Conférence de presse de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, sur l'urgence du vote d'une résolution à l'ONU pour mettre un terme à la répression exercée par le régime libyen du colonel Kadhafi contre ses populations civiles, New York le 17 mars 2011. | vie-publique.fr | Discours publics

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Conférence de presse de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, sur l'urgence du vote d'une résolution à l'ONU pour mettre un terme à la répression exercée par le régime libyen du colonel Kadhafi contre ses populations civiles, New York le 17 mars 2011.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes

Circonstances : Voyage d'Alain Juppé à l'ONU à New York le 17 mars 2011

ti : Nous vivons un moment important. Tout d’abord parce qu’il y a urgence : c’est une question de jours, peut-être même d’heures, si nous voulons arrêter l’offensive meurtrière de Kadhafi contre ses populations civiles, en particulier contre Benghazi.

C’est un moment important aussi parce que ce qui est en question, c’est la crédibilité, je dirais même l’honneur, de la communauté internationale. Le régime de Kadhafi a bafoué la résolution 1970. Il faut maintenant que nous fassions prévaloir la légalité internationale et que nous protégions les populations.

Un très gros travail a été fait par la Mission permanente de la France aux Nations unies, en liaison avec tous ceux qui se sont engagés à nos côtés : les Britanniques, bien sûr, les Libanais, les Américains et d’autres, pour préparer ce projet de résolution. C’est un projet très ambitieux, qui prévoit des sanctions. Il prévoit la possibilité d’une zone d’exclusion aérienne, il prévoit surtout d’autoriser les Etats membres et les organisations régionales à utiliser tous les moyens pour protéger les populations civiles, c’est-à-dire la force le cas échéant.

Je pense que l’adoption de cette résolution est en bonne voie. Si c’est le cas, je pense que ce sera un moment d’une grande importance pour les populations de Libye qui, dans la vague de la révolution qui secoue l’ensemble de la rive Sud de la Méditerranée, essayent de se libérer de l’oppression.


Q - Qu’est ce qui fait, selon vous, que les choses s’accélèrent maintenant ?

R - Il y a des semaines, en tous cas des jours et des jours, que la France et la Grande-Bretagne, pressent nos partenaires d’agir, parce que nous voyons bien que la situation s’est renversée depuis une semaine. Elle s’est renversée, de mon point de vue, en grande partie parce que Kadhafi avait non seulement la suprématie, mais même l’exclusivité des moyens aériens. C’est la raison pour laquelle nous suggérions depuis longtemps de neutraliser un certain nombre d’aéroports, de pistes d’aéroport, ou d’hélicoptères et d’avions.

Aujourd’hui l’opposition libyenne est en situation difficile et c’est la raison pour laquelle, comme je vous l’ai dit, c’est une question de jours, voire d’heures. Tout le monde en a bien pris conscience, et cela a permis d’accélérer le processus.

Q - C’est vous qui avez convaincu les Américains ?

R - Non, je n’ai pas cette prétention. C’est un travail collectif. Les Britanniques, nous-mêmes bien sûr, avons eu de nombreuses discussions. J’ai eu à plusieurs reprises Hillary Clinton au téléphone, et elle a été reçue par le président de la République lundi. Nous avons été en permanence en relation avec nos alliés.

Q - Si la résolution est votée, quelles seront les opérations militaires ? Qui les conduira ?

R - Tout d’abord, je ne veux pas anticiper sur le vote. Attendons qu’il soit acquis.

Ensuite, les divers gouvernements qui sont prêts à s’engager vont évidemment planifier leurs opérations. Vous comprendrez bien que je ne puisse pas vous dire quand et où. Ce serait contre-productif…

Je voudrais souligner qu’il est absolument essentiel, et nous l’avons dit depuis le départ, c’était notre position constante, que les pays arabes soient engagés, et même participent à ces opérations. La Ligue arabe a déjà pris une position très claire. C’est ce qui va permettre, d’ailleurs, l’adoption de cette résolution.

Il faut aussi, s’il y a une force aérienne qui se constitue, qu’il y ait des avions arabes.

Q - C’est la guerre contre Mouammar Kadhafi ?

R - Ce n’est pas une guerre : c’est une opération de protection des populations civiles.

Q - Cela va jusqu’à la chute de Mouammar Kadhafi ?

R - S’il ne se met pas en conformité avec les résolutions du Conseil de sécurité, c’est bien sûr l’objectif. Je vous rappelle qu’un certain nombre de pays, dont la France, et les Etats-Unis d’ailleurs, considèrent qu’il a perdu toute légitimité en utilisant la force violente contre sa population et qu’il doit partir.

