Entretien de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, avec le quotidien espagnol "El Pais" du 21 juillet 2011, sur les divergences de vue au sein de l'Union européenne concernant la crise financière, la politique extérieure et le choix des interventions à l'étranger. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Entretien de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, avec le quotidien espagnol "El Pais" du 21 juillet 2011, sur les divergences de vue au sein de l'Union européenne concernant la crise financière, la politique extérieure et le choix des interventions à l'étranger.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - Les pays périphériques de l'Union européenne sont à la dérive et les mesures communautaires ne semblent pas capables de stabiliser la situation financière. L'Allemagne s'est abstenue lors du vote sur l'intervention en Libye. Le Danemark veut restaurer les contrôles frontaliers. L'Union européenne est-elle en train de se déchirer ?

R - Cela, c'est la peinture noire. Maintenant, je vais prendre la peinture rose. On peut dresser de l'état de l'Union européenne un constat assez différent. Premièrement, en ce qui concerne la crise financière, je voudrais rappeler qu'elle trouve son origine non pas en Europe mais aux Etats-Unis. Deuxièmement, il n'y a pas que l'Europe qui soit en difficulté ; les agences de notation ont mis aussi les Etats-Unis sous surveillance. Quoiqu'il en soit, même si c'est difficile, lentement, l'Union européenne trouve les solutions. Nous avons fait des progrès considérables sur la voie de ce que la France souhaite depuis longtemps, à savoir un véritable gouvernement économique européen.

Q - Dans le domaine de la politique extérieure, il y a encore de graves divisions…

R - Il est vrai qu'il y a encore des divisions. En Irak, il y a quelques années. En Libye, il y a quelques mois. Mais prenons d'autres exemples. Sur le processus de paix au Proche-Orient, l'Europe a aujourd'hui une position commune. Autre exemple : la politique de sécurité et de défense commune ; c'est un sujet que la France considère très important. Nous avons demandé à la Haute représentante de faire des propositions pour relancer cette politique. Elle a présenté un très bon rapport, soutenu par vingt-six Etats.

Q - Mais ensuite, à un moment crucial comme la crise libyenne, l'Allemagne s'est abstenue et d'autres pays ne semblent pas disposés à faire de grands efforts. Considérez-vous que les contributions de l'Espagne et de l'Italie sont suffisantes ?

R - Cela, c'est à l'Espagne et à l'Italie d'en décider. Je constate qu'ils nous soutiennent. Le problème c'est que nous avons tous des difficultés ; nous réduisons tous nos budgets de défense. Cette situation est une puissante incitation à coopérer, à mettre nos moyens en commun.

Q - La France fournit-elle toujours de l'armement aux rebelles en Libye ?

R - Nous n'avons pas fourni d'armement. Nous avons aidé les populations qui faisaient l'objet d'attaques à se défendre en leur fournissant des armes d'auto-défense pour une période de temps très limitée. Nous sommes restés dans les limites de la résolution de l'ONU. Ce que je voudrais dire à propos de l'intervention, c'est que si nous n'avions pas fait quelque chose, il y aurait eu des milliers de morts à Benghazi. Nous sommes intervenus pour protéger la population. C'est maintenant à eux de faire le travail sur le terrain. Au début, les troupes rebelles étaient très faibles, mal préparées. Nous les avons aidés à s'organiser. Ils sont maintenant passés à l'offensive ; ils avancent. Nous continuerons à les aider avec l'appui aérien. Il faut maintenir la pression militaire sur Kadhafi jusqu'à ce qu'il cède.

Q - Quel type d'armes d'auto-défense avez-vous fourni ?

R - Je ne suis pas spécialiste des armes d'auto-défense. Il faut demander au ministre de la Défense. Ce sont des armes légères, ce ne sont pas des tanks ou des canons. Je souligne que nous avons la conviction que nous sommes en conformité avec la résolution 1973. Dans l'article 9, il y a une clause qui permet de déroger à l'embargo sur les armes dès lors qu'il s'agit de protéger les populations civiles.

Q - Pourquoi intervient-on en Libye, mais pas en Syrie ?

R - Il faut distinguer les choses. La situation n'est pas la même. Il y a certes une répression sauvage et brutale en Syrie - il y a un millier de morts - mais nous ne sommes pas dans le cas de Benghazi, où quelqu'un lançait ses chars contre une ville d'un million d'habitants pour massacrer ses habitants. Ce n'est pas le même scénario.

Q - Quelle est la différence ? C'est une question de nombre de morts ?

R - Non, je ne parle pas de cela. C'est la situation globale, politique. En Syrie, il y a différentes communautés et des risques de tensions entre-elles. De plus, à l'ONU, certains pays ont choisi de fermer les yeux. Mais notre position en Syrie est la même qu'en Libye pour ce qui est de la condamnation sans ambigüité de la politique du régime syrien.

Q - Ce fut une erreur de soutenir aussi longtemps des dictatures au nom de la stabilité ?

R - Oui ! Bien sûr. Maintenant que nous connaissons la fin de l'histoire, on voit bien que c'était une erreur. Mais nous l'avons tous commise. Nous nous sommes laissé avoir par les discours de ces régimes qui nous disaient qu'ils assuraient la stabilité, qu'ils étaient un rempart contre l'extrémisme islamique. C'est pour cela que nous les avons soutenus. Et nous avons commis une erreur, nous avons découvert que ce rempart n'était pas solide. C'est pour cela qu'il faut changer et passer d'une politique qui était gouvernée par une exigence de stabilité à une politique qui donne la priorité à la démocratie et aux droits de l'Homme. Maintenant, nous soutenons partout les mouvements de libération des peuples et d'aspiration à la démocratie.

Q - Cependant, cette nouvelle politique ne semble pas s'appliquer avec la même fermeté dans tous les cas ; l'Arabie saoudite en est un exemple. La Realpolitik survit-elle pour l'Arabie saoudite.

R - Je ne crois pas que l'on puisse dire cela. Les situations sont différentes. Nous soutenons les mouvements populaires lorsqu'ils se manifestent, comme à Tunis ou en Syrie. Par ailleurs, nous conseillons à tous les régimes d'avancer dans le processus de réformes.

Q - Quel est l'objectif prioritaire de votre visite en Espagne ?

R - Entre l'Espagne et la France, il y a une amitié profonde et une grande convergence de vues sur beaucoup de sujets. Je fais plus précisément référence à la lutte contre le terrorisme et aux projets d'interconnexion transpyrénéens. Quant à la crise financière, nous sommes solidaires de l'Espagne ; nous sommes à vos côtés.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 1er août 2011

Rechercher