Extraits d'un entretien de M. Henri de Raincourt, ministre de la coopération, avec TV5, RFI et "Le Monde" le 15 mai 2005, sur les relations franco-djiboutiennes, le sort de l'ancien président ivoirien, la situation en Libye, les otages français au Sahel et sur l'aide au développement de l'Afrique. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits d'un entretien de M. Henri de Raincourt, ministre de la coopération, avec TV5, RFI et "Le Monde" le 15 mai 2005, sur les relations franco-djiboutiennes, le sort de l'ancien président ivoirien, la situation en Libye, les otages français au Sahel et sur l'aide au développement de l'Afrique.

Personnalité, fonction : RAINCOURT Henri de.

FRANCE. Ministre de la coopération

ti : (...)

Q - Vous étiez samedi à Djibouti pour l'investiture du président Guelleh, et s'y trouvait aussi le président soudanais El-Béchir qui est sous le coup de deux mandats d'arrêt de la Cour internationale pour génocide, crime de guerre et crime contre l'humanité au Darfour. Monsieur le Ministre, est-ce que le gouvernement français ignorait au moment où vous êtes allé représenter le gouvernement à Djibouti la présence du président soudanais El-Béchir ?

R - Il faut d'abord savoir que le gouvernement français avait interrogé les autorités djiboutiennes pour savoir quels étaient les invités - pas par curiosité mais pour savoir si le président El-Béchir y était. La réponse qui nous a été faite ne pouvait pas laisser penser qu'il était effectivement présent.

Q - Vous ne le saviez pas au moment où vous êtes arrivé à Djibouti ?

R - Au moment, non pas où je suis arrivé à Djibouti mais au moment où je suis arrivé au dîner donné par le président de Djibouti la veille de la cérémonie de son investiture, je ne le savais pas. C'est quand je suis arrivé à la salle à manger que j'ai vu que le président El-Béchir était là. J'ai demandé, instantanément, au protocole djiboutien de bien vouloir faire le nécessaire pour que je ne sois en aucune manière à proximité de lui. J'ai donc été placé à la table du Premier ministre de Djibouti et je n'ai à aucun moment eu un contact avec M. El-Béchir, pas plus le lendemain lors de la cérémonie d'investiture. Il est clair que si nous l'avions su, nous aurions demandé un peu plus d'explications, et d'abord aux autorités djiboutiennes. Par ailleurs, le gouvernement français aurait dit s'il convenait dans ces conditions de rester ou de partir.

Q - Monsieur le Ministre, vous vous trouvez dans un pays qui est signataire du Statut de Rome et qui a l'obligation de déférer à la Cour pénale internationale Omar El-Béchir qui est inculpé et qui est recherché par un mandat d'arrêt international. Quelle est la clé de ces circonstances ? Est-ce qu'il y a eu un défaut du système d'alerte diplomatique français, est-ce que vous avez été trompé par les autorités djiboutiennes, est-ce que la France a préféré autant honoré un ami - le président djiboutien - plutôt que la justice internationale ? Quelle est l'explication finalement de cette mésaventure ?

R - L'explication est difficile à fournir parce qu'il y a peut-être un peu de tout cela. La seule chose que je puis dire réellement, c'est que lorsqu'une circonstance qui aurait pu être analogue s'est produite en République centrafricaine, nous nous sommes rapprochés des autorités centrafricaines…

Q - Après qu'il y ait eu beaucoup de protestations…

R - ... et nous leur avons dit que vraiment il n'était pas souhaitable, pour les raisons que vous venez d'évoquer, que le président El-Béchir soit parmi les invités, ce qui a été fait.

Q - Condamnez-vous le fait que la République de Djibouti, qui est un pays ami de la France, ait invité Omar el Béchir ? Je crois que vous ne l'avez jamais fait ?

R - Quand on signe des traités et des traités internationaux, c'est tout de même dans le but de les respecter. Ce qui est effectivement regrettable c'est que les autorités djiboutiennes n'aient pas cru devoir respecter les dispositions du Traité de Rome. Ce n'est pas le premier pays à ne pas les respecter, je le constate, je le déplore. Mais je n'ai pas eu de contacts avec M. El-Béchir.

