Déclaration de MM. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, et Gérard Longuet, ministre de la défense et des anciens combattant, sur les relations franco-russes et sur la situation internationale, à Moscou le 7 septembre 2011. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de MM. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, et Gérard Longuet, ministre de la défense et des anciens combattant, sur les relations franco-russes et sur la situation internationale, à Moscou le 7 septembre 2011.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain, LONGUET Gérard.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes; FRANCE. Ministre de la défense et des anciens combattants

Circonstances : Voyage d'Alain Juppé et Gérard Longuet en Russie le 7 septembre 2011 pour la dixième session du Conseil de coopération franco-russe sur les questions de sécurité, à Moscou le 7

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* Le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères et européennes

Mesdames et Messieurs, le ministre de la Défense français, M. Gérard Longuet, et moi-même sommes très heureux d’être à Moscou aujourd’hui. Je viens souvent à Moscou ; j’y étais au mois de juillet, il y a quelques semaines encore. Nous avons commencé cette journée par des entretiens bilatéraux, avant de tenir la dixième session du Conseil de coopération sur les questions de sécurité.

J’ajouterai quelques points à ce que vient très bien de dire Sergueï Lavrov. Ces rencontres nous ont d’abord permis de constater à nouveau à quel point les relations entre la France et la Russie sont aujourd’hui excellentes, denses, confiantes. Dans le domaine culturel, par exemple, avec les années croisées France-Russie en 2010 qui ont été un succès et qui vont connaître des prolongements, mais aussi évidemment dans le domaine économique. Nos entreprises contribuent aux grands projets de modernisation et de diversification de l’économie russe, notamment à Skolkovo, pour le projet de «Silicon Valley», ou dans le Caucase Nord pour le développement du tourisme.

D’autres possibilités se dégagent : Paris a lancé un grand projet d’aménagement : le Grand Paris. Moscou s’apprête à faire de même et nous pensons donc que, là aussi, il y aurait des possibilités très fructueuses d’échanges d’expérience. Cette coopération se développe bien sûr aussi dans le domaine de la sécurité, dans le domaine militaire. Gérard Longuet y reviendra.

Au-delà de la relation bilatérale, nous avons discuté de questions globales pour constater, là encore, que nous nous retrouvons sur bien des sujets.

Je voudrais évoquer le G8 à Deauville qui a été un grand succès grâce, notamment, à la participation du président Medvedev. Nous allons poursuivre nos efforts pour que les engagements du G8 soient tenus, en particulier le Partenariat de Deauville, c’est-à-dire l’aide que nous allons apporter aux pays du sud de la Méditerranée qui sont en transition démocratique : l’Égypte, la Tunisie, le Maroc et la Jordanie. Des décisions concrètes seront prises, nous l’espérons, au cours du mois de septembre.

Nous avons aussi parlé de la préparation du G20 à Cannes au début du mois de novembre. La Russie sera un des acteurs majeurs de cette réunion du G20, en particulier sur le débat sur la stabilisation du cours des matières premières dans lequel le président Medvedev est personnellement fortement impliqué, ou bien encore pour la réforme du système monétaire international et du Fonds monétaire international.

Nous avons également évoqué les relations de la Russie, de l’OTAN et de l’Europe. Nous sommes tout à fait d’accord pour continuer à travailler à cette idée, lancée par nos présidents, d’un espace de sécurité commun euro-atlantique. Nous avons plus particulièrement évoqué la relation OTAN-Russie et nous nous sommes retrouvés pour dire que cet espoir, né à Lisbonne, d’une coopération fructueuse entre l’OTAN et la Russie, notamment dans un système de défense anti-missile partagé, ne devait pas être déçu. Nous comprenons fort bien les préoccupations de la Russie en la matière. Nous partageons tout à fait certaines d’entre elles, en particulier la nécessité de bien montrer que la défense anti-missile n’est pas un substitut à la dissuasion nucléaire, ou bien encore de donner à la Russie des garanties suffisantes. Bien entendu, ce serait un contresens total que d’imaginer que cette défense anti-missile puisse être dirigée contre la Russie. La Russie est notre partenaire et tout ceci doit être clarifié. La France y veillera en liaison avec la Russie.

