Extraits d'un entretien de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, dans "L'Express" du 30 novembre 2011, sur la crise de la Zone euro, la question du nucléaire iranien et sur l'arrivée au pouvoir des islamistes dans plusieurs pays arabes. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits d'un entretien de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, dans "L'Express" du 30 novembre 2011, sur la crise de la Zone euro, la question du nucléaire iranien et sur l'arrivée au pouvoir des islamistes dans plusieurs pays arabes.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes

ti : Q - Sous-estime-t-on la gravité et l’enjeu de la crise que traverse l’Europe ?

R - Tout le monde est conscient que la crise est extrêmement grave et qu’elle peut remettre en question tout ce que nous avons construit, non seulement depuis une vingtaine d’années - l’adoption du Traité de Maastricht -, mais aussi depuis la fondation de la Communauté européenne. C’est une crise existentielle pour l’Europe: il faut mobiliser toutes nos énergies pour la surmonter. Mais la crise peut aussi être une chance pour notre Europe, qui commençait à dériver sérieusement, et pour la France - il est temps d’en finir avec de mauvaises habitudes dans la gestion de nos finances. Je crois que les Français le comprennent et qu’ils savent qu’il y a un chemin et un pilote.

Q - Parmi les scénarios moins optimistes, y a-t-il celui d’une explosion de la zone euro ou d’un blocage complet ?

R - L’explosion de la zone euro serait celle de l’Union européenne elle-même. Dans cette hypothèse-là, tout devient possible. Même le pire. Nous nous sommes flattés pendant des décennies d’avoir éradiqué tout danger de conflit à l’intérieur de notre continent, mais ne soyons pas trop sûrs de nous. La montée du populisme, des nationalismes, des extrémismes en Europe rend la construction de l’Union européenne plus vitale que jamais. Une Europe qui nous protège et nous renforce dans la mondialisation. Cela mérite que nous nous engagions à fond: ce devrait être un des grands débats de la présidentielle.

Q - Qu’est-ce que la «fédération européenne» que vous appelez de vos vœux ?

R - Chacun en a de plus en plus conscience, en France et ailleurs: quand on a une monnaie unique, on ne peut pas se permettre d’avoir des politiques économiques aussi peu convergentes qu’actuellement. La première riposte, c’est donc d’aller plus loin dans l’intégration de la zone euro afin que les politiques économiques, budgétaires et fiscales soient davantage harmonisées. La France a fait des propositions importantes en ce sens. L’idée d’un gouvernement économique, encore taboue il y a deux ans, est aujourd’hui, grâce à nous, acceptée dans son principe. Autour de cette zone euro plus intégrée, il faudra un système plus souple. La France et l’Allemagne doivent se mettre d’accord sur cette nouvelle architecture européenne. Avec l’euro, nous sommes allés trop loin pour ne pas aller plus loin. Et les Français savent ce que l’euro leur apporte.

Q - Rétrospectivement, y avait-il un défaut de fabrication dans la zone euro ?

R - Oui, le Traité de Maastricht n’a pas suffisamment insisté sur la nécessaire cohérence des politiques économiques. De fait, les critères prévus dans le pacte de stabilité n’ont pas été appliqués avec la rigueur qui aurait convenu. Face au ralentissement de l’économie, tous les pays se sont plus ou moins affranchis de cette discipline et des mécanismes permettant de contrôler le respect des critères ou de les faire appliquer. Le cas extrême est la Grèce, qui est, en grande partie, responsable de ce qui lui arrive - ce n’est pas une raison pour ne pas l’aider, bien entendu. D’autres pays ont pris leur liberté avec ce système, d’où la nécessité d’une plus grande intégration de la zone euro, qui porte sur des mécanismes renforcés permettant de vérifier que les engagements sont tenus.

Q - Au risque d’une Europe à deux vitesses ?

R - Il ne s’agit pas de faire de la zone euro un club fermé. Certains pays ne veulent pas y entrer - la Grande-Bretagne, par exemple - et d’autres ne le peuvent pas. À ceux-là, il faut bien proposer autre chose, afin de continuer à vivre ensemble.

Q - Le président de l’Autorité des marchés financiers, Jean-Pierre Jouyet, affirme que les citoyens finiront par se révolter contre la «dictature de fait» des marchés. Le politique a-t-il perdu la main ?

R - Non. C’est une des idées les plus répandues du moment. Mais enfin, à qui s’adresse-t-on aujourd’hui ? Aux politiques. De qui attend-on des initiatives nouvelles pour tenter de renouveler l’architecture européenne ? Des politiques, et non des marchés. Simplement, les processus de décision sont longs et, de ce point de vue, les politiques doivent être plus réactifs. Mais une grande partie de la solution viendra d’eux et non des marchés. En Europe, nous devons rétablir la confiance, car elle fait défaut. Et c’est aux politiques de le faire.