Q - Mais avez-vous eu des contacts après ? Vous nous avez expliqué comment s'était déroulé ce dîner. Considérez-vous dans cette affaire que la France, vous en l'occurrence, s'est fait piéger par les autorités djiboutiennes ; première chose. Et deuxième chose, est-ce qu'après le diner vous êtes allé voir vos homologues, interlocuteurs djiboutiens pour leur dire un peu ce que vous pensiez ?

R - La France, bien évidemment, a effectué auprès des autorités djiboutiennes toutes les démarches nécessaires pour dire ce que nous pensions de la présence du président El-Béchir par rapport à la Cour pénale internationale, par rapport au Traité de Rome et aux pays qui l'ont signé et qui ne respectent pas leur signature.

Q - Estimez-vous que la France se soit fait piéger dans cette affaire ?

R - Je ne sais pas si la France s'est fait piéger. En tout cas, la France regrette la façon dont cela s'est déroulé et ce qui veut dire que la prochaine fois nous devrons, sans doute, être beaucoup plus précis et beaucoup plus vigilants - même si cela peut paraître parfois un peu impoli - par rapport à la liste des invités.

Q - Pour parler de la situation à Djibouti de manière plus large et avant de passer à un autre dossier d'actualité, il y avait eu des manifestations à Djibouti en février, il y avait eu des morts - deux morts -, et le président Guelleh, pour se faire réélire, avait changé la Constitution alors que normalement il n'avait pas le droit à un troisième mandat. Vous diriez que le président Guelleh est le président légitime de Djibouti ?

R - En tout cas, les élections se sont déroulées dans des conditions qui ont été considérées comme satisfaisantes par la communauté internationale et c'est la raison pour laquelle la France, comme elle le fait toujours, reconnaît les résultats des élections lorsque la communauté internationale dit que ces élections se sont bien déroulées.

Q - C'est un pays stratégique, Djibouti, situé à l'entrée de l'Océan Indien.

R - C'est un pays ami depuis toujours de la France.

Q - C'est un pays important d'un point de vue stratégique et militaire.

R - D'un point de vue stratégique et qui est effectivement situé à un point tout à fait névralgique. Nous avons d'excellentes relations avec Djibouti depuis toujours et j'espère pour toujours.

Q - Monsieur le Ministre, au-delà de la justice internationale et de Djibouti, on a l'impression que, autant la France a été en première ligne pour faire appliquer la justice internationale aux cas par exemple de M. Kadhafi ou de M. Gbagbo, et là dans le cas d'Omar El-Béchir, il y a deux poids, deux mesures, en tout cas c'est la musique que renvoie un certain nombre de réactions. Ne craignez-vous pas que la France soit accusée en l'occurrence de faire deux poids, deux mesures en matière de justice internationale ? Elle a l'air d'être beaucoup plus exigeante vis-à-vis de certains, quand cela l'arrange, que vis-à-vis d'autres...

R - Les commentaires de cette nature qui ont pu être faits ne correspondent en rien à la réalité, à la position constante de la France. Nous n'avons pas en fonction de nos interlocuteurs telles ou telles positions. Nous respectons les traités, nous sommes absolument favorables à ce que la Cour pénale internationale puisse faire conduire toutes les investigations et les procédures, les mener à son terme lorsqu'elles sont engagées et que c'est nécessaire. Il ne saurait y avoir en la matière aucune espèce d'ambigüité et je dis que tous les commentaires qui iraient dans un sens inverse, mettant en doute la sincérité de la France, sont absolument inexacts et faux. La question que je me pose, c'est pourquoi ces commentaires sont-ils portés ? Je trouve cela incroyable.

Q - Vous qui êtes quelque part le ministre de l'Afrique, négociez-vous ? Cherchez-vous actuellement sur le continent, une terre d'accueil pour Mouammar Kadhafi ?

R - Non, la France en tant que telle n'agit pas seule, la France en tant que telle en Afrique agit dans le cadre de décisions qui sont prises par la communauté internationale. Donc que ce soit en Côte d'Ivoire - on en reparlera peut-être tout à l'heure, que ce soit en Libye, que ce soit en Syrie ou ailleurs, nous sommes toujours dans le cadre de discussions et de décisions de la communauté internationale et singulièrement des Nations unies.

Q - Avant d'évoquer la Libye, je voulais parler de la Côte d'Ivoire. On a parlé de la Cour pénale internationale, pensez-vous que l'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo doit être traduit devant cette Cour pénale internationale pour permettre éventuellement une réconciliation, plus tard, des Ivoiriens ?

