Interview de Mme Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l'écologie, du développement durable, des transports et du logement, à Europe 1 le 14 mars 2011, sur l'accident nucléaire au Japon et la sécurité nucléaire en France. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l'écologie, du développement durable, des transports et du logement, à Europe 1 le 14 mars 2011, sur l'accident nucléaire au Japon et la sécurité nucléaire en France.

Personnalité, fonction : KOSCIUSKO-MORIZET Nathalie, ELKABBACH Jean-Pierre.

FRANCE. Ministre de l'écologie, du développement durable, des transports et du logement;

ti : JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Nathalie KOSCIUSKO-MORIZET, merci d'être avec nous avant d'aller à Bruxelles. Bonjour.
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.-  Bonjour.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Ce matin, est-ce que le danger de catastrophe nucléaire augmente ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- On ne peut pas dire qu'il augmente. On ne peut pas dire qu'il se soit complètement écarté. Les derniers évènements de cette nuit sont un tremblement de terre nouveau, une réplique beaucoup plus faible que celle qu'il y a eu la dernière fois à Tokyo, et puis des explosions d'hydrogène sur le réacteur numéro 3 de la centrale de Fukushima, c'est-à-dire que le réacteur numéro 3 empreinte le même chemin que le réacteur numéro 1…
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- C'est-à-dire qu'il y a des fusions partielles, mais est-ce qu'il y a des risques d'explosion ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZE.-T En fait ces explosions sont liées au dégazage, la pression montant dans le réacteur les ingénieurs de la centrale sortent les gaz, et ceci provoque de l'explosion parce que dans les gaz il y a de l'hydrogène qui en contact avec l'air fait de l'explosion. Ca n'est pas catastrophique tant que ces explosions n'endommagent pas le confinement du coeur de la centrale, qui est en fusion partielle, semble t-il. Les Japonais nous disent que c'est le cas, que le confinement du coeur n'est pas endommagé. J'ajoute que quand il y a dégazage parmi les vapeurs il y a de l'hydrogène qui explose, il y a aussi des gaz radioactifs ; Là nous n'avons pas la mesure de ces gaz radioactifs.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Vous dites que l'enceinte de confinement résiste, jusqu'où elle peut résister, jusqu'à quand ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- L'enceinte de confinement est prévue normalement pour résister à une fusion partielle du coeur, ce qui est semble t-il en train de se produire. Maintenant les Japonais distillent de l'information…
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Pourquoi ils la distillent ? Est-ce qu'ils cachent certaines informations, parce qu'ils savent ou ils pensent qu'elles pourraient affoler la planète ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Je ne crois pas que les Japonais nous cachent certaines informations. Je pense tout simplement qu'il y a le croisement de deux réalités, d'une part les autorités de sûreté japonaises doivent être totalement concentrées sur la gestion de la crise, une crise absolument majeure, je ne parle pas seulement de la question nucléaire, je parle du tsunami qui a probablement fait plus d'une dizaine de milliers de morts, c'est ça la priorité des Japonais. On ne peut pas les blâmer d'être concentrés sur la gestion de drame national. Par ailleurs il faut savoir que la culture de l'industrie nucléaire japonaise est celle de la discrétion dirons nous.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Il faut que ça change parce que c'est l'impression que la coopération fonctionne mal et que chaque pays garde ses secrets nationaux.
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- La France sur ces sujets a pas mal évolué après la catastrophe de Tchernobyl, et elle s'est dotée par exemple d'une autorité de sûreté indépendante qui est garante de la transparence, qui la pratique à l'attention de tous les Français, au Japon il n'y a pas encore eu la même évolution en matière de transparence.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Est-ce que les autorités politiques et techniques françaises ont dit, disent et diront la vérité quel que soit son niveau de gravité ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Je vous donne toutes les informations que j'ai. Il y avait hier une réunion autour du Premier ministre à Matignon, je peux vous dire tout ce qui s'est dit dans cette réunion. Et la vérité principale est que nous n'avons pas toutes les informations pour pouvoir porter une analyse définitive et vous dire aujourd'hui « il n'y a aucun risque de catastrophe nucléaire, la catastrophe nucléaire est évitée », ce ne serait pas la vérité. Ca n'est pas le scénario privilégié mais ce ne serait pas la vérité. On recherche toutes les meilleures informations.