Déclaration de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France, à Paris le 6 septembre 2012. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France, à Paris le 6 septembre 2012.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Conférence inaugurale de l'École des Affaires internationales de Sciences-Po, à Paris le 6 septembre 2012

ti : Monsieur l'Administrateur, Monsieur le Directeur,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Mesdames et Messieurs les Étudiantes et Étudiants de l'École des Affaires internationales,
Mesdames et Messieurs,


Je suis heureux de m'exprimer devant vous et de retrouver les bancs de l'amphithéâtre Emile Boutmy, sur lesquels j'étais assis il y a quelques années, à une époque où Sciences-Po, malgré ses qualités, s'occupait beaucoup de la France, un peu de l'Europe et trop peu du monde. Je remercie Monsieur Ghassan Salamé de m'avoir invité à prononcer cette conférence inaugurale de l'École des Affaires internationales, école encore jeune - elle n'existe que depuis 2010 - mais déjà reconnue. Sa création, venue renforcer la présence des questions internationales au sein de Sciences-Po, était très opportune. Disant cela, j'ai comme vous une pensée pour Richard Descoings, qui avait porté ce projet.

Cette École permet d'attirer en France de nombreux étudiants, notamment en programmes d'échange. Je les salue et leur souhaite chaleureusement la bienvenue en France. Je suis heureux de pouvoir leur dire, vous dire directement et fortement que votre présence est souhaitée et importante pour nous. La France veut développer l'accueil des étudiants du monde, l'attractivité de son enseignement supérieur. C'est pourquoi le gouvernement auquel j'appartiens a abrogé dès sa constitution une circulaire précédente qui visait à limiter les possibilités d'expérience professionnelle des étudiants étrangers en France.

L'École des relations internationales, avec ses enseignants et ses chercheurs, permet aussi de renforcer la science politique française dans sa dimension internationale. La présence de chercheurs et d'enseignements français dans les réseaux internationaux, dans les colloques et les rencontres scientifiques est importante par elle-même, mais aussi parce qu'elle permet de porter des problématiques spécifiques, liées à notre sensibilité. On ne regarde pas le monde de la même manière depuis Sciences-Po, depuis Harvard, depuis la London School of Economics ou l'Université de Berlin. Je pense notamment à l'attention portée en France par la science politique à la profondeur historique, aux complexités des sociétés, aux aspects anthropologiques et aux enjeux sociaux. Cette attention se retrouve dans notre diplomatie : une science politique capable de peser dans les débats scientifiques est aussi un appui pour la politique étrangère.

En évoquant ces questions, j'aborde déjà le fond de mon propos. Il portera sur la place de la France dans le monde et sur quelques aspects généraux de la politique étrangère de la France. Je serai heureux de répondre ensuite à vos questions.


Mesdames, Messieurs, Cher(e)s Ami(e)s,

Le ministère des Affaires étrangères est à la fois le ministère des crises - le ministère du temps immédiat - et le ministère du temps long, car une bonne politique étrangère se construit dans la durée. C'est toute la difficulté de notre travail - qui sera peut-être le vôtre un jour. Il faut agir au quotidien, face à des urgences quelquefois dramatiques - je pense par exemple à la tragédie syrienne - mais ne jamais perdre de vue le temps long, l'horizon, qui doit être plutôt celui du forestier. Une diplomatie qui ne ferait qu'essayer de répondre aux crises, qui fonctionnerait par à-coups, voire par coups - on pourrait en trouver des exemples, y compris en France -, serait incapable de fixer et de garder le cap : se donner les moyens de peser dans le monde afin de rester maître de son destin.

Pour cela, il faut avoir une vision claire du monde et des changements qui l'affectent. «Agir en homme de pensée et penser en homme d'action», disait Bergson dans une formule célèbre. Je ne vais pas tenter de décrire en détail les évolutions internationales : ce sera l'objet de votre année d'étude et je serai forcément trop rapide. Mais je veux partir de certaines transformations qui affectent directement notre politique étrangère.