Q - Qui dit frappes aériennes dit risques de dommages collatéraux. Est-ce que vous avez anticipé et prévu une réponse à ce genre de situation ? Si demain on a sur les images de télévision de victimes nombreuses du fait de frappes aériennes, ou des attaques menées par Kadhafi, comment la France va se positionner ?

R - Bien entendu, les militaires qui planifient ces opérations prennent en compte cette considération. Les cibles seront des cibles militaires, pas des cibles civiles. Mais nous sommes toujours dans une démarche extraordinaire. Si nous ne faisions pas ce que nous sommes en train de faire, votre question ce serait : «Est-ce que vous n’avez pas honte de laisser un dictateur opprimer des populations ?» et maintenant on nous dit : «Est-ce que vous n’avez pas peur que… ?».

Il y a des moments où il faut assumer ses responsabilités. Je pense que ne rien faire aurait des conséquences catastrophiques, d’abord pour les populations de Benghazi et d’autres villes de Libye et pour le peuple libyen en général, car il ne faut pas se laisser abuser par l’enthousiasme apparent que certains manifestent en faveur du régime… Cela aurait des conséquences aussi je pense désastreuses pour la crédibilité des Nations unies et des pays démocratiques et ce serait un formidable signal à tous les dictateurs de la terre qu’ils peuvent continuer à faire leur travail sans courir aucun risque. Donc je crois que cette décision, qui doit être maitrisée, bien entendu, il ne s’agit pas de déclencher des opérations militaires qui ne seraient pas très précisément calibrées, mais je pense que cette décision est courageuse.

Q - Vous ne craignez pas un enlisement en Libye, puisque les partisans de Mouammar Kadhafi commenceront une tactique de guérillas, comme on a vu en Irak et vous ne craignez pas que cette guerre là soit un bourbier ?

R - Il ne s’agit pas d’aller faire la guerre, je l’ai dit, il s’agit d’arrêter une offensive meurtrière contre des populations civiles. La résolution prévoit aussi un appel au cessez-le-feu. On peut espérer qu’à un moment le sens des responsabilités l’emportera et que les combats s’arrêteront.

Q - Le régime de Mouammar Kadhafi a un discours très menaçant ces dernières heures à l’encontre de la communauté internationale, quelle est votre réponse ?

R - Nous ne nous laisserons pas impressionner par l’outrance habituelle du colonel Kadhafi.

Q - Est-ce que l’OTAN participera aux opérations militaires ?

R - Nous ne pensons pas que ce soit un bon signal que l’OTAN en tant que telle intervienne dans un pays arabe.

Q - Comment expliquez-vous que l’on ait mis autant de temps pour arriver à cette situation aujourd’hui ?

R - Vous le savez très bien ! Mais vous posez la question et je vous en remercie : parce que tout le monde n’était pas d’accord, tout simplement et qu’il a fallu convaincre.

Cela a été beaucoup plus long que je ne l’aurais souhaité personnellement. Beaucoup de pays étaient, soit pour des raisons philosophico-politiques hostiles à toute intervention, soit d’autres considéraient que le risque était trop élevé. Il a fallu réunir ce consensus. Cela a été le cas entre les Vingt-sept de l’Union européenne, je voudrais quand même le rappeler car la déclaration finale du Conseil européen qui s’est tenu le vendredi 11 mars à Bruxelles a été très claire sur ce point. Nous avons souhaité qu’il y ait une possibilité d’intervention sous mandat des Nations unies avec la participation des pays arabes. Ensuite, j’ai essayé de faire ce même travail au G8, cela a ét?? un peu plus compliqué.

Ce travail de préparation et de persuasion a pris du temps. J’aurais souhaité aller beaucoup plus vite, c’est vrai, parce que comme je vous l’ai dit, la bascule s’est faite entre l’opposition qui incarne le Conseil national de transition et le régime de Kadhafi en une semaine, en dix jours.

Q - Il n’est pas trop tard aujourd’hui ?

R - Je pense qu’il n’est jamais trop tard pour protéger des populations.

Q - C’est une résolution qui va être adoptée, non pas à l’unanimité, avec pas mal d’abstentions. Est-ce que vous n’avez pas peur que cela amenuise la légitimité internationale ?

R - Une résolution, quand elle est votée, est légitime.

Q - Est-ce que l’on doit comprendre de votre déclaration que la France ne participera à aucune action militaire s’il n’y a pas une participation des pays arabes ?

R - Absolument, et nous avons d’excellentes raisons de penser qu’il y aura une participation des pays arabes.

Q - Qui va diriger les opérations ?

R - Il y aura une coalition et une coordination. Nous y travaillons.

Q - Comment imaginez-vous la suite ? La résolution, croiser les doigts pour qu’elle soit adoptée, est-ce que vous imaginez l’échec d’ailleurs de la résolution ?