R - Ce que je crois c'est qu'il faut laisser la Cour pénale internationale diligenter ses propres investigations. C'est ce qu'elle est train de faire pour savoir s'il y a lieu d'engager ou non des poursuites à l'encontre de M. Gbagbo. J'ai le sentiment - mais c'est un sentiment personnel - que la Cour pénale internationale va probablement trouver un certain nombre de faits et d'éléments qui vont l'amener à des investigations assez poussées et peut-être à des décisions importantes concernant M. Gbagbo. Laissons la justice internationale suivre son cours. La Cour pénale internationale est une juridiction extrêmement sérieuse et fiable.

Q- Concernant M. Gbagbo, mais aussi concernant le camp Ouattara qui est accusé de massacres, en particulier dans l'Ouest du pays près de la frontières du Libéria, pensez-vous qu'un jour ou l'autre la Cour pénale internationale pourrait ou devrait aussi enquêter sur ces affaires et se retourner peut-être contre le président Ouattara ?

R - La CPI doit faire son travail globalement, sans aucune entrave, sans aucun favoritisme à l'égard de qui que ce soit. C'est sa crédibilité qui est en jeu et nous n'avons aucune espèce de raison de penser qu'il pourrait y avoir, là aussi, deux poids, deux mesures ou une sorte de favoritisme en fonction de tel ou tel. Ce sont des gens qui ont une haute conscience de leur responsabilité et de leur action devant l'opinion publique mondiale.

Q - Toujours sur la Côte d'Ivoire, vous êtes quand même plutôt favorable, si je comprends bien, au fait que ce soit la CPI qui juge éventuellement Laurent Gbagbo plutôt qu'un tribunal en Côte d'Ivoire - cela a été aussi le débat, tribunal international ou ivoirien -, vous penchez plutôt pour un tribunal international ?

R - J'ai du mal à me faire comprendre.

Q - C'est pour que vous précisiez votre pensée !

R - Mais ma pensée est très claire, ce n'est pas la France qui détermine le sort qui doit être réservé à M. Gbagbo. Si la Côte d'Ivoire a des reproches à lui faire, il existe des procédures, elles sont engagées et/ou elles débouchent ou non. Si la CPI trouve qu'il y a effectivement des reproches substantiels à faire à M. Gbagbo, qui justifient le déclenchement de procédures, qu'elle le fasse. Mais ce n'est pas la France, en aucune manière, qui va dire : «c'est mieux si c'est la justice ivoirienne» ou au contraire «si c'est la CPI». Je crois franchement qu'il faut laisser les juridictions faire leur travail.

Q - La France est intervenue en Côte d'Ivoire, on a un peu parlé de la situation ; elle est aussi intervenue en Libye : les frappes aériennes ont commencé il y a près de deux mois, c'était le 19 mars dernier. La Libye où la ligne de front semble s'être stabilisée ces derniers temps. Redoutez-vous, Monsieur le Ministre, un enlisement militaire sur le terrain en Libye ?

R - Je crois que les frappes qui sont conduites dans le cadre de l'OTAN, là aussi sur une décision du Conseil de sécurité de l'ONU, vont petit à petit produire leurs effets. Il me semble que les cibles visées, qui sont des cibles militaires, vont quand même entraver les possibilités militaires de M. Kadhafi et de ceux qui le soutiennent.

Q - La France a-t-elle eu raison avec deux autres pays je crois, de reconnaître le Conseil national de transition en Libye comme l'interlocuteur désormais légitime de la Libye. Les États-Unis, par exemple, qui ont reçu aussi ce Conseil, n'ont pas fait cette démarche, ne sont pas allés jusque-là. La France ne s'est-elle trop précipitée à reconnaitre le CNT comme seule autorité légitime en Libye ?

R - Je pense que c'est une décision politique sage, qui montre bien que la France considère qu'aujourd'hui M. Kadhafi ne peut plus avoir la légitimité nécessaire pour continuer ses actions dans son pays, qu'il doit partir, que son régime doit être changé et qu'il faut préparer la transition. Je crois donc que le fait de reconnaître le Conseil national de transition est une décision tout à fait utile et positive. D'ailleurs, nous avons depuis, si je puis le dire, avancé puisque il y a des décisions qui seront prises. Le représentant du CNT était encore à Paris, tout récemment, chez le président de la République - ce week-end end - et tous les amis de la Libye vont se réunir, pour voir ce que l'on peut faire concrètement pour aider la Libye.

