Entretien de M. Gérard Longuet, ministre de la défense, avec des radios et télévisions françaises à Londres le 9 mai 2011, sur l'intervention militaire en Libye et sur la mort d'Oussama Ben Laden. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Gérard Longuet, ministre de la défense, avec des radios et télévisions françaises à Londres le 9 mai 2011, sur l'intervention militaire en Libye et sur la mort d'Oussama Ben Laden.

Personnalité, fonction : LONGUET Gérard.

FRANCE. Ministre de la défense et des anciens combattants

Circonstances : Déplacement au Royaume-Uni, le 9 mai 2011

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Q - S'il n'y a pas de comparaison possible entre Ben Laden et Kadhafi, c'est parce que Kadhafi est plus légitime que Ben Laden ?

R - Non, c'est parce que le mandat du Conseil de sécurité des Nations unies donne le droit de protéger les populations civiles. D'ailleurs, dans la résolution 1973 il n'est pas dit que Kadhafi est illégitime, et nous, nous appliquons le mandat des Nations unies.

Q - On a l'impression que vous avez commencé un conflit que vous n'arrivez à conclure. Est-ce que d'une façon ou d'une autre il faudrait éliminer le colonel Kadhafi un peu à l'instar de ce qu'ont fait les Américains avec Ben Laden ?

R - Alors, permettez-moi de vous dire que votre analyse est totalement inexacte. Kadhafi a commencé un conflit guerrier en utilisant des moyens militaires contre sa population. Si la France intervient aujourd'hui en Libye, c'est sur la base d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. C'est dans le cadre du droit international, pour protéger les populations civiles. Nous n'avons aucun mandat pour éliminer physiquement M. Kadhafi et l'avenir de la Libye sera construit par les Libyens eux-mêmes. Ce ne sont pas les armes, fussent-elles de la coalition, qui décideront de l'avenir de la Libye.

Q - Mais est-ce que l'on ne se trouve pas actuellement dans une impasse totale ?

R - Le mandat du Conseil de sécurité était de protéger les populations civiles. La Cyrénaïque est à l'abri d'une offensive militaire. Il y a une ligne de front qui s'est stabilisée. Les villes qui récusent l'autorité de Kadhafi - je pense à Misrata, je pense à Zintan - peuvent résister.

Naturellement, la situation n'est pas stabilisée et je souhaite profondément que Kadhafi renonce à l'usage de la violence, mais nous n'avons pas le mandat d'instituer un système politique au moyen d'une occupation au sol en Libye. Nous sommes dans la position d'une force internationale qui, à partir de frappes aériennes, protège des populations civiles de l'agression. Cette agression est facile à empêcher quand il y a une distance comme à Benghazi. Lorsqu'il y a un mélange au sol de snipers, de blindés, d'artillerie et de combattants qui n'ont pratiquement aucun moyen, je dois reconnaître que l'intervention aérienne est très difficile. Elle soulage, mais c'est vrai qu'elle ne résout pas le problème dans sa totalité.

Q - Deux questions à propos de l'Afghanistan. Après l'élimination d'Oussama Ben Laden, est-ce que vous avez l'impression que la donne a changé pour la coalition et en particulier pour les troupes françaises ?

R - Je crois qu'il y a le début d'une évolution dans les relations entre l'Afghanistan, le Pakistan et les États-Unis. Dans ce ménage à trois, les documents saisis vont permettre de comprendre quelles sont les arrière-pensées des uns et des autres. Je crois et j'espère que cela va permettre de clarifier la situation, d'avoir un dialogue entre le Pakistan et l'Afghanistan, entre les rebelles qui sont à cheval sur la frontière, ceux qui les soutiennent, ceux qui les combattent. Je pense que la situation politique va évoluer et devrait permettre un respect de la transition pour 2014.

Q - En ce qui concerne les services français, est-ce qu'ils travaillent avec les services pakistanais et américains sur les débriefings qui ont lieu en ce moment auprès de l'entourage d'Oussama Ben Laden ?

R - À cet instant, il est trop tôt pour le dire. Les Américains ont à cœur d'utiliser d'abord et pour eux les renseignements dont ils disposent. Maintenant, dans la lutte contre le terrorisme international, la lutte est également internationale. Lorsque les Français savent des choses, ils partagent et lorsque les Américains savent des choses qui nous sont utiles, ils partagent aussi.

Q - Pour en revenir à la Libye, les rebelles peuvent avoir le sentiment d'être abandonnés et penser que, finalement, votre action n'est pas suffisante. Qu'est-ce que vous pouvez leur dire ?

R - Nous avons pris l'engagement de protéger pour que l'irréversible, c'est-à-dire la prise de Benghazi, n'ait pas lieu. Ce contrat est rempli. Nous avons évité un drame humanitaire comme celui de Srebrenica, qui était une véritable tragédie. Nous n'avons pas pris d'autres engagements, car l'avenir de la Libye appartient d'abord et avant tout aux Libyens eux-mêmes, aux membres du Conseil national de Transition, à celles des tribus qui considèrent qu'il n'y a pas d'avenir Kadhafi et à ceux qui sont encore avec Kadhafi et qui se rendent compte qu'il n'y a pas d'avenir avec ce guide qui a fait son temps, c'est vraiment l'affaire des Libyens. Le rôle des Français, en particulier, c'est que le maximum de Libyens de bonne volonté se parlent, mais nous n'avons pas vocation à remplacer les Libyens.

Q - Pouvez-vous nous donner un exemple de la coopération accrue franco-britannique par exemple sur le conflit libyen et, deuxièmement, pour la France et le Royaume-Uni, est-ce qu'il y a une recrudescence des menaces de représailles par rapport à la mort de Ben Laden ?

R - Sur le deuxième point, nous sommes Français, Anglais et Américains, très attentifs au terrorisme, mais il n'a pas singulièrement changé de nature avec la disparition de Ben Laden, même si naturellement on entend des appels au meurtre. Ce sont heureusement des appels verbaux. En revanche, sur la coopération entre la France et l'Angleterre : la résolution 1973 des Nations unies que j'évoquais à l'instant est née d'une entente directe et personnelle entre le président Nicolas Sarkozy et David Cameron. On a vraiment deux dirigeants politiques qui se comprennent, qui parlent le même langage et qui prennent ensemble les mêmes décisions.

Q - La France va-t-elle envoyer des armes comme les Italiens ?

R - Non, nous ne l'envisageons pas et je suis très étonné par cette affirmation. Des armes défensives ? Quelle est la limite ? Parce que l'embargo sur des armes pour la Libye a été décidé par les Nations unies. Il y a des analyses juridiques qui montrent que cet embargo s'applique pour le gouvernement de Kadhafi, pas pour la Libye. Ma réponse est très claire : à cet instant la France n'entend pas livrer des armes en Libye.

Q - Tout à l'heure, vous avez dit que les Américains ont mis dix ans à tuer Ben Laden. Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? Est-ce que vous pensez qu'il faudra dix ans aussi pour pouvoir tuer Kadhafi ?

R - Je vous répondais en vous rappelant qu'il ne s'agit pas d'un mandat de tuer qui que ce soit mais d'arrêter un conflit, et deuxièmement, ce n'est pas quelque chose qui, quand c'est décidé, se fait aisément. C'est une évidence, mais ce n'est pas inutile de rappeler des évidences de temps en temps.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 mai 2011

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