée générale, nous travaillons avec nos partenaires britanniques à un projet de réforme intérimaire. Il s'agit d'instaurer une nouvelle catégorie de sièges avec un mandat plus long que celui des membres actuellement élus. A la fin de cette période intérimaire, ces nouveaux sièges deviendraient permanents. Nous espérons que ce projet nous permettra d'avancer concrètement.


Q - La France a toujours entretenu d'excellentes relations avec Ben Ali et Moubarak ; une partie des armes utilisée contre les manifestations démocratiques, par exemple, était d'origine française. Est-ce que vous regrettez d'avoir donné ce soutien ?

R - Aucun matériel de maintien de l'ordre n'a été fourni aux autorités tunisiennes durant la « révolution du jasmin ».

Plus largement, il me paraît essentiel de rappeler les principes de notre politique étrangère, qui consistent à ne pas vouloir décider à la place des peuples, mais à les soutenir et à les encourager. Comment peut-on dire que la France n'a pas aidé les défenseurs des droits de l'Homme tunisiens, alors qu'elle a accueilli et protégé la quasi-totalité de l'opposition démocratique tunisienne, ce qui nous a d'ailleurs été régulièrement reproché par les autorités tunisiennes d'alors ?

J'ai moi-même publiquement déploré les violences et condamné l'usage disproportionné de la force dans la répression des manifestations. Et je n'ai pas attendu le départ de M. Ben Ali pour le faire.

Où que ce soit, les peuples doivent pouvoir manifester pour leurs droits, leurs idées et leurs aspirations à davantage de libertés et de démocratie en toute sécurité. C'est le message que notre pays a exprimé lors des évènements en Tunisie et en Egypte en condamnant la répression et les violences.

Q - La démocratie dans le monde arabe est-elle inévitable - et désirable ?

R - S'il y a une constante dans la politique de la France, c'est sa volonté de parler à tous les peuples du monde et de nouer avec eux des liens fraternels. L'avènement de la démocratie est essentiel, dans le monde arabe comme partout ailleurs. Il est naturellement souhaitable que ces transitions se fassent rapidement et sans violence. Nous soutenons les attentes légitimes des peuples arabes à la démocratie et au respect des droits de l'Homme tout en affirmant qu'il appartient à ces peuples eux-mêmes d'en définir les voies et les moyens.

Q - Il semble que le Brésil veut changer sa position à propos de la défense des droits de l'Homme dans le monde, et le cas iranien est emblématique. Dilma a critiqué la condamnation de Sakineh et même l'attitude du Brésil lors d'une résolution à l'ONU, le gouvernement de Lula, se refusant d'utiliser le verbe «condamner» contre des pays comme Iran, Cuba et Corée du Nord. Comment la France voit-elle ce changement ?

R - Nous sommes heureux que d'autres voix notamment celle de votre présidente Dilma Rousseff se joignent à celle de la France et de nos partenaires européens pour appeler l'Iran au respect des droits de l'Homme, à la libération de tous les prisonniers injustement détenus et à l'arrêt des exécutions capitales qui se multiplient de façon inquiétante. La France ne cesse d'affirmer son opposition constante à la peine de mort, partout dans le monde et en toutes circonstances.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 22 février 2011

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