Déclarations de MM. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, et Henri de Raincourt, ministre de la coopération, en réponse à des questions sur la France et l'évolution de la situation politique dans le monde arabe, au Sénat le 3 mai 2011. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclarations de MM. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, et Henri de Raincourt, ministre de la coopération, en réponse à des questions sur la France et l'évolution de la situation politique dans le monde arabe, au Sénat le 3 mai 2011.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain, RAINCOURT Henri de.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes; FRANCE. Ministre de la coopération

Circonstances : Réponses d'Alain Juppé et Henri de Raincourt à des questions sur la France et l'évolution de la situation politique dans le monde arabe, au Sénat le 3 mai 2011

ti : Q - Au sujet des compétences linguistiques des personnels des ambassades de France.

R - M. Alain Juppé -

Madame le Sénateur, je ne suis pas absolument sûr que les capacités linguistiques de nos collègues diplomates américains soient aussi développées qu'on veut bien le dire, même s'ils ont l'avantage de parler naturellement l'anglais, ce qui, reconnaissons-le, facilite leur travail.

Je peux vous assurer que, dans notre politique de recrutement, nous nous efforçons, dans la mesure du possible, d'adapter le plus possible les profils aux postes.

Je souhaite vous rendre attentif au fait que le taux de rotation au sein du ministère des Affaires étrangères est l'un des plus élevés, rapporté tant à l'administration qu'à la société française tout entière, puisque un tiers des agents titulaires et assimilés de mon ministère change chaque année d'affectation.

Cela étant, nous nous efforçons, je le répète, d'adapter le profil au poste. Nous tenons en particulier compte du critère linguistique. La majorité des personnels titulaires du ministère des Affaires étrangères et qui sont en fonction dans le Golfe sont arabisants.

Il en est ainsi, en Arabie Saoudite, de l'ambassadeur, du numéro deux, du conseiller de coopération d'action culturelle, du chef du service commun de gestion, du consul général à Djeddah et de son adjoint. Il en est de même, au Koweït, de notre ambassadrice, ancienne interprète de la présidence de la République, que j'ai eu l'occasion de bien connaître lors de l'exercice de mon premier ministère au Quai d'Orsay, voilà maintenant quinze ans, ainsi que du conseiller culturel et de son adjointe.

Et c'est également le cas, au Qatar, de l'ambassadeur, du numéro deux et du numéro trois, ainsi que du conseiller culturel. Comme vous pouvez le constater, il y a beaucoup d'arabisants au Quai d'Orsay, et nous nous efforçons d'améliorer encore la situation.

Je ferai deux observations complémentaires. En premier lieu, nous essayons de développer la formation linguistique dans l'accueil des diplomates. C'est un des points du Livre blanc que j'ai rédigé avec Louis Schweitzer, voilà maintenant deux ou trois ans.

En second lieu, la révision générale des politiques publiques, la RGPP, qui, je dois le dire, réduit considérablement nos moyens, nous incite à nous adresser à des recrutés locaux. Dans ce cas, le critère linguistique est respecté.

Aussi, Madame le Sénateur, comme vous pouvez le constater, votre souci est pris en considération.

Q - A propos de la situation politique dans le monde arabe.

R - M. Alain Juppé -

Je ne suis pas persuadé de pouvoir, en deux minutes, répondre à autant de questions pertinentes.

Les événements qui se déroulent au sud de la Méditerranée, ce qu'il est convenu d'appeler le « printemps arabe » - que nous n'avions peut-être pas pressenti - est une chance formidable. Il ne faut pas avoir peur lorsqu'on voit des peuples se lever pour la liberté, pour la démocratie, pour les droits de l'homme, pour les droits de la femme. Face à de tels mouvements, nous devons nous engager sans hésitation parce que c'est une façon de retrouver, avec tous ces peuples, une communauté de valeurs.

Ce principe étant posé, nous nous efforçons d'être cohérents, d'éviter qu'il y ait deux poids et deux mesures. D'aucuns prétendent que nous serions indulgents avec la Syrie : ce n'est pas exact !

Nous avons pris une position très claire et très ferme en condamnant, sans hésitation d'aucune sorte, l'utilisation de la violence par le régime syrien contre sa population. Mais force est de constater, et c'est une différence majeure avec la situation qui prévalait en Libye, qu'il n'y a pas aujourd'hui de consensus sur la Syrie au Conseil de sécurité.

De grandes puissances, la Russie ou la Chine, menacent de faire usage de leur droit de veto. Et il n'y a même pas de majorité sur le délai de neuf mois pour trouver un accord sur une résolution. Nous continuons donc à travailler.