Plusieurs évolutions contribuent en effet à redessiner notre environnement. La démographie : nous serons plus de 8 milliards en 2030. Certains pays vieillissent et connaissent une baisse de leur natalité alors que d'autres restent et resteront jeunes - globalement le continent américain, la plupart des pays asiatiques, l'Afrique. La France a une démographie favorable. Cela comporte des conséquences en termes de poids relatif, de financement, de migrations, etc. S'y ajoutent évidemment les bouleversements économiques, avec les effets de la mondialisation des échanges, la montée de nouvelles puissances, le rôle des nouveaux émergents, la croissance de l'Afrique et de l'Asie. De 2000 à 2010, la part des pays développés membres de l'OCDE dans l'économie mondiale a reculé de 60 à 51%. Les conséquences sont massives : basculement des centres de décision vers le Sud et l'Asie (Chine, Japon...), formation de nouvelles classes moyennes, accentuation des inégalités alors que certaines populations restent en marge de la croissance, mais aussi anxiété croissante dans les pays avancés confrontés à la crainte du déclassement. La crise européenne, dans ses dimensions économiques, financières et institutionnelles, est en partie le produit de ces bouleversements. L'Europe, la France y compris, n'a pas pour l'instant suffisamment adapté son outil productif mais, au contraire, souvent fait preuve de naïveté et d'une anticipation insuffisante face aux nouvelles concurrences. À côté de la mondialisation économique, la mondialisation de l'information emporte aussi des effets majeurs : elle stimule les aspirations à la liberté et contribue à transformer les identités. On peut aussi parler d'une mondialisation des menaces : les périls climatiques et environnementaux, encore insuffisamment pris en compte, auront demain des conséquences majeures bien qu'encore peu prévisibles dans leur détail - épuisement des ressources, difficultés d'approvisionnement en eau, impacts de dérèglements climatiques.

J'insisterai particulièrement sur une évolution notable des dernières décennies et qui est appelée à se prolonger : le partage, voire l'éclatement, de la puissance. Nous sommes en effet passés du monde bipolaire de l'affrontement des deux blocs à un monde où la puissance est doublement fragmentée. Fragmentée horizontalement, entre de nombreux Etats. Fragmentée verticalement, entre plusieurs types d'acteurs qui s'affirment dans le jeu international aux côtés des Etats : ONG, organisations régionales, organisations internationales, mais aussi sur un mode très sombre, organisations criminelles ou terroristes transnationales. Le mot de multipolaire, qui a été utilisé, décrit imparfaitement ce monde, car celui-ci n'est pas tant composé de plusieurs «pôles» que d'une diversité d'acteurs de taille et de nature différentes. Alors que la Chine s'affirme aux côtés des Etats-Unis comme une très grande puissance - au point que certains parlent de Chinamérique, le G2 -, de nombreux autres Etats contestent cette logique duale.

C'est donc un monde déséquilibré et fragmenté qui s'annonce et qui dessine un système international à la fois divers, ouvert et mal maîtrisé, où les conflits sont parfois moins entre Etats qu'à l'intérieur des Etats, et sans qu'une organisation internationale efficace vienne le réguler face à ce nouveau partage de la puissance et des risques. C'est un des grands enjeux des années à venir : réinventer une régulation politique qui corresponde à cette nouvelle réalité. La fragmentation de la puissance doit se refléter et se surmonter dans les organisations internationales. Comme vous le savez, la France est favorable à une réforme qui permette l'élargissement du Conseil de sécurité des Nations unies. Mais il faut aussi se donner les moyens de surmonter les blocages face à des tragédies humanitaires ou à des violations massives des droits de l'Homme. Faut-il réfléchir à la mise en place - la proposition a été faite - d'un «code de conduite» par lequel les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies s'engageraient à ne pas exercer leur droit de veto dans les situations de crises humanitaires graves où leurs intérêts vitaux ne sont pas en jeu ? C'est une des nombreuses questions posées.

Les enjeux de la régulation ne sont pas seulement politiques. Les défis considérables que j'ai mentionnés ne peuvent être traités autrement que collectivement - régulation de la finance, défis climatiques, épuisement des matières premières notamment. Inventer cette nouvelle régulation mondiale implique de nouveaux compromis avec les nouveaux acteurs, au premier rang desquels la Chine et l'Inde, mais aussi, de plus en plus les «nouveaux émergents». Le dialogue avec eux est décisif alors qu'il y a parfois un décalage entre les responsabilités qu'ils acceptent d'endosser et leur poids économique.

Cet objectif d'une régulation mondiale redéfinie et renforcée est essentiel pour notre diplomatie. La situation de fragmentation, tout en posant de redoutables problèmes, laisse aussi des marges de manoeuvre importantes. Les rapports de force et les lignes de partage ne sont en effet pas verrouillés comme ils pouvaient l'être à l'époque de la guerre froide.


