Déclaration de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, lors de la conférence de presse conjointe avec son homologue algérien, M. Mourad Medelci, sur les relations entre la France et l'Algérie, notamment la coopération économique et la colonisation, et les crises régionales, la Libye, la situation au Sahel, le conflit du Sahara occidental, Alger le 16 juin 2011. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, lors de la conférence de presse conjointe avec son homologue algérien, M. Mourad Medelci, sur les relations entre la France et l'Algérie, notamment la coopération économique et la colonisation, et les crises régionales, la Libye, la situation au Sahel, le conflit du Sahara occidental, Alger le 16 juin 2011.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes

Circonstances : Voyage d'Alain Juppé en Algérie le 16 juin 2011

ti : Je vous remercie, Monsieur le Ministre, de vos paroles de bienvenue. Je remercie également les journalistes qui sont ici présents. Je voudrais d'emblée vous dire combien je suis heureux d'être à Alger et combien je suis sensible à l'accueil extrêmement chaleureux que j'ai reçu depuis mon arrivée hier soir. Nous avons eu hier une séance de travail approfondie avec M. Medelci. Ce matin le contact avec le Premier ministre a été extrêmement chaleureux aussi et je suis heureux de pouvoir rencontrer le président Bouteflika dans quelques instants. Comme le disait M. Medelci, je me rendrai cet après-midi à Oran parce que les ministres, en France, peuvent continuer à être maire ; je suis maire de Bordeaux et Bordeaux entretient depuis plusieurs années un accord de partenariat avec Oran. J'irai donc saluer mon collègue oranais.

Je parlais de la chaleur de nos entretiens : nous avons la chance d'être aujourd'hui, Monsieur le Ministre, dans une période de particulière embellie des relations entre la France et l'Algérie, grâce à la relation très étroite qui existe entre nos deux chefs d'État bien sûr, mais aussi avec tout le travail que nous avons accompli pour surmonter parfois des différends entre nous, mais surtout construire une relation marquée par la confiance et l'amitié.

C'est vrai dans le domaine économique : avant de venir ici, j'avais eu un entretien avec Jean-Pierre Raffarin qui m'a dit combien il avait été heureux de mener à bien la mission qui lui avait été confiée. Le forum organisé il y a quelques semaines ici à Alger a été une très grande réussite et a permis de se faire rencontrer de nombreuses PME françaises et algériennes et de faire aboutir ce que l'on appelle des rendez-vous d'affaires très prometteurs pour l'avenir. Et donc nous sommes désireux de renforcer cette coopération économique, mutuellement avantageuse pour nos deux pays.

En ce qui concerne nos relations politiques, comme vient de le dire M. Medelci, nous avons fait le tour des différents accords qui nous lient. Certains d'entre eux sont arrivés à échéance et nous sommes tout à fait d'accord pour travailler à leur renouvellement, notamment le document de coopération et de partenariat, mais aussi aller plus avant dans notre travail sur les essais nucléaires au Sahara, travailler également sur la circulation des personnes, dans le respect de nos préoccupations mutuelles. Je pense que dans tous ces domaines, un dialogue très constructif va se poursuivre au cours des prochains mois.

Nous avons également bien sûr évoqué la situation internationale et les grandes crises qui concernent particulièrement cette région. J'ai expliqué quel était l'objectif de notre intervention en Libye, qui est d'arriver le plus vite possible à une solution politique permettant aux Libyens de choisir eux-mêmes le destin qu'ils souhaitent, de construire une Libye nouvelle et démocratique. Nous avons également parlé de la situation au Sahel : je me suis réjoui de voir que le dialogue entre nous sur cette grande région, frappée par le terrorisme mais aussi la grande criminalité, s'intensifiait depuis quelques temps et nous sommes tout à fait décidés à le prolonger. Je me suis également réjoui de voir que le Maghreb progresse vers la construction d'une zone de prospérité et d'intégration et, de ce point de vue, l'amélioration des relations entre l'Algérie et le Maroc nous paraît extrêmement constructif. Nous ferons tout pour aller dans ce sens et apporter notre petite pierre à l'édifice.

Voilà un certain nombre de sujets que nous avons abordés et d'autres aussi, je le répète, dans ce climat de franchise et d'amitié, résolument tourné vers la construction d'une relation franco-algérienne de plus en plus confiante et amicale.

Je suis maintenant bien sûr prêt à répondre à vos questions, dans la limite de temps qui nous est imparti par le rendez-vous avec le président Bouteflika.


