Entretien de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, avec "France 24" le 4 mai 2011, sur la mort d'Oussama Ben Laden, le rôle du Pakistan, le retrait d'Afghanistan, les révolutions dans les pays arabes et la stratégie de l'OTAN en Libye. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Entretien de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, avec "France 24" le 4 mai 2011, sur la mort d'Oussama Ben Laden, le rôle du Pakistan, le retrait d'Afghanistan, les révolutions dans les pays arabes et la stratégie de l'OTAN en Libye.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - Bonjour Monsieur le Ministre, la France a-t-elle des preuves de la mort de Ben Laden ? Le gouvernement français ou vous-même en avez-vous eu ?

R - Non. Nous avons la parole du gouvernement américain et pour nous, c'est une sorte de preuve bien sûr.

Q - Bien évidemment, c'est une victoire pour les États-Unis, un succès personnel pour M. Obama, cependant, l'administration américaine se pose la question de savoir si elle doit montrer la photographie du cadavre. Visiblement, les Américains hésitent, mais ne doivent-ils pas donner cette preuve au monde de la mort du leader d'Al Qaïda ?

R - Je n'ai pas d'avis sur cette question, je ne connais pas cette photographie, c'est aux autorités américaines d'en décider. Ce que je sais, c'est que l'élimination de Ben Laden est un succès pour tous ceux qui luttent contre le terrorisme. Le terrorisme est un fléau, c'est un acte de barbarie contre des innocents, on l'a encore vu à Marrakech il y a quelques jours. Ben Laden incarnait ce qu'il y avait de plus odieux dans le terrorisme, souvenons-nous quand même du 11 septembre, de tous les attentats qu'il a revendiqués, des assassinats d'otages et donc, comment ne pas se réjouir de cette disparition.

Q - Sa mort est-elle vraiment une bonne nouvelle ?

R - Oui, c'est une bonne nouvelle. Cela ne veut pas dire que le péril terroriste est éradiqué, il y a encore des structures de Al Qaïda qui subsistent, il y a d'autres mouvements qui y sont plus ou moins associés, il y a également d'autres mouvements terroristes et la menace est donc toujours là. Il serait en effet très imprudent de baisser la garde. C'était un symbole et la disparition de ce symbole est une bonne chose pour tous ceux qui pensent que les droits de l'Homme, la démocratie, la liberté, c'est l'essentiel.

Q - L'AQMI qui est aussi une franchise de Al Qaïda peut-elle prendre le relais et n'est-ce pas dangereux pour nous, Français, assez proches finalement ?

R - Vous savez, il semble qu'Al Qaïda est un système très décentralisé avec des groupes géographiques qui se revendiquent plus ou moins de l'autorité d'Al Qaïda. AQMI a une certaine autonomie de mouvements qui est un péril je le répète et bien entendu, nous restons très vigilants puisque nos intérêts sont menacés dans toute la bande sahélienne.

Je renouvelle les conseils de prudence à tous ceux qui souhaiteraient partir faire du tourisme dans cette région. Nous avons également renforcé la protection de nos ambassades. Donc, nous sommes extrêmement vigilants.

Q - Cela ne va-t-il pas compliquer les négociations pour la libération de nos otages, que ce soit les journalistes en Afghanistan ou ceux qui sont au Niger, au Mali, bref, dans la zone du Sahel ?

R - On a un peu tout dit et son contraire à ce sujet. Il est vrai qu'il est très difficile d'avoir une vision unilatérale des choses. Cela peut faciliter les choses si Al Qaïda est déstabilisée, cela peut au contraire les compliquer si ce qu'il reste d'Al Qaïda se radicalise.

Ce que je peux vous dire, c'est que nous continuons nos recherches, nos discussions par tous les canaux possibles pour obtenir la libération de vos deux confrères.

Q - Avez-vous bon espoir ?

R - Bien sûr, l'espoir est toujours là. Nous étions très prêts d'une solution en début d'année, malheureusement, au dernier moment, les choses se sont bloquées. Nous avons repris tous les canaux de discussions dont nous disposons et nous travaillons aussi bien sûr pour nos quatre otages du Mali où les discussions se poursuivent.

Q - Pour en revenir au raid au Pakistan, les Américains disent avoir agi sans l'aide des services pakistanais parce qu'ils n'avaient pas confiance en eux.