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Les Japonais cherchent à refroidir les centrales nucléaires avec de l'eau salée, qu'est-ce que ça veut dire ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- C'est le refroidissement qui aujourd'hui pêche et qui fait que la pression monte dans les réacteurs. Pour refroidir quand même les ingénieurs utilisent de l'eau salée. Ca veut dire qu'ils ont choisi de perdre en fait cette centrale, c'est-à-dire qu'ils savent qu'ils ne la remettront pas…
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- L'eau salée détruit.
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- L'eau salée est corrosive, ils savent qu'ils ne la remettront pas en service à l'issue… Encore une fois c'est ce que nous disent les experts.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Deux lobbys classiques recommencent à s'affronter, le lobby écolo et le lobby nucléaire. Comment vous trancherez ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Eh bien moi je vous dirais d'abord que ce n'est pas le moment. On a une catastrophe nationale au Japon, on a des milliers de morts qui sont d'abord les morts du tsunami, la sûreté nucléaire est aujourd'hui une question au Japon bien sur mais on est en situation de crise, d'accident nucléaire grave, et c'est ça la priorité. La priorité en France c'est à la fois la compréhension de ce qui se passe au Japon, c'est aussi la vigilance à partir de nos balises de radio protection, nous en avons 163 en métropole et dans les territoires d'Outre Mer actionnées par l'IRSN. Il faut le savoir.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Quel est le degré actuel de sûreté dans les 19 centrales nucléaires et 58 réacteurs français, combien de ces centrales sont construites sur des zones de tremblement de terre possible ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Une centrale est prévue pour résister aux catastrophes naturelles, ce qu'on appelle « millénale », la plus grande connue dans les 1000 dernières années, dans le lieu là où elle a été construite. Je prends l'exemple de la centrale de Fessenheim dans l'Est dont on parle beaucoup. Le dernier tremblement de terre connu est celui de Bale dans la région en 1356, c'est un tremblement de terre de 6,2 sur l'échelle de Richter. On prend une marge de sécurité, la centrale de Fessenheim est conçue pour résister à un tremblement de terre de 6,7 sur l'échelle de Richter.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- On dit que c'est une vieille centrale. Est-ce qu'on va y renoncer, parce qu'elle a plus de 30 ans ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Comme toutes les centrales elle a une révision et là elle est en révision décennale, donc c'est une décision qui doit être prise dans les semaines qui viennent de savoir si elle poursuit un peu ou si elle s'arrête. J'ajoute que ce niveau de sûreté il est mis à jour régulièrement. Par exemple, après la tempête de 99 on avait eu un problème d'inondation sur la centrale du Blayais, on s'est rendu compte que la hauteur d‘eau avait été bien anticipée mais pas la hauteur de vague, on a construit une digue, et ceci a été mis à jour sur toutes les centrales concernées pas seulement au Blayais.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Est-ce qu'on peut se passer du nucléaire ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Moi je ne crois pas qu'on puisse et qu'on doive se passer du nucléaire qui reste une énergie décarbonée qui, quand on maîtrise bien sa sûreté, reste une bonne énergie. Je pense aussi qu'on ne peut pas du jour au lendemain passer aux énergies renouvelables une économie. Une économie comme l'économie française ne peut pas s'organiser qu'autour des énergies renouvelables. Donc si on voulait sortir du nucléaire, il faudrait prendre du fioul, il faudrait prendre du gaz.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Est-ce que ce matin vous répétez que le nucléaire est une bonne énergie ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- La meilleure énergie, celle qu'on ne consomme pas, et avec le Grenelle de l'environnement on est totalement mobilisé vers l'efficacité énergétique. Mais au bout du compte, même avec un maximum d'efficacité énergétique, on en consomme quand même et on peut difficilement faire avec que des énergies renouvelables, donc il faut choisir entre le nucléaire et les énergies thermiques. Je préfère un nucléaire bien maîtrisé à des énergies thermiques qui nous posent fondamentalement des problèmes vis-à-vis de la lutte contre le changement climatique.