Q - Des experts et des hauts responsables, même au sein de la coalition, ont écarté la possibilité d'une victoire militaire en Libye. Ne pensez-vous pas, Monsieur le Ministre, qu'il est temps de revenir à la solution politique ? Si oui, quelle place accordez-vous à l'Union africaine, ainsi qu'à sa feuille de route ?

Compte tenu de la proximité de la France avec le CNT, confirmez-vous, Monsieur le Ministre, les accusations portées contre l'Algérie dans des activités de mercenariat ?

R - La seconde question est la plus simple : la réponse est non. Vous avez prêté beaucoup d'attention à ces accusations ; nous nous sommes parlés, il y a plusieurs semaines, sur ce sujet et j'ai bien compris, à la fois après mes entretiens avec M. Medelci et avec le Premier ministre, que l'Algérie situait son action dans le strict respect des résolutions du Conseil de sécurité. N'attachons donc pas trop d'importance à ces rumeurs ou à ces accusations infondées.

En ce qui concerne la suite des événements en Libye, je ne vais pas refaire le film de l'Histoire. Si nous sommes intervenus c'est parce qu'il y avait une menace imminente de massacres contre les populations civiles et notamment je pense à la population de Benghazi. Je crois que la communauté internationale s'est grandie en intervenant pour éviter ces massacres. Cela dit, bien entendu, une intervention militaire n'est pas une fin en soi. L'objectif c'est de trouver une solution politique et nous y sommes prêts à tout moment.

Nous avons indiqué, lors de la réunion du Groupe de contact à Abou Dhabi, la semaine dernière, quelles étaient les conditions d'une solution politique : d'abord un cessez-le-feu qui soit un cessez-le-feu authentique, c'est-à-dire qui se marque par le retrait des troupes de Kadhafi dans les casernes et par un contrôle international confié aux Nations unies. Ensuite, et c'est un point de consensus au sein du Groupe de contact, mais aussi parmi les membres de l'Union européenne, de la part des Américains, d'un grand nombre de pays africains, et aussi de la Ligue arabe, la décision de Kadhafi de s'écarter du pouvoir, à la fois du pouvoir civil et du pouvoir militaire, car nous considérons qu'il a perdu sa légitimité. Ensuite, la troisième étape, c'est un processus de dialogue et de réconciliation nationale qui implique le Conseil national de transition, mais aussi d'autres acteurs de la vie libyenne : les responsables traditionnels, ceux des tribus en particulier, mais également les responsables de Tripoli qui ont bien compris qu'il n'y a pas d'avenir pour Kadhafi.

Je pense que nous sommes proches de cette issue politique, en tout cas nous y travaillons. Le soutien de l'Union africaine nous paraît absolument essentiel dans ce domaine. Nous avons d'ailleurs invité l'Union africaine aux réunions du Groupe de contact et sa participation s'est révélée effective à ces réunions. En ce qui concerne le CNT, nous avons avec cette instance des relations, là aussi très étroites, et je constate que sa représentativité, sa légitimité sont aujourd'hui reconnues par un nombre grandissant d'États, d'États arabes, d'États africains, bien sûr des États-Unis eux-mêmes, du Canada tout à fait dernièrement. Nous pensons que c'est un interlocuteur incontournable.

Q - En tant que chef de la diplomatie française, que pensez-vous de la dimension sociale et humaine dans les relations franco-algériennes ?

R - Les relations humaines entre la France et l'Algérie sont excellentes. La France compte une très grande communauté algérienne, qui est la bienvenue dans notre pays. Il y a aussi de nombreux Français en Algérie, qui vivent dans de très bonnes conditions. Alors, s'il y a parfois des difficultés entre l'Algérie et la France, c'est justement parce qu'il y a des liens très forts, pour des raisons historiques. Raison et passion sont imbriquées, ce sont deux ingrédients de la relation franco-algérienne. C'est ce qui en fait tout l'intérêt, tout le prix, toute la difficulté, mais aussi tout le charme.

Q - Avez-vous discuté de la situation au Sahel, plus précisément sous l'angle de la tentative de libération des otages ? Est-ce qu'il y aura davantage de coopération, quel est le degré de coopération à ce sujet ?