En ce qui concerne les relations entre l’Union européenne et la Russie, nous avons évoqué plusieurs sujets. Les visas de courts séjours : il faut aller vers la suppression de ces visas. Un programme par étapes est mis au point et la France, au sein de l’Union européenne, pousse tout à fait dans cette direction. Nous avons aussi évoqué les questions énergétiques et j’ai assuré nos collègues russes que ce que l’on appelle le paquet «climat-énergie» - le troisième paquet «climat-énergie» de l’Union européenne - n’était pas du tout destiné à évincer la Russie de notre coopération énergétique. Nous en avons besoin, en particulier pour ce qui concerne les grands réseaux de transport auxquels la France est associée.

Un mot enfin - pour ne pas être trop long - d’un certain nombre de crises internationales dont nous avons discuté. Nous l’avons fait comme d’habitude, de façon amicale mais franche, pour constater que nous n’étions pas d’accord sur tout.

En Libye, nous nous étions longuement exprimés sur ce sujet lors de ma visite ici au mois de juillet ; nous n’avons pas partagé la même vision de la phase militaire de l’opération. N’y revenons pas puisqu’elle est en passe de s’achever. En revanche, nous sommes désormais décidés à travailler ensemble pour permettre au peuple libyen de construire une Libye démocratique et prospère. Nous avons été heureux, à ce titre, d’accueillir la Russie à la Conférence des amis de la Libye à Paris, le 1er septembre, où le président Medvedev était représenté par Mikhaïl Marguelov, et nous allons continuer à travailler ensemble, notamment avec les Nations unies qui ont un rôle essentiel à jouer dans cette phase de reconstruction.

Pour ce qui est de la Syrie, notre appréciation diverge. Nous ne pensons pas que l’on puisse mettre sur le même plan les manifestations de la population syrienne, qui aspire à plus de liberté et à plus de démocratie, et la répression exercée par le régime qui est tout à fait disproportionnée et qui aboutit à des effusions de sang tout à fait inacceptables. C’est la raison pour laquelle nous pensons que le Conseil de sécurité doit adresser un message fort pour que cette brutale répression cesse. Nous sommes prêts à en discuter avec la Russie au Conseil de sécurité, même si nos points de vue, à l’heure actuelle, ne sont pas les mêmes.

En ce qui concerne l’Iran, nous avons la même préoccupation : tout faire pour que l’Iran ne se dote pas de l’arme nucléaire car ce serait évidemment une situation extraordinairement dangereuse et déstabilisante pour toute la région. Il faut donc adresser des messages forts à l’Iran et le faire ensemble. Nous sommes très attachés à l’unité de ce Groupe des Six qui s’est constitué : trois pays européens, plus la Russie, les États-Unis et la Chine. Nous sommes désireux de travailler ensemble.

Enfin, sur le Moyen-Orient, nos analyses convergent. Nous pensons que seule la reprise des négociations entre les deux parties, israélienne et palestinienne, permettra d’aboutir à une solution stable avec une reconnaissance de l’État palestinien. Notre objectif est très clair, c’est l’objectif des Européens, c’est aussi l’objectif du Quartet : deux États-nations pour deux peuples. On ne peut y parvenir que par la négociation, pas par la confrontation. Nous essaierons là aussi d’œuvrer ensemble dans ce sens.

Voilà, sans être exhaustif, nous avons parlé de beaucoup d’autres sujets mais je voulais m’en tenir aux principaux en me félicitant à nouveau de la qualité de nos relations.


* Le ministre de la Défense et des Anciens combattants

À cet instant, je confirme la déclaration de mon collègue et ami Anatoli Serdioukov. En sept mois de responsabilité ministérielle, c’est notre troisième rencontre : à Paris, au Bourget, aujourd’hui à Moscou. Je confirme la réalité de la coopération, qui n’est pas simplement un échange ministériel, qui se décline en un très grand nombre d’opérations de natures différentes. Anatoli en a recensé soixante-six.

Nous avons des réflexions communes sur la modernisation de nos armées qui ont les mêmes soucis : légère diminution des effectifs, organisation beaucoup plus souple et beaucoup plus réactive, personnel mieux entraîné, mieux équipé pour s’adapter à des missions extrêmement différentes.