Ensuite, nous devons rester ouverts au dialogue. Comme je l'ai dit, et cela en a surpris certains, il faut parler avec les islamistes, ou les islamiques, qui récusent la violence et qui s'engagent dans un processus démocratique.

Par ailleurs, et c'est essentiel, si nous voulons que la transition politique réussisse dans des pays comme l'Égypte ou la Tunisie, nous devons faire un effort massif pour les aider sur le plan économique. Si la crise se déclenche, et la menace est réelle du fait des contraintes que subissent ces pays, il y a fort à parier que le processus politique sera fragilisé.

C'est pourquoi nous avons invité l'Égypte et la Tunisie à assister au sommet du G 8 qui se tiendra à la fin du mois de mai, à Deauville. Il faut mobiliser les grandes puissances, mais aussi, vous l'avez rappelé, relancer l'Union pour la Méditerranée.

Enfin s'agissant d'Israël et de la Palestine, je n'anticiperai pas sur les décisions que nous prendrons au mois de septembre prochain. Je peux simplement vous dire que, pour nous, le statu quo n'est pas possible. Il nous faut donc user de tous nos moyens d'action pour que le dialogue reprenne entre Israéliens et Palestiniens.

Q - A propos de la future politique de la France vis-à-vis de la Libye.

R - M. Alain Juppé -

Monsieur le Sénateur, reportons-nous quelques semaines en arrière, rappelons-nous que, si nous n'avions pas fait ce que nous avons fait, le colonel Kadhafi ayant annoncé son intention de s'emparer de Benghazi et de se venger sur les populations civiles, nous risquions d'assister à un massacre, de devoir déplorer plusieurs milliers de morts. Je pense donc que nous avons fait notre devoir.

Aujourd'hui, le colonel Kadhafi continue d'utiliser des armes lourdes contre sa population. Il est manifestement discrédité sur la scène internationale. Cela fait l'objet d'un large consensus aux États-Unis comme au sein de l'Union européenne, de la Ligue arabe et d'une grande partie des pays de l'Union africaine.

Pour arriver au résultat, qui est de permettre à la population libyenne d'affirmer ses droits et de mettre en œuvre une véritable démocratie dans une Libye nouvelle, nous agissons d'abord par la pression militaire.

Nous avons décidé de continuer - parce que c'est, hélas ! le seul langage que comprend Kadhafi -, avec l'intensification des frappes aériennes, dans le souci de respecter le cadre de la résolution 1973 et donc de ne frapper que des cibles militaires comme cela a été le cas lors de la dernière frappe sur Tripoli.

Nous accentuons aussi la mise en œuvre des sanctions, mais nous sommes bien conscients que, au-delà de l'intervention militaire, seule la solution politique permettra de déboucher sur une issue durable.

C'est la raison pour laquelle nous travaillons à un cessez-le-feu qui en soit un, et surtout à la recherche d'un dialogue politique entre les différents acteurs : d'abord le Conseil national de transition, que nous essayons de renforcer, mais aussi d'autres acteurs, en particulier ceux qui, à Tripoli, auront compris qu'il n'y a d'avenir ni pour eux ni pour la Libye en restant solidaires de Kadhafi.

Tel sera l'objet de la réunion du prochain groupe de contact qui se tiendra à Rome jeudi prochain. Nous allons en particulier travailler à un mécanisme financier qui permette d'aider le Conseil national de transition, mais aussi d'ouvrir la voie à ce grand dialogue national afin, je l'espère, de parvenir à une solution politique démocratique.

Q - A propos de la mort de Ben Laden, de l'Afghanistan, de la situation politique dans le monde arabe et de la politique de la France vis-à-vis des migrants et des réfugiés au sud de la Méditerranée.

R - M. Alain Juppé -

Monsieur le Sénateur, je répondrai d'un mot à votre introduction.

Comme vous, je pense que la disparition de ben Laden est porteuse de nombreuses conséquences positives.

Je ne suis pas sûr que le moment soit déjà venu de considérer qu'il faut se retirer d'Afghanistan, car les réseaux terroristes dans ce pays n'ont pas disparu. Prenons le temps de la réflexion avant d'agir.

Dans les différents pays que vous avez cités, il est très important que, tout en gardant la même attitude d'ouverture à l'égard de tous ceux qui se battent pour la liberté et la démocratie, nous adaptions notre politique en fonction des circonstances : la situation du Yémen n'est pas celle de la Libye, et celle du Maroc n'est pas celle de l'Algérie.