R - Je l'ai dit dans mon propos introductif, nous constatons aujourd'hui une volonté accrue de travailler ensemble sur ce qui se passe au Sahel. La France n'est pas un pays sahélien, mais elle a des intérêts importants au Sahel ; d'abord, parce qu'il y a dans l'ensemble des pays de la région une communauté française importante, ensuite parce que nous sommes la cible prioritaire des menaces terroristes, vous le savez, et enfin parce que nous coopérons très étroitement avec les pays de la région, pour les aider notamment dans leur politique de développement.

Nous sommes partie prenante, mais nous misons d'abord sur la coopération régionale, la coopération avec tous les États qui sont directement concernés, et nous nous réjouissons de l'initiative de l'Algérie prise récemment : la réunion de Bamako, une prochaine réunion, M. Medelci l'annoncera certainement lui-même, qui devrait se tenir à Alger sur ces sujets-là.

Nous sommes donc tout à fait disponibles pour participer à cette coopération. J'ajoute que l'Union européenne est également impliquée dans ce qui se passe au Sahel, puisque nous avons obtenu qu'elle définisse un Plan Sahel qui va accompagner le développement. Je crois, comme nous l'avons dit hier soir, qu'il faut que nous agissions sur trois terrains : la lutte contre le terrorisme, la lutte contre la grande criminalité et la lutte contre le sous-développement ; ce sont trois objectifs indissociables.

Q - Monsieur Juppé, vous venez de dire que vous allez vers la construction de meilleures relations entre l'Algérie et la France. Cela veut-il dire que lors de discussions futures, certains dossiers qui fâchent, tels que les essais nucléaires, les archives ou la reconnaissance des crimes de guerre, seront abordés ?

R - Je serais tenté de dire qu'il n'y a pas de dossiers qui fâchent. Il y a des dossiers sur lesquels nous discutons et cherchons des solutions. Le dossier des essais nucléaires n'est pas du tout un dossier qui fâche. Nous avons déjà fait, dans le cadre d'un groupe de travail qui a bien fonctionné, une première partie du chemin, qui consiste à dresser le constat de la contamination des territoires concernés, et j'ai indiqué à M. Medelci que la France venait de désigner un nouveau responsable pour une nouvelle réunion du groupe de travail, qui passera maintenant à une phase supplémentaire, qui est celle des opérations de décontamination.

Sur les archives, de la même manière, cela n'est pas un dossier qui fâche. Nous n'avons pas toujours des positions convergentes, mais nous dialoguons et M. l'ambassadeur m'indiquait que le directeur des Archives françaises venait d'adresser un courrier à son homologue, pour lui proposer la constitution d'un groupe de travail qui va permettre, là aussi, de trouver des solutions aux différentes questions qui restent encore sur la table. Il y a une volonté, sur tous les sujets, de chercher des solutions par le dialogue et non pas par la confrontation et la mauvaise humeur.

Q - Et sur la reconnaissance des crimes de guerre ?

R - Ecoutez, là-dessus nous avons beaucoup échangé ; le président de la République française a pris des positions dans lesquelles il a reconnu le caractère injuste de la colonisation. La France ne s'engagera pas dans une attitude de repentance, parce que je crois que c'est un débat que nous avons eu chez nous et que ne sommes pas sur cette ligne-là. Mais, là aussi, la reconnaissance de nos passés respectifs est tout à fait clair pour nous.

Q - (à M. Medelci) Nous avons noté dernièrement des appels et des conseils aux pays africains de la part des pays occidentaux et des États-Unis, les invitant à limoger les ambassadeurs du régime Kadhafi. Avez-vous reçu ce genre d'invitation pour limoger l'ambassadeur libyen en Algérie ?

(…)

R - Je souhaiterais ajouter un mot, si vous le permettez. Ce qui se passe en Libye, ce n'est pas une intervention française. Je précise, pour qu'il n'y ait pas d'ambigüité, que c'est une intervention des Nations unies, dans le cadre de deux résolutions, 1970 et 1973. C'est une intervention qui est soutenue par la Ligue arabe, avec la participation de plusieurs pays arabes. C'est une coalition internationale dans le cadre du droit international. En ce qui concerne les relations diplomatiques, la question a été beaucoup plus simple, puisque c'est la Libye qui a suspendu ses relations diplomatiques avec la France.

Q - Sur la coopération économique, sur laquelle il semble y avoir un nouveau forcing, est-ce qu'il s'est agi, lors de ces dernières discussions, de faire un effort sur le transfert technologique que réclame depuis quelques années l'Algérie, par rapport à la coopération multilatérale, notamment bilatérale avec la France ? Est-ce qu'il y aura de nouvelles dynamiques économiques ?

