Déclaration de M. Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication, sur l'éducation musicale et l'apprentissage de la musique, Dammarie-les-Lys le 16 janvier 2012. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication, sur l'éducation musicale et l'apprentissage de la musique, Dammarie-les-Lys le 16 janvier 2012.

Personnalité, fonction : MITTERRAND Frédéric.

FRANCE. Ministre de la culture et de la communication

Circonstances : Présentation du rapport sur les méthodes d'apprentissage et de transmission de la musique à Dammarie-les-Lys le 16 janvier 2012

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Dans les vœux au monde de la culture qu’il avait prononcés à la Cité de la musique en janvier 2010, le président de la République avait rappelé l’importance de l’éducation par la pratique, notamment musicale, et son souhait de relancer la réflexion sur les moyens de la rendre accessible au plus grand nombre.

Débat ancien, s’il en est, sur un objectif pourtant très largement partagé. Depuis une vingtaine d’années, le ministère de la Culture, les collectivités territoriales qui ont la charge des conservatoires, les établissements eux-mêmes, leurs directeurs, leurs enseignants, les parents d’élèves, se sont emparés de cette question. Les conservatoires ont ouvert leurs approches pédagogiques et y ont notamment donné une plus grande place aux pratiques collectives. J’ai eu le sentiment néanmoins que beaucoup restait encore à faire : les représentations de nos concitoyens, des parents, des enfants, des adolescents, gardent l’image d’un apprentissage centré sur les musiques savantes, sur un accès où la théorie peut encore précéder la pratique, au détriment des approches intuitives et d’une diversité de répertoires. La force de l’intimidation sociale, celle qui fait croire que la musique est un domaine réservé à des catégories privilégiées de la population, continue trop souvent de faire loi.

Pour toutes ces raisons, et dans l’esprit des actions que j’ai lancées autour de la notion de culture partagée, j’ai proposé à Didier Lockwood de mener cette mission, avec des personnalités éminentes du monde musical dont je salue la présence aujourd’hui, afin d’identifier les moyens de généraliser les approches pédagogiques fondées sur le décloisonnement des esthétiques, la valorisation de l’écoute, le renforcement des pratiques collectives. Avec l’idée, au-delà de la dimension esthétique de la pratique et de l’enseignement musical, que savoir écouter l’autre, écouter les autres, pour produire soi-même, pour créer de la singularité avec autrui, est essentiel dans la formation qui est proposée à ces futurs adultes.

Pourquoi Didier Lockwood ? Parce que vous êtes à la fois un musicien talentueux qui a su allier les esthétiques dans son art même, parce que vous, l’ardent défenseur de l’improvisation, vous êtes aussi un « institutionnel », vice-président du Haut conseil de l’Education artistique et culturelle, impliqué dans toutes les causes qui unissent l’école et la culture, à l’écoute de tous les projets qui visent à élargir l’accès des jeunes à la culture. Avec votre école qui est un formidable laboratoire pédagogique, nous venons de le constater, avec vos masterclasses en France et de par le monde, notamment dans les universités américaines où vous avez pu mesurer les bénéfices d’une plus grande ouverture des enseignements aux formats d’atelier, au jazz, aux musiques populaires, je savais que vous auriez la capacité de fédérer, par votre engagement et votre enthousiasme communicatif, les plus grandes personnalités autour d’un travail essentiel de réflexion commune.

À cela s’ajoute votre réflexion, au sein du Haut conseil de l’Education artistique et culturelle, sur l’apport des nouvelles technologies à la création et à la généralisation de nouveaux outils pédagogiques qui place l’intuition et la plasticité du corps du musicien au cœur de l’enseignement des pratiques musicales.

Voici longtemps déjà que je souhaitais visiter votre école. J’en avais fait la promesse au Député-maire de Dammarie, Monsieur Jean-Claude Mignon. Une école originale, au rayonnement international, fortement soutenue par les collectivités territoriales, offrant des parcours diversifiés pour les jeunes mais aussi pour les adultes en formation continue, et aujourd’hui reconnue comme partie prenante de l’offre publique d’enseignement supérieur musical, dans le cadre d'une collaboration avec le pôle supérieur Paris/Boulogne Billancourt, pour la délivrance du diplôme national supérieur professionnel de musicien en jazz et musiques actuelles, en lien avec l’université.