La deuxième remarque dans cette coopération, c’est que nous apprenons à nous connaître sur le terrain. Je voudrais saluer l’engagement de la Marine russe dans l’action contre la piraterie, et nous nous sommes retrouvés sur des coopérations certes plus modestes. Aujourd’hui, vous êtes au Soudan, sur des terrains africains qui ne vous étaient pas familiers et qui nous ont permis de nous connaître entre soldats.

Je confirme la coopération sur le plan des équipements à travers la construction de deux bateaux de projection et de commandement de type Mistral. Les deux premiers seront réalisés en partie en France, en partie en Russie. Les exemplaires suivants, trois et quatre, seront réalisés ici même. C’est en tous les cas un support pour une coopération qui, au-delà des équipements, va vers une réflexion sur l’usage.

Le deuxième thème majeur qui a été évoqué, notamment avec les ministres des Affaires étrangères, c’est en effet le débat sur la défense antimissile balistique. Je confirme ce qu’Alain Juppé évoquait à l’instant, la convergence des positions russe et française et nous ne voulons pas, nous Français, que, d’une part, cette défense antimissile soit une remise en cause des dissuasions nationales auxquelles les Russes et les Français sont attachés, et que, d’autre part, cette défense antimissile puisse être une nouvelle course à l’armement stratégique qui n’est souhaitée par personne et qui n’aurait aucun sens entre la Fédération de Russie, l’Europe et l’OTAN qui ont des liens de partenariat durables et pacifiques.

Je voudrais insister sur un troisième point plus particulier. L’intérêt de la Russie pour l’Afghanistan est une bonne nouvelle pour les pays de la coalition, dont la France. La réunion de Douchanbe, qui est une mobilisation des pays riverains - Pakistan, Tadjikistan, Russie - sur l’évolution à terme de l’Afghanistan, est pour nous un élément important. Nous avons apporté le point de vue français sur la mise en place de la transition qui permettra aux forces de la coalition de restituer la plénitude des responsabilités de sécurité au gouvernement de Kaboul. C’est un troisième point qu’il était important de signaler à cet instant. Pour le reste, mes excellents collègues ont dit toute la richesse du contenu de nos travaux.


Q - Une question à M. Juppé. Monsieur le Ministre pensez-vous que, compte tenu des divergences de vue entre la Russie et les partenaires occidentaux sur la Syrie, la Libye et l’Iran, que la Russie est encore un partenaire diplomatique utile pour faire avancer les choses. Une toute petite question spécifique à la Syrie, est-ce que vous pensez que la France peut encore infléchir la position de la Russie sur le dossier syrien ?

R - Le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères et européennes

La réponse à votre première question est oui ; je suis assez habitué à ce genre de présentation. Je vais essayer de vous dire sur quoi on était d’accord, ce qui est très important, et puis les deux ou trois points sur lesquels nous pouvions avoir des divergences d’approche, au moins aujourd’hui.

N’oublions pas tous les points sur lesquels nous travaillons en étroite confiance. La Russie est évidemment pour nous un partenaire tout à fait important, je dirais même privilégié. C’est vrai sur le plan bilatéral, le président de la République française l’a affirmé à plusieurs reprises. Vous connaissez l’excellence de ses relations avec M. Medvedev et avec M. Poutine. Tout ceci s’est concrétisé dans de très nombreuses réunions ou dans de très nombreuses actions de coopération que nous avons évoquées. C’est vrai aussi, au-delà de la relation bilatérale, sur bien des sujets que nous avons très rapidement cités tout à l’heure.

Il y a des questions au sujet desquelles nous pouvons avoir des différences d’appréciation. Sur la Libye, je vous l’ai dit, nous n’avons jamais caché nos divergences. Nous nous retrouvons cependant aujourd’hui côte à côte pour participer à la construction de la Libye nouvelle, notamment dans le cadre de la Conférence des Amis de la Libye qui se tiendra à nouveau, à New York, le 20 septembre prochain.

Sur le reste, de la discussion et de l’échange des points de vue peuvent naître des solutions. Sur l’Iran, nous travaillons ensemble, nous sommes dans ce Groupe des Six et nous avons également une approche tout à fait commune.