Mardi soir, vous avez reçu le Premier ministre pakistanais, vous aviez parlé de manque de clarté de la part du Pakistan. Y voyez-vous aujourd'hui un peu plus clair et quelle est la version des Pakistanais si vous avez pu parler un peu avec eux ?

R - Il y a un certain temps que nous nous interrogeons sur la clarté de la position pakistanaise.

Q - On peut dire le double-jeu, n'ayons pas peur des mots.

R - Oui, le mot est fort mais c'est quand même un peu cela. En tout cas, l'ambiguïté entre les autorités pakistanaises et les services de renseignement dont on sait qu'ils sont puissants et souvent autonomes. J'ai donc posé la question très franchement au Premier ministre pakistanais en lui demandant comment il expliquait que Ben Laden, personnage tout à fait emblématique, ait pu vivre dans cette petite ville du Pakistan sans que les autorités ne le sachent. La réponse a été que c'était un échec des services pakistanais.

Je crois, en tout cas, qu'il faut éviter tout antagonisme avec le Pakistan, c'est un grand pays et nous avons tout intérêt à avoir de bonnes relations avec lui, il faut qu'il coopère.

Q - Aujourd'hui, dans les relations entre les États-Unis, l'Afghanistan et le Pakistan, tout doit-il être mis sur la table ?

R - Nous espérons que ce sera un tournant favorable qui ira dans la bonne direction et, je vous le dis, le Premier ministre pakistanais hier m'a assuré de sa volonté de coopération. Il n'y aura pas de solution en Afghanistan, c'est-à-dire de solutions politiques de longue durée si nous ne parvenons pas à travailler en confiance avec ce pays.

Q - Les néoconservateurs américains ont toujours justifié la machine de guerre par la traque de Ben Laden. Aujourd'hui, sa mort n'enlève-t-elle pas toute légitimité à cette guerre en Afghanistan et à la présence étrangère ?

R - Bien sûr que non. Notre présence en Afghanistan, la présence des forces coordonnées avait et a toujours les mêmes objectifs. C'était d'aider et c'est toujours d'aider le gouvernement afghan à établir son autorité sur l'ensemble du territoire de l'Afghanistan et assurer la paix et la démocratie à sa population. C'est pour cela que nous sommes là-bas et, malheureusement, le résultat aujourd'hui n'est pas encore atteint.

La mort de Ben Laden nous permettra-t-elle de progresser ? Je l'espère. Nous sommes engagés dans un processus de transition. Comme toujours, dans ce type de situation, on s'agite en disant qu'il faut se retirer. Comme je l'ai dit hier à l'Assemblée nationale, nous allons prendre le temps de la réflexion, de l'analyse pour voir les conséquences à tirer sur les prochains mois de ce qui va se passer.

Q - Oui et pour définir les objectifs de guerre, il faut une remise à plat ?

R - Il faut toujours tirer les enseignements de ce qui vient de se dérouler. C'est un événement important et notre objectif, comme vous le savez, est de transférer dans l'année 2011 à l'armée afghane, que nous formons par ailleurs, la responsabilité de la sécurité dans l'une des zones où nous sommes présents aujourd'hui et qui s'appelle la Surobi.

Q - Vous dites que cela ne remet pas forcément en cause le retrait pour les Américains en tout cas pour 2014. En revanche, vous avez déclaré mardi au Sénat qu'il pouvait y avoir une réflexion pour hâter ce processus ?

R - Je n'ai pas exactement dit cela. J'ai dit qu'il devait y avoir une réflexion pour tirer les conséquences de ce qui vient de se passer.

Q - Cela pourrait-il hâter le retrait ou non ?

R - Par définition, je ne peux pas vous donner le résultat de la réflexion avant qu'elle n'ait eu lieu.

Q - Quelles seraient les modalités de cette réflexion ?

R - Nous réfléchissons avec nos alliés et tous ceux qui sont sur le terrain. Nous n'avons pas vocation à rester indéfiniment en Afghanistan, le président de la République l'a dit à plusieurs reprises. Il y a une période de transition.

Q - Il y a aussi la pression des socialistes ?