Parler d’enseignement artistique ici, c’est l’occasion aussi de rappeler que le département de Seine et Marne comprend 15 conservatoires, dont celui de Melun, tout proche. M. le maire Gérard Millet vient de me faire découvrir la maquette de la future implantation du conservatoire de Melun, qui témoigne de l’engagement de cette ville en matière d’enseignement artistique. La Seine-et-Marne s’est beaucoup mobilisée dans la mise en œuvre de la loi d’août 2004, en établissant un schéma départemental des enseignements artistiques particulièrement pertinent, visant la structuration territoriale et la lisibilité de l’offre. Je me réjouis de la présence aujourd’hui de Monsieur Eblé, et du directeur de l’action culturelle du département, Jean-Claude Perrot, qui a activement participé à cette mission. Je sais qu’ils sont l’un et l’autre particulièrement ouverts aux idées qui figurent dans ce rapport.

Je pense en parlant ici devant vous de transmission et notamment de transmission musicale, à Fontainebleau, dont nous sommes proches, où s’est déroulé le premier festival d’Histoire de l’art, en partie consacré à l’enseignement de l’histoire des arts introduit à l’école, et où se déroulera l’édition 2012 que nous sommes en train de préparer. Fontainebleau, c’est aussi Nadia Boulanger et le conservatoire franco-américain, dont on connait l’influence dans le développement de notre vie musicale, et le rôle qu’y joua, cher Jean-Claude, Robert Casadesus.

Pour que vous puissiez mener à bien cette mission, j’ai souhaité qu’elle puisse s’appuyer sur un petit groupe de travail, afin de favoriser la richesse des échanges, en auditionnant le plus grand nombre d’acteurs pour pouvoir vous faire l’écho d’une variété de points de vue la plus large possible. De nombreuses personnalités, artistes et institutionnels, parents d’élèves, ont répondu présents. C’est indéniablement une marque significative de l'intérêt porté aux questions liées à l'enseignement de la musique, à la place des musiques actuelles, des musiques traditionnelles, des musiques improvisées dans la demande exprimée aux collectivités par les citoyens, que l’on retrouve également dans les fortes attentes en la matière exprimées aujourd'hui notamment chez les adolescents.

Je retiens de ce rapport, très riche, deux idées directrices pour l’avenir :

- Donner aux enfants un accès moins « académique » à la musique, ouvert à la diversité, fondé sur l’intuition et l’écoute, donnant place à l’improvisation, au rythme, à l’oralité. L’idée d’une structuration en deux pôles méritera d’être approfondie, avec tronc commun et échanges pédagogiques entre la musique dite classique de tradition écrite (ancienne, classique, contemporaine…) et la musique dite populaire, de tradition orale (traditionnelle, actuelle, improvisée…), dont l’approche ne serait plus alors vécue comme simple complément à une pratique académique.

- L’élargissement des conservatoires en « écoles des arts ». Il s’agit d’ouvrir ces établissements non pas seulement à la musique, à la danse et au théâtre, mais aussi aux arts plastiques et au cirque - disciplines aujourd’hui prises en charge par le secteur associatif, certes souvent municipal, mais sans la même reconnaissance, sans réelle articulation entre des pratiques pourtant complémentaires dans la formation des enfants et adolescents.

Ces propositions sont ambitieuses. Elles appellent une réflexion collective que je souhaite ouvrir avec les collectivités territoriales dont relèvent ces établissements. Il n’appartient pas en effet à l’Etat de décider seul en la matière. Je soumettrai ces axes de travail aux associations représentant les collectivités territoriales dans le cadre du Conseil des collectivités territoriales pour le développement culturel lors de sa séance plénière du 31 janvier, en lien avec la question de la réforme des enseignements artistiques de 2004.