Q - Qu'est ce qui s'est dit entre le président Sarkozy et les représentants ?

R - C'est très simple. L'idée, c'est de voir comment on peut politiquement, à la fois avec les adversaires de M. Kadhafi incarnés dans le CNT, mais aussi avec un certain nombre de personnes qui sont encore cataloguées comme appartenant à la mouvance Kadhafi - mais qui sont en train quand même de s'en éloigner jour après jour, comment on va pouvoir faire cette transition, faire la réunification et enclencher un processus politique qui conduira à la démocratie, ce que nous souhaitons et ce pourquoi nous agissons.

Q - Dans votre esprit la transition se fera sans Kadhafi, cela c'est très clair ?

R - Cela me parait aujourd'hui évident. M. Kadhafi ne peut pas participer à la mise en place de cette transition.

Q - Aider le CNT politiquement, c'est aussi actuellement l'aider financièrement. La France a pris des engagements ?

R - La France a des engagements. La France souhaite, dans le cadre du club des amis de la Libye, que nous participions financièrement à la réalisation d'un certain nombre d'actions pour la bonne gouvernance, l'organisation des élections, etc. comme on le fait d'ailleurs dans bien d'autres pays, en toute transparence, en toute clarté.

Q - Une question annexe sur la Libye, un mot sur la mort de Pierre Marziali qui est le patron d'unes société privée française, qui a été tué à Benghazi dans la nuit de mercredi à jeudi. Avez-vous des informations sur ce qui s'est passé ?

R - Ce que je peux vous dire, c'est que les responsables du Centre de crise du Quai d'Orsay ont été informés, ont suivi heure par heure, et qu'à partir de là, nous attendons d'avoir les conclusions des enquêtes. On est un peu dans le brouillard par rapport à cette situation.

Q - Pouvez-vous nous dire si cette société travaillait, je dirais, en parallèle avec les services de la DGSE ?

R - Je n'ai aucune information particulière.

Q - Savez-vous si les services extérieurs français étaient au courant de la présence de cette société sur place ?

R - Je pense que la société était connue. Maintenant, sur la présence de ce Monsieur, je ne sais pas, et je n'ai pas d'information autre que cela. Je pense que l'enquête, qui est en cours, nous permettra d'avoir touts les éclaircissements nécessaires.

Q - Avez-vous des informations supplémentaires concernant les quatre personnes qui ont été arrêtées au même moment que Pierre Marziali a été tué ?

R - Nous souhaitons ardemment, une nouvelle fois, que l'enquête soit menée rapidement, que l'on puisse y voir plus clair.

Q - L'une des conséquences de la prolongation des hostilités en Libye, c'est, disent un certains nombre de chefs d'État riverains, la dissémination d'armes, notamment d'armes lourdes qui les inquiètent fortement. Partagez-vous cette inquiétude ? Avez-vous des infos sur la réalité de cette dissémination et cela vous inquiète-t-il ?

R - C'est toujours effectivement inquiétant. La circulation des armes, d'une manière générale, est toujours inquiétante. Il est exact, aujourd'hui, qu'un certain nombre d'armes sont sorties de Libye. Où sont-elles arrivées ? On ne le sait pas forcément et précisément. En revanche, nous avons un certain nombre d'informations qui nous disent que certains stocks d'armes seraient arrivés dans la région du Sahel, ce qui n'est pas sans nous inquiéter effectivement.

Q - À vos yeux, cela ne jette pas une certaine ombre sur le rôle du CNT ou en tout cas de certain de ses alliés ou proches ?

R - Vous savez, nous sommes dans des situations difficiles. Rien ne peut être parfait, les choses se déroulent parfois dans une certaine improvisation. Il y a des gens qui profitent de toutes ces circonstances pour se livrer à des actes que nous réprouvons, et parmi cela il y a effectivement la circulation d'armes dans un secteur où c'est souvent le cas.

Q - Ces armes pourraient tomber aux mains de l'AQMI, très active dans la région du Sahel. La France en sait quelque chose parce que quatre Français ont été enlevés dans le Nord Niger par l'AQMI en septembre 2010 : Pierre Legrand, Daniel Larribe, Thierry Dol et Marc Furrer. Avez-vous des informations concernant l'état de santé de ces quatre otages, pouvez vous nous dire quelque chose sur eux ?

