Extraits de l'entretien de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, avec "TF1" le 1er mars 2011, sur l'option d'une intervention armée en Libye et la création d'une zone d'exclusion aérienne, et la relance de l'Union pour la Méditerranée. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits de l'entretien de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, avec "TF1" le 1er mars 2011, sur l'option d'une intervention armée en Libye et la création d'une zone d'exclusion aérienne, et la relance de l'Union pour la Méditerranée.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - On l'a vu dans les reportages de nos envoyés spéciaux, la situation est très critique à la frontière tunisienne, submergée par les afflux d'étrangers réfugiés. Que compte faire la France pour aider la Tunisie ?

R - Nous avons déjà agi pour éviter le naufrage humanitaire, à la fois en Tunisie, en Egypte et en Libye.

Q - Vous parlez des deux avions qui ont été envoyés au Caire ?

R - Sur décision du Premier ministre, nous avons envoyé deux avions qui doivent délivrer plusieurs tonnes de matériel médical, ainsi que des personnels médicaux pour aider la région de la Cyrénaïque. Par ailleurs, nous sommes en train de regarder comment la Marine nationale française pourrait aussi venir à l'aide des Égyptiens qui fuient la Libye et se présentent à la frontière tunisienne. Nous avons là la possibilité de les aider à regagner leur pays d'origine l'Égypte.

Concernant l'intervention militaire dont on parle actuellement, cela mérite d'être regardé à deux fois, tout simplement parce que je ne sais pas quelle serait la réaction de la rue arabe, des populations arabes tout au long de la Méditerranée si l'on voyait les forces de l'OTAN débarquer sur le territoire du sud méditerranéen. Réfléchissons-y, je pense que cela pourrait être extrêmement contre-productif. Et puis, lorsque l'on a engagé une opération militaire, il faut ensuite en prévoir les conséquences.

Avant d'en arriver là, nous essayons d'accentuer les pressions pour faire tomber Kadhafi et il va tomber. Il tombera parce qu'il est déjà très isolé dans Tripoli. Il a perdu le contrôle de la plus grande partie du territoire de la Libye.

La menace en particulier qui a été, pour la première fois, brandie par le Conseil de sécurité des Nations unies de le traduire devant la Cour pénale internationale est quelque chose qui je pense peut le faire réfléchir.

Q - C'est la position de la France. On le comprend bien, les États-Unis n'ont pas la même option, l'armée américaine déploie ses forces tout autour de la Libye. La France est-elle d'accord et fera-t-elle de même ?

R - Je ne crois pas que l'on puisse dire cela. Les Américains font bouger leurs bateaux, ils n'ont pas décidé d'intervenir militairement. Et pour nous, il y a une règle...

Q - La Maison Blanche se prépare à une situation d'urgence.

R - Oui mais cela ne veut pas dire qu'elle a décidé d'intervenir militairement. En tout cas pour nous, il y a une règle très stricte : c'est le Conseil de sécurité des Nations unies qui a la légitimité pour décider de la paix ou de la guerre, parce qu'intervenir, c'est faire la guerre.

Q - Cela veut-il dire que la France opposerait un veto à une intervention armée ?

R - Je n'ai pas dit cela. Il faut que nous en discutions et voir également comment la situation va évoluer. On nous envoie des informations qui ne sont pas vérifiées. On nous avait dit par exemple que des avions envoyés par Kadhafi avaient bombardé la foule. Apparemment, ce n'était pas exact.

Il nous faut donc voir comment évoluera la situation. En fonction de cela, nous nous adapterons. Aucune option n'est définitivement exclue, notamment l'idée de sanctuariser une zone aérienne pour éviter que ne volent tous les avions libyens.

Q - La France est-elle favorable à cette option ?

R - Nous sommes favorables à ce qu'on l'étudie bien sûr.

Q - Mais cela passe par un acte de garde, comme le soulignent les Américains qui signalent qu'il faudrait détruire les défenses anti-aériennes.

R - Là encore, dans le cadre d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies.

Q - Vous avez beaucoup insisté pour la relance de l'Union pour la Méditerranée. En quoi est-ce que cette organisation qui est moribonde pourrait-elle aider à régler la situation ?

R - C'est une idée visionnaire. On voit bien qu'aujourd'hui, une grande partie de notre destin va se jouer de part et d'autre de la Méditerranée. Évidemment, le projet initial du président de la République doit être complètement revu puisque toute une série de révolutions sont en train de se produire, révolutions que personne n'avait anticipées : aucune chancellerie, aucun gouvernement, aucun expert des relations internationales… C'est donc une promesse formidable et, pour ma part, je souhaite de tout coeur que les peuples arabes réussissent cette transition vers la démocratie.

Il faut donc refonder l'Union pour la Méditerranée en restant au contact de ses gouvernements et de ses peuples. Je peux vous dire que mon premier voyage à l'extérieur de l'Union européenne sera pour l'Égypte au cours du week-end prochain. Je m'y rendrais pour bien montrer que la France est très attentive à ce qui se passe là-bas.

Q - Un mot de l'Iran : l'arrestation des opposants Moussavi et Karoubi. La France réclame-t-elle leur libération ?

R - Bien sûr, nous avons, en Iran aussi, un régime dictatorial et nous souhaitons qu'il évolue vers le respect des droits de l'Homme et de la démocratie.

Q - Monsieur Juppé, vous arrivez au Quai d'Orsay dans une ambiance troublée : démission forcée de Michèle Alliot-Marie, malaise profond chez les diplomates. Quelle est votre ambition, alors que vous avez à peine un an pour agir avant l'échéance présidentielle ?

R - D'abord, j'arrive avec beaucoup d'humilité. Vous savez, je n'ai pas de baguette magique qui permettrait de tout régler. Je viens là, non pas pour inventer la politique étrangère de la France mais pour mettre en oeuvre les orientations qui sont définies par le président de la République et par le gouvernement.

Il y a beaucoup à faire. Il faut d'abord refonder l'Union pour la Méditerranée, comme nous venons de le dire. Une réunion aura lieu le 11 mars avec nos partenaires de l'Union européenne ; je suis en train de la préparer avec nos collègues allemands et britanniques.

Ensuite, il faut aussi faire avancer l'intégration européenne. On voit bien aujourd'hui que dans le monde dans lequel nous vivons, aucun de nos États européens, tout seul, n'aura la possibilité de relever le défi de l'avenir. Il faut le faire ensemble. Nicolas Sarkozy a réussi à faire progresser l'intégration économique et financière, il faut aussi aller plus loin dans la voie politique et même dans le domaine de la sécurité et de la Défense.

Vous voyez que j'ai du pain sur la planche, mais je le fais avec beaucoup d'enthousiasme parce que je sais aussi que notre diplomatie est une diplomatie de qualité. Elle est faite d'hommes et de femmes qui sont compétents, dévoués et qui ont le sens de l'État et de l'intérêt de la France.

(…)

Ce qui m'intéresse, c'est de faire le boulot qui m'est confié et, aujourd'hui, ce travail est de mieux faire encore entendre, sous l'impulsion du président de la République, la voix de la France. Il faut que vous sachiez que cette voix est attendue et entendue.

Par exemple, au Conseil de sécurité des Nations unies, la résolution qui a stigmatisée Kadhafi et le régime libyen est le résultat d'une initiative de la France et de la Grande-Bretagne. Nous faisons les choses ensemble.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 3 mars 2011

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