R - Je les ai écouté, ils disent qu'il faut partir et lorsqu'on leur demande quand, ils deviennent extrêmement vagues car tout le monde est bien conscient qu'un retrait rapide, immédiat, précipité pourrait complètement déstabiliser la situation.

Q - Mais le calendrier pourrait-il être un peu avancé avant 2014 ?

R - C'est une des options à laquelle nous allons bien sûr réfléchir et les Américains y réfléchissent d'ailleurs également.

Q - Peut-on imaginer que le parlement français puisse voter sur des sujets comme ceux-là ?

R - Il y a des textes législatifs. Je me suis rendu à de multiples reprises devant la Commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, et celle du Sénat. J'y vais encore cet après-midi. Il y a eu des débats à l'Assemblée nationale. Vote ou pas, c'est une question qui est appréciée par les autorités du parlement.

Q - Cette exécution de Ben Laden tombe en pleine révolte arabe ; Comme vous l'avez remarqué, il n'y a eu aucune référence positive à l'islamisme. Comment expliquez-vous cette coïncidence ? La chute des dictateurs rime-t-elle avec le déclin des partisans du Jihad ?

R - D'une certaine manière, tout ce qui permet à la démocratie de s'épanouir, à la liberté des peuples de s'exprimer, aux droits de l'Homme d'être respectés est une sorte de poison mortel pour le radicalisme et l'extrémisme. Ce qui les nourrit, c'est la tyrannie, la répression policière que certains de ces régimes ont pratiquées.

C'est pour cela que nous considérons que le printemps arabe, comme on l'appelle, est une chance extraordinaire pour tout le monde. C'est vrai pour les pays du Sud mais aussi pour nous car ce sera, j'en suis sûr, à long terme un facteur de stabilisation.

Cela veut-il dire que tout va se dérouler de manière irénique, dans le plus grand calme ? Non. On voit bien qu'il y a des forces contraires, que du côté des islamistes, appelons-les ainsi, il y a des gens prêts à discuter, à renoncer à la violence et s'ils y renoncent, s'ils affirment leur volonté de respecter ce qui est un bien commun de l'humanité qui est inscrit dans la Charte des Nations unies, c'est-à-dire les droits de l'Homme et de la femme, alors on peut parler avec eux.

Et puis, il y a des extrémistes, des radicaux qui n'ont pas rompu avec la violence et ceux-là bien sûr ne sont pas des interlocuteurs.

Q - L'OTAN frappe la Libye depuis sept semaines ; La coalition n'aurait-elle pas sous-estimé la capacité de résistance des troupes de Kadhafi ?

R - On parle d'enlisement et vous venez de dire sept semaines. Depuis combien de temps sommes-nous en Afghanistan ?

Q - Justement, n'y a-t-il pas une «afghanisation» ?

R - Loin de là, nous ne sommes pas du tout dans la même durée temporelle. Là, on calcule en semaines ou en mois, en Afghanistan, nous avons calculé en années. Il n'est pas question de nous enliser en Libye. Il faut que cette intervention militaire ait une fin aussi rapide que possible et je voudrais rappeler pourquoi nous sommes intervenus en Libye, il faut sans cesse le rappeler.

Si, à quelques heures près, la résolution 1973 du Conseil de sécurité n'avait pas été votée, Kadhafi avait «annoncé la couleur», il fonçait sur Benghazi et s'apprêtait à massacrer des milliers de gens. Nous l'avons évité et je crois que c'est à mettre à l'honneur de la communauté internationale.

Aujourd'hui, nous poursuivons des frappes qui ont pour objectif de déstabiliser les capacités militaires de Kadhafi et, simultanément, nous sommes bien entendu à la recherche d'une voie pour pousser la solution politique.

Q - Ne regrettez-vous pas qu'on ne puisse pas envoyer des troupes au sol ?

R - Non, pas du tout et j'y suis même franchement hostile parce que là, le risque d'enlisement sur le sol serait grand. De toute façon, nous n'avons pas à nous substituer aux Libyens eux-mêmes. Ce sont aux troupes libyennes du Conseil national de transition, ceux qui incarnent ce mouvement de libération de prendre en charge leur destin. Il faut évidemment les y aider parce qu'ils ont peu de moyens et sont très désorganisés.