R - Je ne veux jamais «vendre la peau de l’ours»…. Je le répète, nous avons de bonnes raisons de penser qu’elle sera adoptée. Je ne peux pas vous dire à cent pour cent que je suis sûr qu’elle le sera. Attendons le vote, on verra bien. Ensuite, il y a l’étape de la planification de l’intervention et la conduite de l’opération. Il y a plusieurs cas de figure possibles : Kadhafi persévère ou il s’arrête, ce n’est pas le même schéma. Nous verrons dans les jours qui viennent.

Q - S’il s’arrête ?

R - S’il s’arrête, la résolution appelle les autorités libyennes à cesser le feu et à se conformer aux résolutions du Conseil de sécurité.

Q - Vous avez dit que ce serait mal venu pour les avions de l’OTAN de bombarder dans un pays arabe. Mais est-ce que la même question ne s’applique pas aux avions français ou aux avions américains. La dynamique de cette révolution arabe était justement que c’était un mouvement des peuples arabes contre des régimes arabes. Une intervention extérieure ne risque-t-elle pas de casser cette dynamique ?

R - Non, absolument pas. La Ligue arabe a fait appel aux Nations unies, nous sommes membres des Nations unies. Nous y allons en tant qu’Etat membre des Nations unies.

Q - Avec les pays arabes ?

R - Avec les pays arabes.

Q - Comment expliquez-vous la position américaine très en retrait sur ce dossier ?

R - Elle est maintenant très en avance.

Q - Qu’est-ce qui s’est passé ?

R - Je ne sais pas. Il faudra leur demander.

Q - Est-ce qu’ils ont négocié avec les pays arabes ?

R - Mme Clinton était effectivement en Egypte et en Tunisie. Nous nous sommes parlé d’ailleurs alors qu’elle était au Caire. Nous avons eu une bonne coopération avec les Américains.

Q - La France prend le «lead» dans une opération militaire. Est-ce que, à terme, on peut aussi imaginer un «lead» au niveau politique dans la transition sur le terrain ?

R - Le «lead»… ? Moi, je ne bombe pas le torse. C’est une opération en coalition. Nous sommes avec d’autres, nous ne sommes pas seuls. C’est vrai que nous avons été très engagés dans toute cette procédure de préparation pour convaincre nos partenaires mais ce n’est pas une opération française. C’est une opération internationale.

Q - Est-ce que vous avez une garantie que les Américains participeront à cette opération ?

R - Je crois pouvoir répondre oui.

Q - Vous disiez «c’est une question d’heures». Mais mettre en place une coalition c’est une question de jours voire de semaines.

R - Non. Certainement pas de semaines.

Q - Cela veut dire que vous avez préparé cela depuis longtemps ?

R - Je vous ai dit que les militaires ne partent pas comme ça, sans planifier les opérations. Je vous rappelle d’ailleurs - vous allez me dire «c’est l’OTAN», ce n’est pas l’OTAN qui le fera mais cela peut servir à tout le monde et aux pays membres de l’OTAN en particulier - l’OTAN a engagé depuis plusieurs jours une planification d’une opération de ce type. Donc on ne part pas de zéro, on a des éléments de planification.

Q - Et le fait que vous soyez venu physiquement ? Cela veut dire que ce n’était pas gagné ? Il fallait vraiment cela pour emporter la décision ?

R - Si cela a pu aider, oui, c’est dans cet esprit que je suis venu. Et puis je pense que c’est un moment, je n’ai pas une propension particulière à utiliser des grands mots, mais c’est quand même un moment important : je le qualifierais d’historique si vous le souhaitez. C’est un moment important pour la crédibilité des Nations unies, pour le signal surtout donné aux peuples arabes dont nous saluons tous l’aspiration à la liberté, à la démocratie. C’est un signal important. Si nous laissions un dictateur rétablir son régime d’oppression en utilisant la violence et en déclenchant un bain de sang, comment ensuite pourrions-nous aller dire «allez-y, engagez-vous dans un processus de démocratie pour reconquérir vos libertés». Quelle serait notre crédibilité ?

Q - Vous disiez tout à l’heure, «il y a deux options : soit il s’arrête, soit il continue». Vous avez un peu répondu sur l’option «il s’arrête», et s’il continue ?

R - Et bien nous en parlerons.

Q - Est-ce qu’on peut revenir sur la temporalité. Vous avez dit vous-même «c’est une question d’heures, ce n’est pas une question de jours, ce n’est pas une question de semaines».

R - J’ai dit : c’est une question de jours, peut-être d’heures.

Q - Les risques pour la France, le risque d’attentat, vous les évaluez ?

R - Ils existent sans doute, mais j’ai dit tout à l’heure que nous ne devions pas nous laisser impressionner par les menaces souvent outrancières qui arrivent de l’entourage de Kadhafi.