Pour nous, la Russie est donc définitivement un partenaire de long terme. Je ne reviens pas sur la Syrie, qui était la deuxième question que vous posiez. Nous en parlerons au Conseil de sécurité et nous verrons jusqu’où nous pouvons aller.

Q - Je voulais savoir, du côté russe comme du côté français, quand interviendrait le retrait des troupes de la coalition d’Afghanistan, en particulier concernant les risques que ce retrait pourrait poser sur la sécurité des pays d’Asie centrale. Est-ce qu’à cette occasion un renforcement de la coopération entre la Russie et l’OTAN est envisagé et éventuellement sous quelle forme ? Une coopération plus étroite entre l’ODKB et l’OTAN est-elle envisagée et sous quelle forme ?

(…)

R - Le ministre de la Défense et des Anciens combattants

Je profite de cette question pour remercier nos collègues russes de leur soutien, en facilitant le transit des moyens militaires français qui doivent se rendre en Afghanistan. Je les remercie également pour les facilités de transit aérien.

Cela étant dit, nos préoccupations, nous Français, sont beaucoup plus immédiates. Nous sommes engagés dans la transition en Surobi et nous sommes engagés aux côtés de l’armée nationale afghane dans une reprise en main du sud de la Kapisa, plus précisément du secteur de Tagab ; c’est qui est un secteur difficile parce qu’il recueille aujourd’hui des éléments Taliban qui ont été chassés par la réussite des opérations de sécurité conduites notamment dans le sud de l’Afghanistan. Nous avons donc une préoccupation extrêmement immédiate et une préoccupation qui doit être compatible avec la volonté affirmée de la France, au travers des déclarations du président de la République, d’obtenir un retrait de l’effort supplémentaire que nous avions consenti fin 2008, début 2009.

Nous sommes donc en train de gérer une situation de terrain où nous avons à la fois l’annonce d’un allégement, que rendra possible la transition en Surobi, et la perspective dans une échéance rapprochée, 2014, d’une transition totale au bénéfice de l’armée afghane. Ces deux informations ayant pour effet, naturellement et on peut le comprendre - la guerre est dialectique -, d’amener certains à s’efforcer de marquer des points à l’occasion d’un mouvement qui n’est en rien un renoncement mais qui, en effet, aboutira à un redéploiement du dispositif. L’intérêt de la réunion de Douchanbé est de montrer très clairement à la coalition qu’il y a des partenaires qui sont prêts à contribuer à la stabilité de cette partie du monde.

L’intervention matérielle de la Russie au bénéfice de l’État afghan et de l’armée nationale afghane, à travers ses équipements matériels, est une très bonne nouvelle. Cela consolide notre partenaire et l’intérêt des pays voisins pour lutter contre ce qui est un fléau régional, la production et la diffusion de drogue ; c’est également un élément extrêmement positif. Nous avons le sentiment de bénéficier d’un relais dont les motivations sont certes différentes des motivations initiales de la coalition, mais qui concoure à une même réalité : la mise en place d’un Etat de droit dans une partie du monde qui en a singulièrement manqué ces dernières années.

Q - Pourquoi Paris ne prend pas en compte les mesures officielles de Damas visant à réformer le pays ?

(…)

R - Le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères et européennes

Je voudrais ajouter un mot sur la Syrie. Tout d’abord je voudrais rassurer Serguei Lavrov, la France ne cherche pas à instrumentaliser la Russie et d’ailleurs, le connaissant bien désormais, si j’essayais de l’instrumentaliser, j’aurais du mal.

Deuxième réflexion, nous constatons, comme le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies, que le régime syrien s’est livré à des crimes contre l’Humanité et que la façon dont il a réprimé les manifestations populaires n’est pas acceptable.

Enfin troisième considération, nous pensons que des sanctions peuvent être utiles. C’est un des instruments que le Conseil de sécurité peut utiliser et c’est la raison pour laquelle nous travaillons dans cette perspective au Conseil de sécurité. Voilà un sujet de dialogue et de discussion entre nous pour les prochaines semaines.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 9 septembre 2011

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