Q - Est-ce la confiance qui fait défaut, ou la gouvernance ?

R - Les deux, s’agissant de la zone euro. La gouvernance est défectueuse et pêche essentiellement dans les délais: les marchés appellent des réactions dans la minute, mais le temps de réaction de la gouvernance européenne, c’est plutôt la semaine ou le mois. D’où la nécessité d’adopter des mécanismes plus rapides et plus opérationnels.

Q - La perte pour la France du triple A serait-elle une catastrophe ?

R - Ce ne serait pas anecdotique. On parle de dictature des agences de notation... Elles sont certes critiquables et perfectibles, et elles agissent parfois en fonction de paramètres subjectifs ou politiques. Mais s’attaquer aux agences de notation revient à prétendre guérir la fièvre en cassant le thermomètre. Or, il y a un problème qu’il ne faut pas éluder: le surendettement. Un surendettement qui a aujourd’hui atteint sa limite. Nous devons réduire nos déficits en coupant dans les dépenses et en relevant les recettes, tout en évitant de tuer la croissance. C’est un pilotage très difficile et je trouve que la France le fait plutôt bien: alors que nous mettons en œuvre des efforts d’économies budgétaires sans précédent, nous injectons 35 milliards de crédits dans des dépenses d’avenir, d’investissement, de recherche...

Q - Une hausse de la fiscalité est-elle inévitable après la présidentielle ?

R - Voilà deux ou trois ans que je prône la diminution des dépenses et l’augmentation des recettes: nous ne pouvions y échapper. Quant à l’après-2012, personne n’est capable de dire quel sera le niveau de croissance dans les deux ou trois ans à venir, or c’est le critère déterminant. La vraie variable d’ajustement vertueuse serait de retrouver un taux de croissance qui tende vers les 2 %. Et, un jour peut-être, 3 %. Dans ces conditions, je ne vais pas faire de pronostics pour l’après-présidentielle.

(…)

Q - Revenons à la politique étrangère. Dans le dossier du nucléaire iranien, l’usage de la force est-il un horizon envisagé ?

R - Pas par nous. Comme l’a dit le président, il faut tout faire pour éviter l’irréparable. Une telle intervention aurait des conséquences catastrophiques dans la région. La France prône des sanctions qui soient vraiment de nature à paralyser le régime: gel des avoirs de la Banque centrale, embargo sur les exportations d’hydrocarbures. Américains et Britanniques ont commencé à faire mouvement dans ce sens.

Q - Lentement !

R - Nous souhaitons une position commune, afin que la pression soit maximale. On ne peut pas accepter que les Iraniens continuent à nous mener en bateau.

(…)

Q - Vous avez appelé, en avril, au nom de la France, à l’ouverture d’un dialogue avec les mouvements islamistes dans le monde arabe. Face à l’évolution des événements en Libye, en Égypte et en Tunisie, craignez-vous que les partis religieux ne participent à une restauration autoritaire ?

R - Je ne connais pas de révolution qui se déroule comme un long fleuve tranquille. Nous avons raison de soutenir l’aspiration des peuples à s’exprimer et à choisir eux-mêmes leurs dirigeants. Ce sont nos valeurs et nos intérêts. On ne peut pas encourager les peuples à procéder à des élections, puis en contester le résultat. J’ai conscience des risques, mais, pour autant, tout parti qui se réfère à l’islam n’est pas a priori dangereux. Je suis attaché à la laïcité française, mais l’Allemagne a un concordat, la reine d’Angleterre dirige l’Église anglicane... Or, la plupart des pays arabes ont l’islam pour religion. Restent des lignes rouges et nous serons vigilants. Les élections, on peut les gagner, mais on peut aussi les perdre; pour nous, on ne peut confisquer le pouvoir au nom de Dieu, car le pouvoir, c’est le peuple. S’ajoute la nécessité de construire un État de droit avec la séparation des trois grands pouvoirs, et qui doit prendre en compte les droits de l’Homme, le respect des minorités, le droit des femmes...

Q - Le Premier ministre tunisien a parlé d’un sixième califat...

R - Il y a eu des déclarations inquiétantes. Nous n’avons pas à imposer un modèle de démocratie, mais nous affirmons un certain nombre de valeurs fondamentales, qui sont d’ailleurs inscrites dans la Charte universelle des Nations unies, et ferons attention à ce que ces principes soient respectés. Et comme nous allons nous engager fortement dans l’aide à ces pays, nous sommes fondés à veiller à ce qu’ils respectent ces principes fondamentaux.

(…)


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 1er décembre 2011

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