Vous vous réjouissez de l'amélioration des relations entre le Maroc et l'Algérie. Est-ce que justement, dans un autre cadre, le Maroc est interpelé par la France sur la question sahraouie autrement que par ce soutien systématique favorable à la position sur l'autonomie plutôt que l'autodétermination ? Sachant que c'est quand même, non pas un sujet algéro-marocain, mais un sujet régional d'une extrême importance pour l'Algérie.

R - Sur le plan économique, je suis un peu surpris de votre vocabulaire. La France ne fait pas de «forcing», nous recherchons des relations mutuellement avantageuses. C'est le souhait de l'Algérie, c'est le souhait de la France et, bien entendu, nous sommes ouverts au transfert de technologies. On a évoqué notamment la possibilité de créer un groupe de travail qui concrétise l'accord nucléaire signé il y a quelques années. J'ai beaucoup insisté sur le rôle des PME dans ces relations économiques. Il y a aussi les grands groupes qui ont un rôle à jouer, mais nous avons aussi en France, et il y en a de plus en plus en Algérie, un tissu de PME qui peuvent contribuer de façon tout à fait déterminante au renforcement de nos relations économiques. Et je le répète, ce renforcement, ce n'est pas la France qui le pousse, il est d'intérêt mutuel.

Sur le Sahara occidental, notre position n'est pas bilatérale, elle consiste à soutenir le processus qui est placé sous l'égide des Nations unies, avec notamment le médiateur M. Ross. J'ai retenu un point important de mes discussions ce matin, c'est qu'il m'a été très clairement indiqué que la question du Sahara occidental n'est pas de nature à nuire aux relations entre le Maroc et l'Algérie de manière générale. Je pense que c'est une approche qui est très positive et très constructive.

Q - Est-ce que le débat sur le passé colonial a été abordé lors de votre visite en Algérie ?

R - Non. Je vous ai dit que nous sommes des hommes tournés vers l'avenir et pas vers le passé. On ne va pas ressasser indéfiniment. Nous avons fait des choses dans ce domaine, je l'ai rappelé, le président de la République française a eu des paroles très claires sur le caractère injuste de la colonisation. Si on pouvait sortir un petit peu de ce ressassement éternel du passé, pour voir ce que la France et l'Algérie peuvent faire dans un monde qui est en plein changement autour de nous, avec des possibilités de développement considérables dans nos intérêts mutuels, je pense que cela serait bien mieux que de nous interroger à nouveau sur ce qu'il s'est passé il y a un siècle, il y a 40 ans ou même il y a 50 ans.

Q - Vous avez déclaré récemment à l'Express, en évoquant M. Kadhafi : «nous allons tout faire pour qu'il parte. Nous allons accentuer la pression militaire comme nous le faisons depuis plusieurs jours». En parallèle, on voit que la résolution 1973 évoque clairement l'intervention de la communauté internationale dans l'application de l'exclusion aérienne, dans le but de sauver des civils. Un membre du Congrès américain a appelé hier à poursuivre l'OTAN puisque il évoque des dommages collatéraux, en l'occurrence des victimes civiles lors des frappes de l'OTAN…

R - Trois points très rapidement : premièrement, la résolution 1973 prévoit une zone d'exclusion aérienne, mais elle autorise aussi l'utilisation de tous les moyens nécessaires pour protéger les populations civiles.

Deuxième remarque : nous considérons que nous nous situons exactement dans le cadre de cette résolution, que toutes les frappes qui ont été opérées ont eu pour cible des installations militaires ou des équipements militaires et que nous avons évité les dommages collatéraux.

Troisièmement, il est exact que les résolutions du Conseil de sécurité ne demandent pas le départ de Kadhafi, mais nous, nous le demandons. Pas nous Français : c'est la position unanime de l'Union européenne, c'est la position du Groupe de contact, qui l'a répété à plusieurs reprises et encore à Abou Dhabi. Je vous rappelle que, dans ce Groupe de contact, il y a beaucoup de participants : la Ligue arabe, l'OCI, des pays arabes à titre national, des pays européens, les Américains, les Russes, l'Union africaine.

Aujourd'hui, la communauté internationale, dans sa très grande majorité, estime que quand un chef d'État utilise des avions, des chars, des canons pour bombarder sa population civile, il perd sa légitimité et doit quitter le pouvoir. C'est notre position, tout à fait claire, et collective, je le répète.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 juin 2011

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