Dans ce monde à la puissance éclatée, la France possède des atouts pour jouer un rôle majeur. On a parlé, à propos de divers pays, de «soft power», de «hard power», de «smart power». Pour rendre compte de la situation singulière de la France, je parlerai volontiers d'«influential power» : notre pays est «une puissance d'influence». La France fait partie du petit nombre de pays capables d'agir et de peser significativement sur la scène mondiale.

Si l'on examine les facteurs purement matériels, la France est une puissance de taille moyenne. Mais c'est une caractéristique des relations internationales que la capacité d'un Etat à agir, son rôle, ne se déduit pas seulement de son poids objectif. Notre influence résulte de divers éléments qui, rassemblés, définissent la singularité et l'universalité de la France : notre statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, notre rang de cinquième puissance économique mondiale, l'arme nucléaire que nous détenons, notre langue partagée par plus de deux cent millions de personnes, notre culture et notre recherche qui sont reconnues, nos liens particuliers avec de nombreux Etats. J'ajoute, au titre des facteurs d'influence, notre respect du droit, notre souci d'universalisme - lequel passe par la défense des droits de l'Homme et la promotion de la démocratie - qui fait que nous nous exprimons le plus souvent au-delà de nos seuls intérêts, pour exprimer la voix des sans-voix. Ces dimensions rassemblées nous confèrent une indépendance dans l'analyse, dans la décision et dans l'action, instrument majeur de notre puissance : cela nous permet une capacité d'action propre et de constituer un pont, un lien entre des forces différentes. Nous sommes ainsi - ce n'est pas nouveau - des alliés solides et fidèles des Etats-Unis, grand pays et grand peuple avec lesquels nous partageons beaucoup, mais nous ne sommes pour autant pas alignés sur eux : nous revendiquons la liberté d'exprimer nos désaccords quand ils peuvent exister avec telle ou telle décision.

Ces spécificités de la France ne sont pas abstraites ou théoriques, elles renvoient à des réalités qui sont autant de leviers pour nous.

Je pense, par exemple, à une réalité à laquelle nous attachons beaucoup d'importance : la francophonie. Je sais que dans votre École, 70% des enseignements sont en anglais : sans doute est-ce inévitable ! Mais, pour la France, la promotion du français constitue un objectif important, car la langue n'est pas seulement un moyen de communication, c'est aussi le véhicule de valeurs, un pont entre les sociétés, un trait d'union entre les individus. Une langue, c'est aussi une culture, un outil de saisie du monde, un mode d'expression et de pensée. Le combat pour la langue française est une bataille pour la diversité et le pluralisme, un enjeu de rayonnement, mais aussi un enjeu économique : la proximité linguistique est utile quand il s'agit de conquérir de nouveaux marchés ou d'implanter une activité. C'est pourquoi je ferai de la «diplomatie francophone» un axe important de notre action.

À côté de la francophonie, je pourrais aussi évoquer longuement l'ensemble de notre diplomatie d'influence, qui est une des premières au monde : coopérations culturelles et instituts culturels, réseau des établissements d'enseignement français dans le monde, réseau des institutions de recherche. Nous sommes présents dans 130 pays. C'est un atout considérable, dont peu de pays disposent à la même échelle.

Je veux aussi mentionner un aspect moins connu et pourtant important : la «coopération décentralisée». C'est un relais d'influence important avec près de 5 000 collectivités territoriales françaises qui mènent des projets de coopération avec plus de 10 000 collectivités partenaires dans 141 pays. Je parle volontiers à ce propos de «diplomatie démultipliée».

Que l'on me comprenne bien : la France ne recherche pas l'influence pour l'influence. Mais l'influence est un vecteur qui permet de faire valoir nos préoccupations et nos valeurs, dans notre intérêt et celui de la régulation mondiale. L'écart entre le poids et le rôle, entre le poids et l'influence, c'est un terrain d'action de la diplomatie.

Encore faut-il pour cela avoir des objectifs clairs et agir avec cohérence. Notre diplomatie entend répondre aux grands défis dont j'ai parlé. Pour cela, elle doit en permanence s'adapter pour amplifier sa capacité à porter notre voix, nos valeurs et nos intérêts.


Le premier enjeu que je veux aborder est celui de la paix et de la sécurité, il est évidemment majeur. De nombreux foyers d'instabilité peuvent avoir des retombées bien au-delà des zones géographiques directement concernées et nous menacer directement. Notamment lorsque s'y développent des mouvements et des réseaux terroristes. Avec la mort de Ben Laden, un affaiblissement relatif d'Al-Qaïda et l'espoir né des révolutions dans les pays arabes, certains ont cru que le terrorisme allait reculer. Ce n'est malheureusement pas le cas. Nous devons agir en ayant à l'esprit que la lutte contre le terrorisme, pour être efficace, passe principalement par la coopération, lorsqu'elles l'acceptent, avec les autorités nationales des pays frappés par ce fléau et le développement des régions les plus touchées.