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Très rapidement : des Européens quittent le Japon et rentrent chez eux. Est-ce qu'il faudra évaluer leur degré de radioactivité à leur entrée dans le territoire ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Les Européens – toutes les personnes qui quittent la zone de Sendai peuvent voir leur radioactivité évaluée et je recommanderais aux Européens qui sont dans cette zone, qui ont été dans cette zone, de faire évaluer leur radioactivité.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- La France s'est proposée de doter différents pays du Maghreb et du Proche Orient de centrales nucléaires à finalité civile. Au-delà des fantasmes, est-ce que le Japon n'incite pas aujourd'hui à plus de prudence ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Le Japon a vraiment subi un drame très particulier avec à la fois un séisme et un tsunami. Il était semble-t-il bien préparé aux séismes, moins bien du côté des centrales, au tsunami. Je ne suis pas sûre qu'il faille en tirer des conclusions générales. En revanche ce qui est sûr, c'est qu'il ne faut pas – il ne faut pas, mais on ne le fait pas – prendre le risque d'exporter une centrale si la sûreté n'est pas garantie, si elle n'est pas du même niveau que nos centrales nationales.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH .-Vous serez aujourd'hui à Bruxelles, tout à l'heure avec les 26 autres ministres de l'Environnement de l'Union européenne. Qu'est-ce que vous allez proposer ensemble ? Qu'est-ce que vous pourriez décider ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- L'ordre du jour du conseil européen a été modifié. Nous avons un point de débat sur la sûreté dans les centrales, sur ce qui se passe au Japon. Je ne sais pas si on va non plus prendre des décisions nouvelles et originales dans l'urgence. Il faut comprendre qu'on n'attend pas les accidents pour se préoccuper de sûreté des centrales.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Mais quand ils arrivent, il faut y répondre. Est-ce que vous êtes favorable à un débat au Parlement, au moins pour informer les Français ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Moi je suis favorable à tous les débats que les Français souhaiteraient. Il y a eu un grand débat national sur le nucléaire en 2005. Je ne suis pas sûre que la situation ait fondamentalement évolué depuis, donc qu'il faille repartir sur un grand débat national, mais si je suis invitée par les commissions parlementaires, par le président de l'Assemblée nationale à venir débattre, à venir exposer ce que nous savons sur cet accident nucléaire, je le redis, très grave au Japon, je viendrai naturellement. Je voudrais redire très clairement ici qu'il s'agit bien d'un accident nucléaire très grave. Il y a du relâchement de radioactivité dans l'environnement ; on n'en connaît pas exactement la mesure donc on est bien face à un accident très grave. Pour autant, si cet accident reste dans le coeur, dans le confinement des réacteurs, on aura évité le pire.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Vous avez lu les journaux, les titres des journaux : est-ce qu'il faut avoir peur du nucléaire ? Simplement, est-ce qu'on va vers une révision de la place du nucléaire dans la politique énergétique française ?
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Il faut attendre de savoir tout ce qui s'est passé au Japon pour en tirer des conséquences.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- On en est qu'au début de ce phénomène et de ses effets et s'annonce en plus pour les Japonais dans les trois jours une nouvelle secousse de la terre. Ils n'ont pas de chance.
 
NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET.- Oui, il s'annonce… Bien c'est ce qu'on appelle une réplique. C'est un territoire très soumis aux tremblements de terre que le Japon. C'est la raison pour laquelle l'ambassade de France recommande aux Français qui n'ont pas une raison majeure de rester dans la région de Tokyo de la quitter.
 
JEAN-PIERRE ELKABBACH.- Ce qui accroît l'affolement. En tout cas, merci d'être venue. Peut-être que la réunion de Bruxelles sera utile et efficace avec des résultats.
 
Source : Premier ministre, Service d'Information du Gouvernement, le 17 mars 2011

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