Nous les aidons en les formant, nous allons les aider, je l'espère, à Rome demain lors de la réunion du Groupe de contact, en mettant en place un mécanisme financier car ils ont besoin d'argent.

Renforçons donc le Conseil national de transition, donnons-lui les moyens de poursuivre son offensive contre les troupes de Kadhafi et n'allons certainement pas au sol. D'ailleurs, la résolution du Conseil de sécurité nous l'interdit et je vous rappelle que nous n'agissons que dans le cadre de cette résolution.

Q - Cela dit, l'OTAN a-t-elle confirmé la mort de l'un des fils de Kadhafi et de plusieurs enfants ?

R - Il y a eu confirmation par l'OTAN et surtout, l'OTAN a bien confirmé que la cible de ce tir était un bunker de commandement militaire qui était dans ce quartier.

Q - C'est ce que l'on appelle un dégât collatéral ?

R - C'est en effet le terme consacré. Notre objectif n'est pas de tuer Kadhafi, c'est tout à fait clair, c'est de le priver des moyens de continuer à exercer sa répression sur le peuple de Libye. Je voudrais quand même rappeler que Misrata est encore bombardée, d'autres endroits encore et c'est tout à fait inacceptable.

Nous continuerons les frappes jusqu'à ce que nous puissions neutraliser cette capacité de frappes.

Q - Visiblement, on l'a vu aujourd'hui, les frappes n'ont pas atteint leur but ?

R - Non pas du tout. Les choses ont progressé, les forces du Conseil national de transition ont progressé.

Aujourd'hui nous ciblons les objectifs militaires sur Tripoli et nous allons poursuivre cette pression tout en cherchant, je le rappelle, les voies et les moyens d'un vrai cessez-le-feu. Je ne parle pas d'un cessez-le-feu «bidon» comme le propose Kadhafi qui consiste juste à geler les positions et donc à prendre le risque d'une partition de la Libye entre l'Est et l'Ouest. Un vrai cessez-le-feu avec le retrait des troupes de Kadhafi des villes qu'il a occupées.

Et, en second lieu, c'est la proposition que le président de la République a faite, la réunion d'une Conférence des amis de la Libye dont l'objectif serait de mettre autour de la table tous ceux qui construiront la Libye de demain, le Conseil national de transition et les autorités traditionnelles. Vous avez vu que les chefs de tribus se désolidarisaient de plus en plus de Kadhafi et tous ceux qui, à Tripoli, ont bien compris qu'il n'y avait pas d'avenir avec Kadhafi. Et ce sont ces hommes et ces femmes qu'il faut mettre autour de la table pour construire la Libye de demain.

Q - Où cette réunion aurait-elle lieu ?

R - Ne mettons pas la charrue avant les bœufs, la décision n'est pas encore prise. Nous allons discuter avec nos partenaires à Rome et au cours des réunions ultérieures et j'espère que, dans les semaines qui viennent, nous pourrons déclencher cette conférence.

Q - Les États-Unis ont tué Ben Laden, l'OTAN ne tuera pas Kadhafi.

R - L'objectif n'est pas de tuer Kadhafi, c'est de faire en sorte que les Libyens eux-mêmes puissent s'en débarrasser comme «Guide».

Q - Nicolas Sarkozy avait évoqué l'idée d'aller à Benghazi. Est-ce toujours d'actualité ?

R - C'est en cours de réflexion, nous verrons quel est le moment opportun et bien sûr, le moment souhaité par le Conseil national de transition. Il y a là des hommes et des femmes de grande qualité qui ont le courage de se battre et qu'il faut soutenir. L'Union européenne les a reçus, plusieurs pays les ont reconnus, dont la France, je crois que ce sont eux qui conduiront ce processus de reconstruction d'une Libye nouvelle.

Q - Jeudi, vous serez à Rome pour la réunion du Groupe de contact avec la coalition. C'est le bras politique de l'OTAN. Quelle est la stratégie ?

R - Ce n'est pas le bras politique de l'OTAN, c'est l'OTAN qui est le bras militaire du Groupe de contact et le Groupe de contact assure le pilotage politique de l'opération. Il y a, dans le Groupe de contact, la Ligue arabe, des représentants de l'Union africaine et beaucoup de pays qui ne sont pas membres de l'OTAN.

