Tribune de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, dans "Le Figaro" du 2 avril 2012, intitulée "Nouvelle frontière africaine". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, dans "Le Figaro" du 2 avril 2012, intitulée "Nouvelle frontière africaine".

Personnalité, fonction : JUPPE Alain.

FRANCE. Ministre d'Etat, ministre des affaires étrangères et européennes

ti : À l’heure où je me trouve à Dakar, où je suis venu saluer, au nom de la France et du président de la République, l’éclatant succès de la démocratie sénégalaise, c’est à l’avenir de l’Afrique toute entière que je pense. J’ai, au fond de moi-même, la conviction que le continent africain sera la puissance émergente du XXIème siècle.

Je ne sous-estime certes pas les défis formidables qu’il doit relever : la pauvreté, les guerres, qu’elles soient civiles ou extérieures, une croissance démographique souvent encore non maîtrisée, les conséquences du réchauffement climatique, les grandes pandémies, la gestion impossible de gigantesques mégalopoles telles Le Caire ou Lagos, la faiblesse de l’État de droit, la corruption qui dévore l’économie et la société… La liste n’est pas exhaustive.

Et pourtant, que de raisons d’espérer !

Par delà les crises, les économies africaines connaissent depuis plus de dix ans une croissance soutenue ininterrompue. L’émergence d’une classe moyenne, de mieux en mieux formée, constitue le socle d’une expansion appelée à durer. Il n’y a pas d’exemple historique d’une population qui augmente et, parallèlement, d’une activité qui régresse. Or, en 2050, le quart de l’humanité devrait être africain. Son immense jeunesse sera la principale richesse de l’Afrique qui renferme, par ailleurs, dans son sol, de considérables ressources naturelles. Pour les entreprises, l’Afrique est d’ores et déjà la zone géographique où la rentabilité des investissements est l’une des plus élevées. Avec l’intégration continentale et régionale, elle a pris son destin en main. Bref, elle est désormais notre nouvelle frontière, tant nos intérêts économiques et stratégiques sont liés, tant nos affinités culturelles et humaines sont étroites.

J’ai ressenti dans tous mes déplacements sur le continent une estime profonde pour notre pays, une grande reconnaissance pour ses engagements récents, et, plus généralement une incroyable «demande de France».

Il est vrai qu’on entend souvent encore chez certains commentateurs français le refrain bien usé des suspicions à l’égard de notre action en Afrique, et la ritournelle de la «Françafrique». Efforçons nous de sortir des vieux schémas dépassés pour regarder en face la réalité d’aujourd’hui. Notre diplomatie met en œuvre, en Afrique, une politique nouvelle dont le fil conducteur apparaît en toute clarté : répondre, dans la fidélité à nos valeurs et la cohérence avec nos intérêts, aux attentes de nos partenaires africains.

Avant toute chose, les Africains veulent la paix. Dans ce domaine, la France a pris toutes ses responsabilités : formation des soldats africains qui combattent en Somalie dans la force de l’Union africaine, soutien aux opérations de l’ONU dont 80 % se déroulent sur le continent africain, rôle pionnier dans la lutte contre la piraterie au large de la Corne de l’Afrique, mobilisation de l’Union européenne pour accompagner les pays du Sahel dans leur lutte contre AQMI … Comme l’a montré l’intervention en Côte d’Ivoire, l’appui de la France se fait en totale transparence, en concertation étroite avec les organisations africaines et dans le strict respect des mandats internationaux. La France est convaincue que c’est l’Afrique elle-même qui doit assurer sa propre stabilité. C’est la raison pour laquelle nous appuyons sans réserve l’intégration continentale et régionale. C’est la raison pour laquelle nous avons révisé tous nos accords de défense, qui dataient des années 1960. Ils ont été soumis à ratification de notre Parlement et sont donc intégralement publics. Ils prévoient que nos forces, qui ont été réorganisées, s’emploient à former les unités régionales voulues par l’Union africaine.