Q - Est-ce que c’est une victoire de la France, pensez-vous, cette résolution si elle est bien adoptée ? Est-ce une victoire du président de la République ?

R - Je n’aime pas présenter les choses ainsi. A vous de le dire d’ailleurs. Vous commenterez. Je pense que la France s’est fortement engagée dans l’Union européenne, j’ai rappelé le Conseil européen. C’était déjà une étape importante que d’obtenir un Conseil européen exceptionnel pour parler de la Libye. Ce n’est pas évident. Nous l’avons obtenu. Il y a eu une déclaration qui nous a donné satisfaction. C’est vrai que la France a été à la manœuvre mais il ne s’agit pas de victoire de tel ou tel pays. Ce que je souhaite de tout cœur c’est que ce soit surtout une victoire de la liberté, de la démocratie pour les Libyens.

Q - Sauf erreur de ma part, c’est la première fois que la France et l’Allemagne divergent sur un point aussi important de politique étrangère. Conséquence ou pas conséquence ?

R - D’abord, il faudra faire des recherches historiques dans les dernières décennies pour être sûr que c’est bien la première fois. C’est vrai que nous avons eu ce Conseil européen qui a abouti à une déclaration adoptée par consensus donc avec le soutien de l’Allemagne. J’aurais aimé que l’Allemagne nous accompagne.

Q - Et si la Russie et la Chine venaient à s’abstenir, étant donné que ce sont quand même deux membres permanents…

R - Une abstention ne fait pas obstacle à l’adoption d’une résolution. La majorité, c’est la majorité. Il n’a jamais été envisagé que ni la Chine ni la Russie ne participent directement à l’opération. Cela ne nous paralysera pas.

Q - A partir du moment où les frappes sont engagées vous pensez que cela peut aller vite, ou vous pensez qu’il y va y avoir de la résistance, comment vous l’imaginez ?

R - J’espère que Kadhafi ne s’entêtera pas.

Q - Mais on frappe qui, on frappe quoi ? On frappe les soldats de Kadhafi ?

R – Cela, c’ est de la planification militaire et je suis ministre des Affaires étrangères.

Q - Vous étiez ministre de la Défense…

R - On n’avait pas encore annoncé la planification ! Il y a donc plusieurs hypothèses possibles. Je ne voudrais pas dévoiler les choses à l’intention de Tripoli quand même.

Q - Mais il y a des raisons de penser qu’il ne s’entêtera pas selon vous ?

R - Il faut espérer qu’il y a des moments où le sens de la responsabilité existe chez tout le monde

Q - Il y aura des frappes aériennes ?

R - J’ai déjà dit que nous mettrions en œuvre la résolution et la résolution prévoit la possibilité pour les Etats membres qui le souhaitent d’utiliser des moyens militaires. Il n’est pas question de faire quelque chose au sol. C’est très clair. On ne va pas débarquer les soldats en Libye. Et donc l’alternative coule de source, c’est effectivement l’utilisation de la force aérienne. Ce que je voulais dire tout à l’heure, - c’est que ce qui a fait basculer, de mon point de vue tout le monde ne partage pas cela à 100 % - les choses en faveur de Kadhafi et en défaveur de l’opposition, c’est l’utilisation de la force aérienne. C’est des avions ont bombardé des sites militaires, voire parfois des populations qu’il a repris l’avantage. Donc, la neutralisation de sa force aérienne aurait été le meilleur moyen d’éviter tout cela. Maintenant, on est un peu au-delà, il faut donc adapter la planification militaire à la nouvelle situation.

Q - Gates avait expliqué pour expliquer sa réticence, il y a 15 jours, que la zone d’exclusion aérienne supposait des actions au sol pour neutraliser par exemple les forces anti-aériennes.

R - Ce que nous envisageons, ce n’est pas une zone d’exclusion aérienne sur l’ensemble du territoire libyen : la France a toujours été sceptique sur cette idée là parce que c’est très compliqué, c’est très long à mettre en œuvre. On peut avoir des zones de protection sur des aires plus limitées, par exemple Benghazi ou des zones humanitaires. Et puis, on peut avoir des frappes ciblées comme nous l’avions souhaité. Je ne veux pas aller plus loin dans la réflexion, dans l’analyse des différents moyens possibles.

Q - Dans les perspectives, il y a la chute de Kadhafi. Est-ce que vous faites confiance aux rebelles ? Est-ce que vous avez une photo précise de qui sont ces… ?

R - Il y aura un dialogue entre tous ceux qui sont capables de reprendre les choses en Libye, dans le respect des droits de l’Homme et de l’aspiration du peuple libyen à la démocratie.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 21 mars 2011

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