Q - Quelle est la stratégie, quelle est la position de la France ?

R - Le premier objectif est de mettre au point un mécanisme de financement du Conseil national de transition. Ce n'est pas très facile, il y a des avoirs libyens qui sont gelés et, pour des raisons juridiques, il est difficile de les dégeler, je n'entrerai pas dans les détails techniques. Notre première priorité est celle-là.

Deuxièmement, c'est de coordonner les contacts multiples qui sont pris à l'heure actuelle par des émissaires de Tripoli. Ils sont nombreux à vouloir parler, nous allons donc essayer de les coordonner notamment autour de l'envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies pour la Libye, Abdul Ilah Khatib.

Le troisième objectif est d'examiner cette idée d'une Conférence des amis de la Libye pour recueillir l'accord de nos partenaires et voir comment on peut l'organiser.

Q - N'est-ce pas difficile de travailler avec l'OTAN ? Je me souviens, lorsque je vous avais reçu il y a quelques années, que vous étiez hostile au retour de la France dans le commandement intégré de l'Alliance atlantique. N'est-ce pas compliqué pour vous ?

R - Non. Je n'ai jamais été hostile.

Q - Vous étiez circonspect en tout cas.

R - Non. J'ai dit que j'y étais favorable. Et même nous avions essayé de le faire avec Jacques Chirac à deux conditions…

Q - Pour le commandement sud…

R - …que nous soyons un peu mieux respectés dans les structures de l'Alliance, ce qui est le cas aujourd'hui, et que deuxièmement, la Politique de sécurité et de défense commune européenne progresse. Et là, il y a encore beaucoup d'améliorations à apporter. Oui, c'est toujours un peu difficile, parce que c'est une organisation très pesante. Il faut la réformer d'ailleurs. C'est une technocratie aussi. Nous avons décidé à Lisbonne de restructurer l'OTAN.

Q - Est-ce la raison aussi pour laquelle on peut parler d'enlisement au bout de sept semaines ?

R- Non, on ne peut pas parler d'enlisement, je regrette. Au bout de sept semaines, on ne peut pas parler d'enlisement. J'espère que cela ne durera pas au-delà de quelques semaines, au plus de quelques mois, mais il est prématuré de parler d'enlisement.

Q - Vous parliez de cette résolution, en Libye, pour la protection des civils. Pourquoi ce qui a été fait en Libye, Monsieur Alain Juppé, n'est pas faisable en Syrie ?

R - Je voudrais contester l'idée selon laquelle il y a deux poids et deux mesures. Ce n'est pas vrai.

Q - Il y a un bain de sang en Syrie…

R - Nous avons pris une position très claire. Nous avons d'abord considéré que les ouvertures de Bachar Al Assad étaient insuffisantes. Nous lui avons conseillé d'aller plus loin. Il ne nous a pas écoutés. Il a utilisé la force et nous l'avons condamné. Nous sommes même en train en ce moment, dans l'Union européenne, avec nos partenaires, de mettre au point des sanctions ciblées sur un certain nombre de personnalités et nous souhaitons, nous Français, que Bachar Al Assad soit sur cette liste.

Alors pourquoi est-ce qu'on n'a pas eu une résolution adaptée à la Syrie ? D'abord, parce qu'on ne va pas multiplier les interventions militaires dans tous les cas, bien entendu. Et deuxièmement, parce qu'il n'y a pas aujourd'hui de vote possible au Conseil de sécurité. Nous sommes toujours…

Q - Personne n'a demandé la saisine, aucun pays ? …

R - Nous sommes en train de la faire mais il faut savoir quel est le rapport de force aujourd'hui. La Russie et la Chine menacent d'utiliser leur veto. Et surtout, vous le savez, il faut réunir au moins neuf voix au Conseil de sécurité pour voter une résolution.

Q - Pourquoi ne l'ont-ils pas fait pour la Libye ?

R - Parce que nous sommes arrivés à les convaincre.

Q - Et là ?

R - Et là, nous n'arrivons pas à les convaincre parce qu'ils ont une position beaucoup plus ferme. Et d'autre part…

Q - Pourquoi ?