R - C'est souvent le cas lorsqu'il s'agit de prise d'otages, c'est très difficile d'arriver à avoir des contacts très précis et avec les ravisseurs. En revanche, ce que nous savons c'est qu'ils sont en vie et nous essayons, jour après jour, heure par heure, de pouvoir nouer des contacts qui nous amèneraient à pouvoir discuter avec les ravisseurs. C'est très difficile parce que assez souvent - vous savez nous sommes dans une zone de désert, de sable -, on a des interlocuteurs, puis on n'en a plus, puis cela change ; on ne sait jamais le degré de fiabilité, forcément, au démarrage. Il faut être extrêmement prudent et, sur toutes ces questions-là, moins on en dit, plus on a de chance, peut-être, de pouvoir arriver à faire libérer nos otages le plus rapidement possible ; en tout cas on s'y attache tout le temps.

Q - Selon vous, l'élimination de Ben Laden est-elle plutôt, je dirais, quelque chose de favorable pour la libération des otages ou au contraire une inquiétude supplémentaire ?

R - L'organisation d'Al Qaïda, pour ce que l'on en sait, est tout de même une organisation très décentralisée, où les groupes sont assez indépendants les uns par rapport aux autres. Nous savons qu'AQMI ne prenait pas ses ordres au quotidien auprès de Ben Laden. Nous ne sommes donc pas certain du tout que cela puisse avoir des répercussions directes sur le sort de nos otages.

Q - Toujours sur cette question, que pensez-vous de la «philosophie» développée par le président Sarkozy dans une interview récente à «L'Express» où il disait en gros : «la France ne paie pas de rançon» et il laissait entendre en fait que cela pourrait être les entreprises auxquelles appartient tel ou tel otage qui prendraient en charge le paiement d'une éventuelle rançon, en l'occurrence pour les otages au Niger se serait AREVA. Que pensez-vous d'une telle approche ?

R - Je pense que le président de la République a absolument raison de dire - et il est dans son rôle - que l'État en tant que tel ne négocie pas. L'État ne paie pas de rançon, cela me paraît la base de tout Etat digne de ce nom ; sinon, c'est effectivement encourager les ravisseurs. Deuxièmement, que les entreprises ici ou là payent des rançons, c'est quelque chose qui s'est déjà fait, reconnaissons-le aussi. On parlait tout à l'heure de Djibouti, on pourrait parler de la Somalie, de toute cette partie du monde où les pirates se livrent à des prises d'otages en permanence. Effectivement, cela semble être un commerce, si j'ose dire, relativement lucratif.

Q - Il y a des pays comme l'Espagne où ils ont payé des rançons.

R - Ce n'est pas la position constante des autorités françaises.

Q - Ce qui est nouveau dans les déclarations du président Sarkozy, c'est que jusqu'à présent la ligne c'était «la France ne paie pas de rançon, point barre circulez, il n'y a rien à voir». Le président nous dit cela d'un côté, et d'un autre, sous entendu parce qu'il faut être réaliste, il y a des rançons qui peuvent être versées pas par l'État français, mais par les entreprises. C'est une approche plus réaliste...

R - C'est une approche qui au moins dans certaines situations doit être conforme à la réalité. Si le président de la République le dit, c'est sans doute parce qu'il a les informations qui le conduisent à s'exprimer de cette façon-là.

Q - Cela veut dire qu'Areva est en train de payer une rançon ?

R - Je ne sais pas si c'est Areva que visait le président de la République ou s'il faisait allusion à des situations analogues qui se sont produites dans le passé. Encore une fois, il ne faut pas toujours viser telle ou telle chose.

Q - C'est la réalité dans le cas des deux otages français en Afghanistan : là c'est une société publique française, cela devient plus compliqué, parce que c'est France télévision et donc c'est aussi l'argent du contribuable ?

R - Vous essayez de décrypter dans les propos du président de la République des choses qui sont compliquées alors que c'est extrêmement simple : le président de la République dit l'État ne négocie pas, l'État ne paie pas de rançon.

Q - Cela pose-t-il problème quand une société publique - j'entends l'argument sur les sociétés privées - payée par le contribuable paye la rançon ?

R - On ne sait pas si cela est arrivé dans le passé, je ne peux pas répondre à votre question.