Il existe aujourd'hui un arc de crise, qui va du Mali à l'Afghanistan, en passant par la Syrie, l'Iran et le Proche-Orient. S'y entrecroisent de nombreux enjeux, à la fois économiques, énergétiques, politiques, sécuritaires, confessionnels. L'opposition entre les sunnites et les chiites est très présente au Moyen-Orient, à la fois cause de tensions et objet de nombreuses instrumentalisations. La question israélo-palestinienne reste la matrice de nombreux conflits. D'où l'importance majeure d'une relance du processus de paix. Le but reste d'aboutir à la création d'un Etat palestinien indépendant et viable et de garantir la sécurité d'Israël.

Face à ces tensions et à ces conflits, il importe d'avoir une vision globale : développement, démocratisation et stabilité politique sont trois objectifs que l'on ne peut selon nous conduire séparément. Notre engagement pour la stabilité et la sécurité est inséparable de notre fidélité aux principes qui constituent l'identité de la France - promotion des droits de l'Homme, de la liberté et de la démocratie. Le respect de ces principes est à la fois une condition de notre influence et une politique qui peut être efficace parce que nous usons de notre influence. Nous portons ces messages dans toutes les enceintes multilatérales et dans nos relations bilatérales. Avec respect mais avec constance, nous portons cette préoccupation dans nos relations avec la Chine, avec la Russie et avec bien d'autres. Alors que l'on assiste au réveil de nombreuses sociétés, alors que les peuples veulent prendre en main leur destin, la France est aux côtés des démocrates et de ceux qui portent cette volonté d'émancipation collective. Nous considérons qu'à terme, la stabilité et la paix ont beaucoup à gagner de la démocratisation.

Nous espérons ainsi pouvoir regarder avec confiance les révolutions arabes, malgré les lourdes incertitudes qui existent. La France soutient les processus de transition démocratique en cours. Mais nous savons qu'une démocratie ne se bâtit pas en un jour ni sans à-coups. «Le temps seul peut rendre les peuples capables de se gouverner eux-mêmes. Leur éducation se fait par leurs révolutions», disait déjà le ministre poète Alphonse de Lamartine. Le processus sera long et probablement chaotique. Bien entendu, nous nous exprimons lorsque nous estimons que des lignes rouges menacent d'être franchies, concernant par exemple, le respect du pluralisme politique, des droits démocratiques, des droits des femmes ou des minorités.

C'est dans cet esprit que nous abordons les crises actuelles, notamment la crise syrienne. Le peuple syrien vit un martyre qui heurte les consciences. Face à l'urgence, la France se mobilise, en apportant d'abord une aide humanitaire. Nous développons notre assistance aux zones libérées, pour permettre aux résistants de renforcer leurs positions. La fin des violences passe par une solution politique - départ de Bachar Al-Assad, mise en place d'un gouvernement de transition, garantie apportée à toutes les composantes de la société syrienne. C'est l'objet de nos efforts diplomatiques, même s'il n'y a malheureusement pas d'issue simple à une crise aussi complexe.

La question du nucléaire iranien est également un sujet de grande préoccupation. L'Iran a le droit, en application des traités internationaux, de se doter de capacités nucléaires civiles, mais la détention par lui de l'arme nucléaire, qui porterait le risque de la prolifération nucléaire et d'une déstabilisation de toute la région, ne serait pas acceptable. Nous pratiquons à l'égard de l'Iran une double démarche de sanctions et de dialogue, pour l'instant sans grand résultat. La plus grave des incertitudes tient au risque de prolifération nucléaire et à ses conséquences.

Notre engagement en Afghanistan est en train de passer d'une présence militaire à une coopération civile, avec le départ de nos troupes combattantes et la ratification du traité d'amitié entre nos deux pays. Il est souhaitable que l'Afghanistan progresse sur la voie de la stabilité, du développement et de la démocratie, faute de quoi il pourrait redevenir un foyer pour le terrorisme et l'extrémisme. Nous y contribuons.

