Extraits de l'entretien de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, avec "Sud Ouest" le 11 juillet 2011, sur les questions d'actualité internationale, Libye et Syrie notamment. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits de l'entretien de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, avec "Sud Ouest" le 11 juillet 2011, sur les questions d'actualité internationale, Libye et Syrie notamment.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - Le colonel Kadhafi résiste encore malgré l'effort militaire de la coalition. L'Otan et la France n'ont-elles pas été présomptueuses, de faire la guerre à la Libye ?

R - Nous n'avons pas déclaré la guerre à la Libye mais évité un massacre. Souvenons-nous de l'inaction de l'ONU au Rwanda et à Srebrenica. Si nous n'avions rien fait, le scénario se serait reproduit, car l'intention de Kadhafi était claire : se venger de la population de Benghazi. Nous avons donc eu raison d'y aller, et l'intervention réunit encore de nombreux soutiens internationaux. Elle se borne à une action aérienne pour protéger les civils. Au sol, ce sont les troupes du Conseil national de transition (CNT) qui se battent et sont en train de marquer des points.

Q - Cette offensive est-elle liée aux livraisons d'armes de la France ?

R - Non, car les troupes du CNT se sont organisées. Nous les y avons aidées - pas seulement nous, mais aussi les Anglais -, car elles étaient mal équipées, au départ, en moyens de communication et de commandement. Les armes que nous avons livrées servent à l'autodéfense des civils. Et je veux souligner que l'Otan a été extrêmement vigilante dans le choix de ses cibles pour éviter les pertes civiles : l'immense majorité des civils tués l'a été sous les bombes de Kadhafi, notamment à Misrata.

Q - Faute de succès militaire, y a-t-il une solution politique ?

R - Nous y travaillons. Et les choses avancent. Le CNT a renforcé sa légitimité, la Turquie vient de le reconnaître, et l'idée que Kadhafi doit partir est désormais admise par tout le monde.

Q - Même par les Africains ?

R - Oui, en grande partie ! Même s'ils ne le disent pas ouvertement, la majorité des pays africains ont compris que Kadhafi devait s'écarter du pouvoir. La question n'est pas de savoir s'il doit partir, mais quand et comment.

Q - «Où partir ?», c'est justement la question que vient de poser Aïcha Kadhafi, la fille du «guide», à notre envoyé spécial à Tripoli…

R - En Libye même, à condition qu'il abandonne toute action politique ? Au dehors avec des garanties ? Je n'ai pas la réponse, mais l'Union africaine y travaille. Sa médiation peut être utile, et nous souhaitons que l'Union africaine participe le 15 juillet, à Istanbul, à la réunion du groupe de contact.

Q - N'avez-vous pas été gêné par la diplomatie parallèle incarnée en Libye par Bernard-Henri Lévy ?

R - Les intellectuels ont leur rôle à jouer, déclaratoire, et les diplomates travaillent dans le réel.

Q - Paris milite pour une résolution de l'ONU sur la Syrie. Pensez-vous possible de contourner le veto russe ?

R - Je l'espère, car il serait inacceptable que le Conseil de sécurité reste silencieux alors qu'une répression brutale et sauvage s'abat depuis des semaines contre des populations qui demandent simplement la liberté de s'exprimer. Les Russes craignent qu'une résolution sur la Syrie n'aboutisse à une intervention du type Libye. La crainte n'est pas fondée : le projet de résolution en cours d'examen à New York ne fait aucune référence à l'usage de la force militaire. Il s'agit de condamner la répression, d'appeler une fois encore le régime syrien, s'il n'est pas trop tard, à tenir compte des aspirations populaires et à faire de vraies réformes. Si nous parvenons à réunir 11 voix sur 15, la résolution pourrait être mise aux voix.

Q - Malgré son discrédit, le régime syrien peut encore tenir des mois. En se coupant de lui, la France ne manquera-t-elle pas d'un levier pour l'organisation de cette conférence sur le Proche-Orient qu'elle appelle de ses vœux ?

R - Je ne pense pas que le régime syrien actuel puisse nous y aider. Mais cette conférence n'est pas mort-née, comme on le dit ici ou là. La date clé est le 11 juillet avec la réunion du quartette (Russie, États-Unis, Europe et ONU). Moscou est sur la même ligne que le Conseil européen, et Ban Ki-moon, le Secrétaire général des Nations unies, soutient le processus. Les Américains ? J'ai eu un contact approfondi avec Hillary Clinton sur le sujet : elle est consciente que le statu quo n'est pas tenable. Si le Quartet est capable de lancer un appel fort aux Israéliens et aux Palestiniens pour les convaincre de se remettre autour de la table avec les paramètres que nous proposons, on pourrait organiser une conférence des donateurs à Paris la première quinzaine de septembre.

Q - Si cela ne donnait rien, la France pourrait-elle reconnaître l'État palestinien lors de l'Assemblée générale de l'ONU en septembre ?

R - Nous prendrons nos responsabilités le moment venu. C'est-à-dire fin septembre. Nous n'y sommes pas.

Q - En annonçant aussi un retrait de ses soldats d'Afghanistan, la France est-elle suiviste par rapport à Washington ?

R - Je ne comprends pas cette accusation de suivisme qui est faite par des forces politiques qui nous adjuraient quelques jours avant de nous retirer. Soyons cohérents. Nous sommes dans une coalition.

Travailler avec ses alliés, c'est de la solidarité, pas du suivisme. Il y a eu des éléments nouveaux, la disparition de Ben Laden, nous marquons des points sur le terrain. Nous sommes dans la stratégie arrêtée à Lisbonne fin 2010 : transfert progressif de la sécurité aux troupes afghanes. Au fur et à mesure, nous nous retirons.

Q - Y a-t-il eu des contreparties à la libération des otages de France 3 ?

R - Je n'en dirai rien. Les raisons d'État, parfois, ça existe. Nous avons neuf autres otages, quatre au Sahel, trois au Yémen, un en Somalie et Gilad Shalit à Gaza. Si nous mettions sur la table toutes les conditions de la négociation, cela pourrait mettre en cause leur libération.

Q - Les otages du Yémen sont-ils en vie ?

R - Nous le pensons, mais nous n'avons pas de confirmation de qui les détient, ni du lieu où ils se trouvent.

Q - S'agissant du printemps arabe, ne craignez-vous pas qu'on fasse preuve d'angélisme par rapport à la possible évolution de ces pays ?

R - Hier, on nous accusait de faire preuve d'aveuglement. Et maintenant, d'angélisme ? Nous essayons juste de conformer notre diplomatie avec nos principes. Longtemps, nous avons privilégié la stabilité en disant : «Ces pays ne sont pas mûrs pour la démocratie, donc, même si c'est un peu tyrannique, c'est le meilleur rempart contre l'intégrisme.» Résultat ? La révolution. Aujourd'hui, il faut nous réjouir, car ce qui se passe est le succès des aspirations démocratiques et des valeurs auxquelles nous tenons, en particulier des droits de l'homme. Les révolutions n'ont pas été faites au nom d'une idéologie politique ou d'une référence à une religion, mais au nom de la liberté. Donc, c'est une chance. Il n'y a pas de révolution sans risques. Des forces extrémistes, islamistes, peuvent en profiter. C'est pourquoi il faut d'abord aider ces pays sur le chemin de la démocratie et, surtout, éviter que l'effondrement économique ne donne une prime aux extrémistes. (…).


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 juillet 2011

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