Q - À propos des otages, Monsieur le Ministre, la France rentre dans une période électorale, pensez-vous que d'une manière ou d'une autre, cet état de fait va peser sur la gestion que l'État va faire des otages, est ce que cette période électorale vous parait propice à un règlement de ces questions ou, au contraire, rien du tout ?

R - J'espère franchement que dans ce débat électoral on aura suffisamment de responsabilité et de dignité pour ne pas faire du sort de nos otages un enjeu partisan, en faveur de tel ou tel camp ; ce serait absolument indigne de se livrer à ce genre d'exercice.

Q - Cela s'est fait dans le passé.

R - Cela s'est peut-être fait dans le passé. On est aujourd'hui en 2011, on avance vers les élections présidentielles de 2012, et je note d'ailleurs que l'opposition jusqu'à maintenant, en tout cas, adopte un comportement qui me parait responsable, je souhaite...

Q - Je parlais pour le gouvernement...

R - La seule chose que le gouvernement veut c'est récupérer nos otages, nos compatriotes, le plus rapidement possible et les ramener à la maison. La perspective d'échéance électorale - il y en a toujours en démocratie - doit être, de mon point de vue, déconnectée de cette mission fondamentale des autorités publiques de ramener ses enfants à la maison.

Q - Les électeurs ne penseront pas à cela en votant ?

R - Les électeurs peut être penseront à cela.

Q - C'est un enjeu ?

R - En tout cas, je pense que ce n'est pas un enjeu, qu'il ne faut pas en faire un enjeu et que les responsables politiques de haut niveau doivent avoir suffisamment de conscience pour ne pas se livrer à ce genre d'exploitation.

Q - Monsieur le Ministre, avant de passer à l'Aide au développement, une question sur la situation au Sahel. En ce moment, il y a un effort de coordination régionale : Algérie, Niger, Mali, Mauritanie essayent de lutter contre l'AQMI ; quelle aide la France peut apporter dans ce cadre-là pour aider à cette lutte contre le terrorisme au Sahel ?

R - Je vous remercie de souligner qu'il y a une coopération régionale en la matière qui est en train de prendre corps, peut être plus profondément qu'à une période relativement récente. Nous sommes très satisfaits de voir, en particulier, que le Mali est en train de jouer un rôle de rassemblement entre les différents pays qui est tout à fait positif. Le ministre des Affaires étrangères du Mali était à Paris la semaine dernière et nous a bien expliqué quelle était la stratégie de son pays, qui d'ailleurs recueillait l'accord que ce soit du Niger, de la Mauritanie et de l'Algérie...

Q - A vous entendre il était temps que le Mali agisse dans ce sens ?

R - Il est toujours temps, il est toujours plus que temps que tout soit fait pour récupérer les otages et bien évidemment il faut…

Q - Pour dire les choses autrement, jusqu'à présent le Mali avait tendance à dire : «ce n'est pas notre problème, c'est plutôt le problème de l'Algérie», donc le Mali prend les choses au sérieux ?

R - Je pense que tous les pays concernés sont en train effectivement de travailler en concertation d'une manière plus approfondie qu'ils ne l'ont fait jusqu'à maintenant. Vous savez qu'il a été créé, il y a quelques années, une sorte de commandement qui est installé en Algérie, à Tamanrasset. Il y a eu une réunion récente ; le ministre des Affaires étrangères du Mali nous a dit que les choses étaient en train de bouger en la matière. La France appuie absolument cet effort régional et la France aussi a appuyé pour que l'Union européenne puisse elle aussi participer à la politique que nous entendons donner au Sahel parce que l'on fait aussi le lien entre la sécurité et le développement.

Q - On va évoquer la coopération française et l'Aide publique au développement. Monsieur le Ministre, on a parlé de l'objectif 0,7 % du PNB, un chiffre fixé depuis longtemps qui devrait être atteint en 2015. La France atteindra-t-elle cet objectif ?

R - Comme son nom l'indique c'est un objectif. Nous sommes aujourd'hui à 0,5 %, c'est à dire exactement là où nous avions dit que nous serions dans le cadre de l'Accord de Gleneagles de 2005. Est-ce que nous serons à 0,7 % en 2015 ? C'est assez difficile à dire, l'objectif est assez difficile à atteindre compte tenu de la situation économique et budgétaire que nous connaissons aujourd'hui. Néanmoins, je rappelle que la moyenne des pays concernés est aujourd'hui à 0,3 %. Je ne veux pas dire que l'on est meilleur que les autres, mais dire que nous n'avons pas à rougir de ce que nous faisons en matière d'aide publique au développement. Ce budget est l'un des trois qui dans le budget français, avec la Justice et l'Enseignement supérieur et la Recherche, a augmenté par rapport à tous les autres qui ont baissé.