R - C'est à eux de l'expliquer. Peut-être parce que leur lien avec le régime syrien est plus étroit. Et deuxièmement, je le répète, permettez-moi d'aller jusqu'au bout, il faut au minimum neuf voix, même s'il n'y a pas de veto. Et pour l'instant nous n'avons pas ces neuf voix au Conseil de sécurité. Nous y travaillons avec nos amis Britanniques et nos amis Américains, et d'autres encore, mais la situation est plus difficile.

Je voudrais vous rappeler simplement, s'agissant de la Libye, quel est le pays qui a été en flèche avec nous pour obtenir la résolution du Conseil de sécurité ? C'est le Liban. Et c'était très important parce que c'est un pays arabe qui nous avait aidés. Là, le Liban n'est absolument pas décidé à nous aider pour voter une résolution sur la Syrie.

Q - Donc il faut laisser faire la rue ?

R - Je n'ai pas dit qu'il faut laisser faire…

Q - Vous avez dit «tombera de lui-même». Vous aviez dit cela en parlant de Bachar al-Assad, du régime de Bachar Al Assad.

R - Je n'ai pas dit «tombera de lui-même». J'ai dit que, compte-tenu de la politique qu'il a adoptée, enfin de l'attitude qu'il a adoptée, il finira par être éliminé, parce que tous ceux qui tirent au canon sur leur peuple n'ont pas d'avenir politique. J'en ai la conviction absolue. Je n'ai pas dit qu'il fallait laisser faire, puisque prendre des sanctions pour essayer de contraindre les responsables à changer d'attitude ou à partir, ce n'est pas laisser faire.

Q - Est-il l'otage, comme on le dit, des services hérités de son père ? Ou Bachar Al Assad assume-t-il cette répression ?

R - Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question. On sait qu'il y a autour de lui tout un système, mais il est en responsabilité aujourd'hui, et donc c'est à lui de prendre des décisions.

Q - Donc ? Il doit partir ? Est-ce qu'il doit quitter le gouvernement ?

R - Il doit cesser de réprimer son peuple. Il doit afficher immédiatement l'abandon de la violence, sinon le processus qui aboutira à son éviction me semble inéluctable.

Q - On a été complaisant avec les dictateurs parce qu'on disait qu'ils étaient un rempart contre l'islamisme. Est-ce qu'on ne fait pas la même chose avec le régime syrien parce que, dans le fond, on dit qu'il incarne le statu quo régional et qu'il est l'allié de l'Iran et du Hezbollah chiite.

R - Je ne peux pas vous suivre sur cette ligne. Nous ne sommes pas complaisants avec le régime syrien. Qu'est-ce que cela veut dire quand on dit : «nous condamnons fermement» ?

Q - Il y a de la répression dans le sang, il y a des gens qui sont tués…

R - Nous la condamnons.

Q - Mais est-ce qu'on n'est pas dans l'incantation ?

R - Ce sont les mêmes qui nous ont reproché d'envoyer des troupes en Libye qui nous reprochent de ne pas en envoyer en Syrie. Alors, soyez un petit peu sérieux. Je vous ai dit pourquoi il n'y avait pas d'intervention militaire. Mais en conclure que nous sommes complaisants avec la Syrie, en tout cas en ce qui concerne la France, ce n'est pas la vérité, ce n'est pas la réalité. Nous sommes, sans aucune espèce d'ambiguïté, sur la condamnation du régime syrien.

Q - Le président de la République a donné une interview à l'Express et il se déclare prêt à reconnaître un Eta palestinien si le processus est toujours au point mort en septembre. Est-ce que ce sera une initiative de la France seule, ou ce sera en accord avec l'Union européenne.

R - Nous en reparlerons. Ce qui est important, c'est la première partie des déclarations du président de la République aujourd'hui. Que dit-il ? Il dit qu'il est décidé, ce sera l'objet de son entretien avec le Premier ministre Netanyahu aujourd'hui, à exercer la pression maximum sur les protagonistes, sur les Palestiniens et sur les Israéliens, pour qu'ils se remettent autour de la table de discussion. Le statu quo au Proche-Orient n'est pas possible, n'est pas tenable, compte-tenu de ce qui se passe dans l'environnement dont on vient de parler.

