Entretien de M. Laurent Wauquiez, ministre des affaires européennes, dans "Le Monde" du 26 juin 2011, notamment sur la crise de la Grèce et de la zone euro. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Wauquiez, ministre des affaires européennes, dans "Le Monde" du 26 juin 2011, notamment sur la crise de la Grèce et de la zone euro.

Personnalité, fonction : WAUQUIEZ Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires européennes

ti : Q - La Grèce peut-elle échapper à la faillite ?

R - La crise de la Grèce, ce n’est pas une crise de l’euro. C’est une crise de la dette. C’est la crise d’un pays qui, faute d’avoir fait les réformes à temps, a laissé s’accumuler les déficits. Des réformes difficiles (retraites, fonction publique, carte de la justice) ont été faites depuis quatre ans pour éviter à la France un destin à la grecque. Concernant la Grèce, un choix a été fait, celui d’une solidarité européenne. C’est un choix qui n’était pas évident, qui a été construit à travers l’entente Sarkozy-Merkel, et qui ne s’est jamais démenti. La détermination européenne du président a payé.

Q - N’était-ce pas un choix contraint ?

R - Non, d’autres choix auraient pu être possibles, ils ont été évalués. On a choisi de considérer qu’une attaque contre la Grèce est une attaque contre l’Europe. Et l’aide de l’Europe est massive, colossale. Aujourd’hui, si les Grecs devaient se financer seuls sur les marchés, à deux ans, ils auraient des taux d’intérêt de 25 % à 30 %. Cela serait la faillite immédiate. La solidarité européenne leur permet de se financer entre 4,5 % et 5 %. Il ne faut pas se tromper : l’Europe n’est pas le Père Fouettard de la Grèce. Elle lui apporte au contraire une bouée de sauvetage dans la tempête. Ensuite, les Grecs ont fait des efforts remarquables. Donc, je crois à la possibilité de sortir la Grèce de cette impasse.

Le fait que le dossier grec revienne à intervalles réguliers peut donner l’impression d’un hamster qui court sans fin dans sa roue. Ce n’est pas la réalité. Il y a six mois, on avait le feu sur l’Irlande et le Portugal. La situation concernant ces deux pays s’est redressée. Petit à petit, la réaction européenne se construit et s’étoffe. Les Européens n’alimentent-ils pas la crise par leurs divisions ?

Il est évident qu’on a toujours besoin d’une «voix» euro plus coordonnée, avec plus de visibilité. Une proposition consisterait à avoir une présidence commune de l’Eurogroupe et de l’Ecofin, une présidence politique et à temps plein. On peut réfléchir à un «M. Euro» à un niveau politique.

Q - Comment inciter les banques à prolonger leur engagement en Grèce ?

R - Il faut que tout le monde prenne sa part du fardeau. Sur une base volontaire. Pourquoi ? Parce que notre obsession est que le feu ne se propage pas plus dans la zone euro. Si du jour au lendemain, vous dites à quelqu’un qui a prêté de l’argent à un Etat : «Vous ne serez pas remboursé», vous provoquez un vent de panique.

La Grèce doit faire des efforts. Mais nous devons aussi l’aider à retrouver une bouffée d’oxygène. Il ne faut pas qu’un volet restrictif. Les propositions de la Commission sont intéressantes. Aujourd’hui, l’économie grecque est asphyxiée au point de ne plus pouvoir utiliser les fonds européens (faute de moyens pour les cofinancer). L’idée est de mobiliser plus ces fonds afin qu’ils aident à redonner de la dynamique à l’économie grecque. Mais il faut que ce soit sur des bases saines : on ne peut plus injecter à fonds perdus. On pourrait exiger en contrepartie un droit de regard sur leur emploi pour s’assurer qu’ils aillent aux projets ayant le plus d’effet de levier économique.

Q - En Espagne, les «indignés» revendiquent d’être mieux entendus par les politiques. Décelez-vous la même insatisfaction en France ?

R - Ce mouvement est propre à certains des pays les plus affectés par la crise, où celle-ci frappe particulièrement la jeunesse. A des pays méditerranéens où une culture de solidarité générationnelle et familiale spécifique a été ébranlée. Je suis assez perplexe devant ce mouvement contemporain d’appel à l’indignation. L’indignation n’est pas un registre d’action politique. Autant je comprends historiquement le registre de la révolution, du coup de force, de l’action, autant je trouve que c’est un signe de crise morale de se contenter d’appeler à s’indigner. Ce que je propose à cette jeunesse, c’est plus d’Europe.

Q - La décision allemande de sortir du nucléaire n’oblige-t-elle pas la France à rouvrir le débat ?

R - Qu’on ait un débat, oui, mais alors sur tout. On ne peut sortir du nucléaire avec seulement des éoliennes et des panneaux photovoltaïques. Il faut aussi des centrales au charbon, qui ont un impact catastrophique sur l’environnement. Qui va payer ? Sortir du nucléaire, cela suppose une augmentation de 80 % du prix de l’énergie. Presque le doublement de la facture d’un ménage qui se chauffe à l’électricité et, pour nos entreprises, un choc très important avec des destructions d’emplois massives. Ceux qui, parce qu’il y a eu Fukushima, disent du jour au lendemain «sortons du nucléaire» sont irresponsables.

Q - La Croatie sera-t-elle dans l’Union européenne en 2013 ?

R - Oui. On naviguait entre deux risques : faire de l’élargissement naïf, comme par le passé, en donnant le coupon d’entrée sans bases solides ; ou la crispation égoïste d’une Europe forteresse qui serait passée à côté d’un enjeu historique. Le discours de la France autour duquel s’est construite la position européenne a été de dire : «Oui, mais à condition de respecter les engagements sur la durée.» Avant, les efforts s’arrêtaient avec l’entrée dans l’Union européenne : plus de lutte contre la corruption, pour améliorer la démocratie... Là, on suit dans la durée les efforts de la Croatie. C’est une leçon : la France gagne quand elle est sur des positions résolument pro-européennes. Nous sommes alors le centre de gravité de l’Europe.

Au moment où l’édifice européen semble se fissurer, il est en fait en train de se renforcer. Car, sur beaucoup de dossiers, nous sommes au pied du mur, et l’on s’aperçoit que la seule porte, c’est une porte européenne. Sur la gouvernance économique, la taxe sur les transactions financières, une politique commerciale plus offensive, l’harmonisation fiscale, il y a une tendance de fond qui construit les surcroîts d’intégration européenne de demain.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 juin 2011

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