Q - Beaucoup d'observateurs parlent d'un budget en trompe l'œil. On est dans une année où la France est présidente du G8/G20. On avance 0,5 %. Quand on regarde précisément le budget on voit qu'il comprend des annulations de dettes, beaucoup de dons ont été transformés en prêts et on note même que les subventions à Mayotte qui devient français (400 millions ont été attribués à Mayotte) sont inclus dans le budget, ce qui fait parler de mirage à certaines organisations non gouvernementales ; que leur répondez-vous ?

R - Je réponds que c'est un jugement qui est un peu hâtif parce que d'abord les annulations de dette, pour être bref, sont passées de 35 à 10 % donc très peu d'annulation de dettes. Deuxièmement Mayotte était un Territoire d'Outre-mer et, par conséquent, inclus comme les autres territoires dans le budget - effectivement il ne le sera plus l'année prochaine, puisque Mayotte est un département. Troisièmement….

Q - Il y a aussi Wallis et Futuna qui sont repris dans le budget …

R -...qui ne sont pas des département... les Territoires d'Outre-mer figurent dans l'Aide publique au développement depuis toujours, les départements n'y figurent pas. Le dernier point que je veux soulever c'est que nous transformons beaucoup de dettes en outils de développement. Quand un pays nous rembourse 100 millions par exemple, nous lui disons : «les 100 millions on vous les laisse, on vous les prête pour tel ou tel développement». C'est ce que l'on appelle les Contrats de désendettements et de développement qui ont un effet levier absolument positif et considérable. Quand les gens nous disent que c'est en réalité une aide en trompe l'œil, je crois que ce n'est pas vrai.

Q - Vous pouvez vous engager que l'année prochaine nous soyons encore à ce niveau là ?

R - Je pense que le président de la République sait très bien quels sont les enjeux. L'enjeu est simple, ce n'est pas un enjeu politique et budgétaire immédiat. L'enjeu est qu'il y a 1 milliard d'habitants aujourd'hui en Afrique, 2 milliard en 2050 ; donc, soit on est capable les uns et les autres, pas simplement la France mais la communauté internationale, d'aider, d'appuyer à un développement endogène important en Afrique, soit on va au devant de difficultés majeures. L'enjeu est planétaire.

Q - Vous étiez cette semaine à Istanbul pour une conférence de l'ONU sur les PMA dont font partie 33 pays d'Afrique (sur 48 au total). Deux chiffres sur les PMA et l'Afrique : l'Afrique c'est 14 % de la population mondiale, 2 % des échanges commerciaux mondiaux. Comment allez-vous faire pour aider plus efficacement au décollage économique de l'Afrique ?

R - Il faut investir. Deuxièmement, il faut développer les infrastructures parce que c'est même difficile de créer des marchés régionaux - comment voulez vous créer des marchés régionaux si vous n'avez pas des infrastructures, par exemple, routières pour transporter les marchandises ?

Q - Cela c'est plutôt l'Aide publique au développement ?

R - L'Aide publique au développement, mais nous avons aussi le discours du président de la République du Cap, en février 2008, sur la nécessité de permettre des interventions beaucoup plus fortes des secteurs privés, des entreprises.

Q - Les investissements privés...

R - ... et des collectivités territoriales dans le cadre de la coopération décentralisée. La porte est ouverte pour tout le monde, il y a de la place pour tout le monde.

Q - Il y avait ce sommet des PMA auquel vous assistiez à Istanbul pour établir un plan d'action 2011- 2020 ; ça y est, il est en place ? Très rapidement les principaux objectifs : aide à l'agriculture j'imagine....

R - C'est effectivement plusieurs objectifs : la sécurité alimentaire, cela veut dire la volatilité des prix de l'agriculture, ne serait ce pour des raisons démographiques, les infrastructures ; toutes les conséquences des changements climatiques ; les financements innovants. Ce sont tous les thèmes majeurs que nous retrouverons tout au long de l'année dans le cadre du G20 que préside la France et pour lequel nous espérons avoir des propositions très précises, très concrètes et très audacieuses d'ici le mois de novembre.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 mai 2011

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