Donc, nous allons exercer, utilisons le mot, la pression maximum pour que les discussions reprennent, et dans la clarté, c'est-à-dire avec des paramètres clairement définis. Et sur ce point, nous sommes en accord avec, par exemple, les Britanniques. Est-ce que nous arriverons à convaincre ? Est-ce que les Américains vont bouger dans cette direction ? On va le voir dans les deux ou trois mois qui viennent. Et c'est à ce moment-là, en septembre-octobre, que nous serons amenés à prendre une décision sur la reconnaissance de l'État palestinien comme le président de la République l'a dit.

Q - Dernière question, vous étiez en Tunisie il y a quelques jours, la France est l'amie de la Tunisie, cependant les flux migratoires, on l'a vu, sont difficiles à gérer pour la France et pour l'Italie. Que dites-vous aux Tunisiens qui veulent venir en France ?

R - Je leur dis quelque chose de très simple, c'est ce que j'ai dit d'ailleurs sur place, et cela a été parfaitement compris : c'est que l'immigration clandestine et irrégulière est un fléau et que nous ne l'accepterons pas. C'est un fléau pour eux parce que cela les vide d'une partie de leur jeunesse. C'est un fléau pour nous parce que, dans la situation actuelle de l'emploi, nous n'avons pas les moyens d'accueillir cette population.

Q - Non, mais ceux qui venaient avec des papiers.

R - Non, j'ai dit illégale.

Q - D'accord.

R - Non, mais c'est cela le principal enjeu. Ceux qui arrivent à Lampedusa n'ont pas de papiers.

Q - Voilà. Oui.

R - Donc, l'immigration irrégulière, on ne peut pas l'accepter. C'est même un fléau pour les intéressés parce qu'ils se font rançonner par de véritables esclavagistes, les autorités tunisiennes en sont d'accord. Et ce qui est très important, c'est que le président de la Commission européenne, M. Barroso, a répondu hier à la lettre que lui avaient adressée M. Berlusconi et le président Sarkozy, et il a répondu favorablement en disant : oui, nous allons nous donner les moyens de lutter contre l'immigration clandestine. Il y a, par ailleurs, les demandeurs d'asile. Là, il y a des règles qu'il faut respecter, et puis l'immigration légale, elle, doit être également organisée.

Je pense personnellement, je l'ai dit, qu'un des grands projets que nous devrions pousser, c'est l'Office méditerranéen de la jeunesse, entre le Nord et le Sud, qui permettrait d'avoir une mobilité des étudiants, parce que ça c'est gagnant-gagnant, à la fois pour le Sud et pour le Nord.

Et cela me permet de terminer sur la Tunisie. Au-delà du processus ou avec le processus de transition politique qui est en cours, il faut aider ces pays, comme l'Egypte, sur le plan économique. Et c'est la raison pour laquelle le président de la République a eu cette excellente idée de les inviter à Deauville à la fin du mois de mai pour la réunion du G8, afin de mobiliser les grandes puissances économiques du monde pour les aider à s'en sortir économiquement.

Q - Dernière question. L'Union européenne va donc réaménager les accords de Schengen pour plus de possibilité de blocage des frontières dans les diverses situations. Est-ce qu'on n'est pas là en train de détricoter cet espace de libre-circulation qui était le socle de la construction européenne ?

R - Pourquoi parler de blocage des frontières ? Ce n'est pas un blocage des frontières. C'est un contrôle des frontières pour faire respecter la loi. L'Europe n'est pas une forteresse fermée. Il y a 200.000 étrangers qui rentrent en France tous les ans. Quand le Canada met des contrôles et des quotas pour ses immigrés, on ne parle pas des blocages des frontières du Canada. Nous essayons de faire respecter la loi tout simplement, la loi commune et nous allons renforcer effectivement ces contrôles en application de textes tout à fait connus et démocratiques. S'il y a un pays qui est totalement défaillant et qui est incapable d'exercer ses contrôles, il faudra faire jouer une clause de sauvegarde et, je le répète, le président de la Commission nous a dit : «nous sommes d'accord, nous, Commission de Bruxelles avec votre approche».

Q - Merci Alain Juppé, merci d'être passé sur France 24, que vous regardez d'ailleurs quand vous êtes à l'étranger.

R - Bravo pour ce que vous faites, c'est important pour l'image de la France.

Q - Merci. La rédaction vous remercie.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 5 mai 2011

Rechercher