Les Africains veulent aussi que la patrie des droits de l’Homme apporte son soutien aux processus démocratiques en cours sur le continent. Car le vent de la liberté y souffle puissamment. Depuis cinq ans nous pouvons être fiers d’avoir accompagné les peuples dans la libre expression de leur volonté souveraine : au Soudan du Sud désormais indépendant après des années de guerre ; en Côte d’ivoire où, en faisant triompher le suffrage universel avec l’Union africaine et les Nations unies, nous avons mis fin à une longue guerre civile ; en Guinée où un demi-siècle de dictature a été balayé dans les urnes ; au Sénégal où la tradition démocratique et l’esprit de responsabilité de l’ancien et du nouveau président ont permis de surmonter de façon exemplaire les tensions liées à une candidature mal comprise ; au Mali où, malgré les tensions actuelles, tous les efforts sont faits pour que les élections se tiennent et que la démocratie soit sauvegardée.

Il est vrai que, dans de nombreux États, de grands progrès restent à accomplir. Mais la France ne se prive pas de le dire : la démocratie et la bonne gouvernance ne sont pas négociables. Partout le développement passe par la lutte contre la corruption et par la réduction des inégalités. Elles sont la condition indispensable à la concorde civile et à l’attractivité économique.

Or les Africains veulent que la France les accompagne, en partenaire, sur le chemin du développement pour relever les défis de l’urbanisation galopante, de l’éducation de masse, de la rareté de l’eau potable, des phénomènes climatiques extrêmes. Là encore la France n’a pas à rougir : notre aide publique au développement en faveur de l’Afrique a cru de 25 % depuis 2007. La France consacre à l’Afrique plus de la moitié de son aide au développement. Elle a été à la pointe de la mobilisation internationale face aux crises alimentaires en Somalie et au Sahel. Conformément aux engagements pris par le président de la République au Sommet de l’Union africaine, l’année dernière, la France a mis la sécurité alimentaire, le financement du développement et celui des infrastructures au cœur des décisions du G20.

Le développement durable de l’Afrique est l’axe prioritaire de notre stratégie de coopération. Dans cette perspective, nous sommes attentifs à ne pas accroître l’endettement des États, à leur permettre de conserver la maîtrise de leurs sols, à préserver l’environnement et à encourager une croissance riche en emplois locaux. Je suggère à nos amis africains de choisir tous leurs partenaires en gardant ces critères à l’esprit, pour éviter les lendemains qui déchantent.

Que veulent enfin les Africains ? Que la voix de l’Afrique porte dans le concert des Nations et qu’on cesse de parler à sa place. La diplomatie française, depuis cinq ans, en a fait un principe d’action. Jamais nous ne nous sommes autant concertés avec les organisations régionales africaines. Le président de la République, comme moi-même, nous sommes rendus au siège de l’Union africaine à Addis Abeba, ou au siège de la CEDEAO à Abuja. Sous sa présidence, la France a donné, toute sa place à l’Afrique au G8 et au G20. Elle a travaillé en étroite liaison avec les membres africains du Conseil de sécurité dont elle demande par ailleurs une profonde réforme afin que le continent africain y soit mieux représenté.

Au total, je retiens de mes contacts avec nos partenaires africains, qu’ils sont attachés à resserrer leurs liens d’amitié et de coopération avec la France. C’est vrai avec nos amis francophones qui partagent avec nous le trésor d’une langue commune. Mais c’est vrai aussi dans les pays anglophones, hispanophones et lusophones, où l’on se presse, dans nos alliances et nos instituts, pour apprendre le français. Les étudiants africains sont des milliers en France : ils sont l’avenir de l’Afrique et des amis à vie de la France. Il faut continuer à les accueillir avec amitié. La richesse de nos liens humains avec l’Afrique est une chance irremplaçable.

Répondre aux attentes de l’Afrique, c’est du même coup être utile à la France, tant les destins de nos continents sont liés, qu’il s’agisse de croissance économique, de développement durable, des mouvements de population, ou des liens linguistiques, culturels et humains. Oui, l’Afrique est aussi une chance pour la France.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 11 avril 2012

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