Au Yémen, j'espère que la médiation du Conseil de coopération des États arabes du Golfe va aboutir - il s'en est fallu de peu voilà quelques jours. Au Maroc, je reste confiant dans l'initiative prise par le roi, qui constitue une grande ouverture vers une monarchie réellement constitutionnelle.

Votre question porte plus particulièrement sur la question des migrants et des réfugiés.

D'abord, je voudrais rappeler que nous avons fortement aidé au retour des réfugiés égyptiens qui ont quitté la Libye, en organisant un pont aérien et maritime pour leur permettre de revenir dans leur pays comme ils le souhaitaient.

En ce qui concerne les relations que nous avons avec la Tunisie à ce sujet, je peux vous dire que nos partenaires comprennent très bien que le flux d'immigration irrégulière est un fléau, aussi bien pour eux et pour nous que pour les intéressés qui sont victimes d'une véritable traite.

Ils ont donc accepté - désormais avec le concours de l'Union européenne, puisque le président Barroso vient de répondre très positivement à la lettre que lui avaient adressée M. Berlusconi et M. Sarkozy - de nous aider à mieux contrôler les frontières et de réadmettre sur leur territoire des personnes qui ne sont pas, par définition, victimes de persécutions politiques et qui ne sont donc pas des réfugiés.

Pour ce qui concerne les réfugiés, nous examinons les situations à la lumière des règles et des traités que nous avons souscrits. Je vous rappellerai simplement qu'il y a en France 50.000 demandeurs d'asile contre 10.000 en Italie, comme nous l'avons fait valoir auprès des autorités italiennes.

Enfin, Monsieur le Sénateur, vous considérez que les prises de position de M. Guéant sont choquantes. Je ne suis évidemment pas de cet avis. Je vous l'ai dit, nous avons été entendus au niveau de la Commission européenne, comme en témoigne la réponse de M. Barroso.

Je conclurai en répétant brièvement ce que j'ai déjà dit : la vraie solution n'est pas là ; elle est dans la réduction des inégalités entre le Nord et le Sud, c'est-à-dire dans une politique puissante, continue, dans le cadre de l'Union pour la Méditerranée et au-delà, qui permette à ces pays de se développer et à leurs jeunes de réaliser ce dont ils rêvent, vraisemblablement de rester au pays, dans la liberté et le progrès économique.

Q - A propos des nouvelles orientations de la politique étrangère française vis-à-vis de la Tunisie

R - M. Alain Juppé -

Monsieur le Sénateur, comme vous le savez, je me suis rendu en Tunisie voilà quelques jours, et j'ai été frappé par la qualité de l'accueil que j'ai reçu, d'abord par les autorités tunisiennes elles-mêmes - le Premier ministre, le président de la République et le ministre des Affaires étrangères -, mais aussi dans la rue, notamment dans le sud de la Médina de Tunis.

On m'avait dit que le drapeau français y était mal vu ; or ce n'est pas du tout ce que j'ai ressenti, bien au contraire ! Ce n'est pas non plus l'impression que m'a donnée l'entretien que j'ai eu avec les bloggeurs, cette jeunesse qui communique sur Internet et qui a joué un rôle si décisif dans la propagation de ce mouvement révolutionnaire.

Il faut aider la Tunisie, parce que le processus politique est bien en route : les élections du 24 juillet permettant d'élire une assemblée constituante sont bien préparées, une commission est en train d'élaborer une future loi électorale ; j'ai d'ailleurs rencontré le président de cette commission qui m'a fait très bonne impression.

Le défi économique est considérable, car le tourisme s'est effondré, les réfugiés en provenance de Libye sont nombreux - il existe des camps de réfugiés à la frontière, entre la Libye et la Tunisie - et les populations attendent un mieux-être de la révolution. Les exigences sociales étant très fortes, il faut une aide massive.

Cette aide est bilatérale, vous l'avez rappelé : 350 millions d'euros d'aide de l'Agence française du développement sont immédiatement disponibles.

Elle est européenne : nous travaillons avec nos partenaires de l'Union pour mobiliser les fonds européens destinés à la politique de voisinage et au partenariat en Méditerranée ; nous œuvrons aussi à la relance de l'Union pour la Méditerranée.

Enfin, nous attendons beaucoup, comme je l'ai dit tout à l'heure, de la réunion du G 8 qui réunira les principales puissances économiques du monde, l'idée étant de mettre en place très rapidement une procédure destinée à faciliter l'élaboration d'un plan d'action en faveur de la Tunisie et de l'Égypte ayant le soutien de l'ensemble de ces puissances.