Nous avons eu l’occasion en effet, dans le cadre de ce conseil, d’avoir des échanges très riches sur la réforme que la loi d’août 2004 a lancée, et qui vous le savez s’est heurtée à beaucoup de difficultés, avec des débats entre Etat et collectivités, mais aussi entre les associations de collectivités quand ce n’est pas au sein de ces associations mêmes. Le sujet, en apparence inextricable au départ, a maintenant beaucoup mûri, notamment grâce à Mme la Sénatrice Morin-Desailly, auteur d’un rapport qui fait désormais référence, grâce au débat qui s’est tenu à l’automne 2009 au Sénat sur ce thème à son initiative, grâce aux travaux menés ensuite par l’Etat et les collectivités au sein du Conseil des collectivités territoriales pour le développement culturel, grâce enfin à la dernière phase d’auditions à laquelle Mme Morin-Desailly a procédé. Malgré ces efforts, malgré ma volonté de le faire aboutir, malgré la prise de conscience par tous les acteurs concernés et notamment les élus, de l’importance de ces sujets, nous n’avons pu aboutir. Je crois que le rapport que vous m’avez rendu peut nous permettre de reprendre la réflexion « par le haut », en retravaillant ensemble sur les objectifs mêmes des enseignements artistiques et sur leur articulation avec leur environnement.

Il me semble en effet important que cette réflexion soit globale et intègre l’articulation des enseignements artistiques avec tous les dispositifs qui concourent à l’accès des jeunes à la musique. Des passerelles doivent être mises en place, comme le rapport le souligne, entre écoles et conservatoires, afin d’amener de manière progressive les enfants à « oser » le conservatoire.

Certains dispositifs s’attachent à faire découvrir la musique dès le plus jeune âge, et ce depuis des années. Je pense par exemple aux Jeunesses musicales de France, qui depuis 70 ans oeuvrent en ce sens. Je me suis rendu samedi dernier à Boulogne-Billancourt à la présentation de la prochaine saison de cette dynamique association. Je pense aussi à des dispositifs comme Dix mois d’Ecole et d’Opéra, mais aussi, Monsieur le député maire, aux classes orchestres, domaine dans lequel votre ville mène une action exemplaire, en lien avec le centre des musiques Didier Lockwood. Avec Luc Chatel, je porte un grand intérêt au développement des pratiques orchestrales à l’école. Nos deux ministères ont beaucoup travaillé sur ce sujet ces derniers mois pour que ces pratiques trouvent toute leur place dans le paysage éducatif, grâce à une circulaire commune qui paraîtra très prochainement, et qui précisera à l’attention des acteurs concernés le cadre dans lequel ces pratiques ont vocation à se développer. Il existe plus de 600 expériences de pratiques orchestrales à l’école, à l'initiative d'établissements scolaires, d'associations ou de conservatoires, sur l’ensemble du territoire. C’est beaucoup, mais je souhaite qu’il y en ait davantage encore. La participation aux pratiques orchestrales à l’école produit de remarquables résultats, j’aurai l’occasion d’y revenir prochainement avec mon collègue Luc Chatel.

Il nous faut dans ces matières ne pas hésiter à innover, et c’est ce que Laurent Bayle, dont je salue la présence aujourd’hui, a su nous proposer, avec le Conseil de la création artistique, en lançant l’expérience DEMOS, à laquelle je porte le plus grand intérêt. Cette expérience, inspirée d’El Sistema du Venezuela, rassemble 450 jeunes de 6 à 12 ans sans pratique musicale antérieure, encadrés par les musiciens de l’orchestre de Paris, de l’orchestre Divertimento de la ville de Stains mais aussi par des enseignants de conservatoires et des DUMISTES. Elle propose un apprentissage intensif et encadré de la pratique orchestrale, en direction de jeunes des quartiers cibles de la politique de la ville à Paris et en Ile-de-France, ne disposant pas des ressources économiques, sociales ou culturelles pour accéder à la musique classique dans les institutions existantes. Cette initiative s’adresse précisément à des enfants et adolescents qui n'oseraient jamais franchir la porte d’un conservatoire. La démarche associe une pédagogie collective fondée sur la pratique instrumentale, hors temps scolaire, et un suivi social et éducatif impliquant les musiciens et des experts du champ social. Elle permet là aussi de lever les freins sociaux et culturels liés à la pratique musicale, de favoriser la confrontation à l’excellence artistique, de faire évoluer les représentations liées aux musiques classiques, de soutenir le cas échéant l’émergence de jeunes talents, et d’initier des pratiques pédagogiques innovantes.

Toutes ces expériences sont complémentaires et vont dans le bon sens. Je forme le vœu en ce début d’année que ce mouvement soit poursuivi et développé et je suis persuadé que le remarquable travail qui vient d’être conduit nous ouvre de nouvelles pistes et de nouveaux horizons.


Je vous remercie.


Source http://www.culturecommunication.gouv.fr, le 18 janvier 2012

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