En ce qui concerne les migrations, Claude Guéant continue son travail avec les autorités tunisiennes, et nous nous orientons vers un accord inspiré de ce qui a été conclu avec l'Italie, c'est-à-dire un renforcement des contrôles aux frontières. D'une part, nous allons aider les Tunisiens, par le biais de l'Agence Frontex, à contrôler leurs propres frontières, l'effondrement de leur système de sécurité et de leur police ayant eu des incidences sur les événements actuels. D'autre part, nous allons aussi travailler à un accord de réadmission dans le même esprit que ce qui a été conclu avec l'Italie.

Tels sont les éléments d'information que je peux vous apporter, en plus de ceux que j'ai énoncés tout à l'heure en répondant à M. Carrère.

Q - A propos du soutien que la France peut apporter à la transition démocratique en Tunisie.

R - M. Henri de Raincourt -

Mesdames, Messieurs les Sénateurs, je vais m'efforcer de répondre avec précision à la question posée par Bernard Fournier, en m'inspirant notamment des réponses qui ont déjà été apportées à certains d'entre vous sur la situation tunisienne, un sujet très important qui nous préoccupe tous.

Après les événements qui ont eu lieu, une certaine instabilité gouvernementale s'est en effet installée dans ce pays, qui en est à son quatrième gouvernement.

Comme il l'a expliqué tout à l'heure, M. le ministre d'État s'est lui-même rendu en Tunisie et a pu rencontrer à cette occasion le président de la République, le Premier ministre ainsi que plusieurs ministres. Il a pu constater que l'équipe gouvernementale en place était expérimentée et de très haut niveau.

Comme vous l'avez souligné, Monsieur Fournier, j'ai moi-même reçu plusieurs ministres tunisiens, notamment ceux en charge des finances, du commerce, du tourisme, de la formation professionnelle, de l'emploi, des transports et de l'équipement. Tous sont des chefs d'entreprises ou des personnes issues de divers secteurs professionnels qui ont momentanément quitté leurs fonctions pour servir leur pays dans cette période essentielle de transition devant conduire aux élections législatives.

C'est pourquoi, aujourd'hui, la France ne craint pas d'aider substantiellement nos amis tunisiens à repartir du bon pied, car les perspectives, qu'elles soient économiques, politiques ou diplomatiques, nous semblent positives.

Je précise enfin que nous militons, dans le cadre de l'Union européenne, en faveur de l'octroi à la Tunisie du statut avancé. Nous y travaillons en détail sur le plan politique, sans oublier les aspects financiers.

Ayez confiance dans l'avenir de la Tunisie, Mesdames, Messieurs les Sénateurs, et n'oubliez pas qu'il appartient avant tout aux Tunisiens !

Q - A propos de la Syrie et de la position de la France à l'égard de ce pays.

R - M. Henri de Raincourt - Bien qu'elle ne soit pas si éloignée dans le temps, la période à laquelle vous faites référence était fondamentalement différente de celle que nous connaissons aujourd'hui, Madame la Sénatrice. Cela justifie, me semble-t-il, les positions successives adoptées par le gouvernement français.

Il s'agissait en l'occurrence de discuter d'État à État. Et, lorsque nous tentons de contribuer modestement à la création d'un environnement favorable à la paix dans cette partie du monde - souvenons-nous plus particulièrement du Liban - je ne vois pas comment nous pourrions nous passer d'une discussion avec la Syrie.

Nous n'avons jamais dépassé ce qu'il était convenable de faire en matière de relations diplomatiques.

S'agissant maintenant de la situation actuelle, la France condamne sans réserve, de la manière la plus solennelle qui soit, toutes les exactions. Elle a demandé à la Syrie que cessent les violences. Nous avons convoqué l'ambassadrice de Syrie à Paris, et la réciproque s'est déroulée à Damas. Nous essayons également de mobiliser autour de nous nos partenaires du Conseil de sécurité, mais sans grand succès jusqu'à présent.

À propos du Conseil des droits de l'Homme, nous partageons votre sentiment, Madame la Sénatrice : nous militons pour que la candidature de la Syrie ne soit pas acceptée.

Enfin, nous travaillons, au sein de l'Union européenne, à la mise en place de sanctions fortes telles qu'un embargo sur les armes, le gel de l'accord d'association, la révision de la politique de coopération entre l'Union européenne et la Syrie ou encore des sanctions individuelles contre les responsables de la répression sanglante de ces dernières semaines.

Je puis vous assurer, Madame, que le gouvernement français n'a pas, à l'égard de la Syrie, une position différente de celle qu'il exprime de façon générale au cours de ce printemps des peuples qui se battent pour plus de liberté et de dignité.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 mai 2011

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