C'est le cas aussi dans la crise sahélo-malienne, qui voit s'installer en Afrique de l'Ouest, près de nous, un foyer majeur d'instabilité, avec des groupes terroristes qui considèrent la France et l'Europe comme leur ennemi. Ni les Etats africains ni nous-mêmes ne devons prendre le risque que s'installe durablement un chaos dans cette région. La France se mobilise aux côtés des Africains sans se substituer à eux. C'est à eux, notamment à travers les organisations régionales, de favoriser une perspective politique, d'assurer le respect de l'intégrité du Mali et, le moment venu, d'apporter une solution sécuritaire au problème du terrorisme.

L'inclusion politique, la prise en compte des aspirations populaires et le développement sont des paramètres qui doivent permettre à terme de stabiliser cet arc de crise.


Un deuxième grand enjeu que je veux aborder ce soir concerne l'économie et plus largement le développement. Les impasses d'une économie dérégulée et sur-financiarisée ne peuvent plus être ignorées, de même que les limites écologiques, énergétiques, sociales, de notre modèle de développement. Le déplacement du barycentre économique du monde vers l'Asie et le Sud impose de revoir la manière dont nous nous insérons dans les échanges mondiaux. Il s'agit d'éviter que la mondialisation des échanges continue sur le mode non-coopératif qui prévaut aujourd'hui, souvent destructeur pour les pays développés, et à terme dangereux pour tous.

La France défend une certaine conception du développement au XXIème siècle. Nous pensons que pour être durable, la croissance, en France comme dans l'ensemble du monde, ne peut pas être la simple répétition du passé. Inégalités massives, destruction de l'environnement, crises financières récurrentes : n'oublions pas que les périodes de prospérité passées se fondaient sur un modèle qui n'était pas viable à long terme.

L'enjeu pour nous et pour les nouvelles générations est de construire ce nouveau modèle de développement qui permette de retrouver le chemin de la prospérité et du progrès, de réduire les inégalités et d'améliorer les outils de régulation afin notamment de prendre en compte les enjeux climatiques et environnementaux. Nous voulons agir pour cela dans plusieurs directions.

La France conduit ce que j'appelle une «diplomatie du développement», qui implique le maintien de son aide au développement, démultipliée par l'engagement des collectivités locales, l'implication dans les enceintes internationales pour faire progresser les normes sociales et l'exigence de justice sociale et le soutien à la croissance durable, dans le cadre notamment des objectifs du millénaire pour le développement.

Notre diplomatie écologique est aussi une diplomatie économique. Elle a été un des objets de la conférence des ambassadeurs que j'ai présidée la semaine dernière. J'ai demandé à notre diplomatie de développer ce que j'appelle le «réflexe économique». Cela fait partie des mutations de notre appareil diplomatique nécessaires pour mieux nous adapter à la réalité du monde, qui est celle d'un déficit massif de notre commerce extérieur. Celui-ci s'explique à la fois par des facteurs internes, liées à notre compétitivité. Mais dans un contexte d'hyper concurrence, nous devons aussi améliorer l'ensemble de nos dispositifs qui concourent à l'exportation et à l'attractivité de notre territoire. Cela passe par une mobilisation plus forte de notre appareil diplomatique au service de nos entreprises et notamment de nos PME. Cela passe aussi par la promotion de la France auprès des investisseurs.

Cette diplomatie économique doit tenir compte de la nouvelle carte économique du monde : le poids des nouvelles puissances - les BRICS notamment, à commencer par la Chine -, le rôle croissant des nouveaux émergents sur tous les continents - par exemple, et sans établir de palmarès l'Indonésie, le Viêt-Nam, l'Afrique du Sud, le Mexique, la Turquie. Ils sont en train de rejoindre «la classe moyenne mondiale» et constituent autant de marchés nouveaux. Je pense aussi à l'Afrique, qui, malgré ses difficultés, est un continent d'avenir. La croissance y est soutenue. Je dis volontiers qu'avec l'Afrique, nous sommes mutuellement notre avenir. L'Afrique a besoin de la mondialisation mieux régulée que nous promouvons pour se développer de manière durable.

Ce nouveau réflexe économique implique un plus grand réalisme sur le terrain commercial et la prise en compte de l'exigence de réciprocité. Nous avons été - nous, c'est-à-dire l'Union européenne - trop naïfs par le passé. Il faut savoir que la valeur des marchés publics octroyés à des entreprises de pays tiers est de 312 milliards d'euros en Europe, mais de 34 milliards seulement aux Etats-Unis. L'Europe doit être ouverte mais pas «offerte». Il faut proposer la réciprocité, dans le cadre de ce que nous appelons le «juste échange». Cette question de la réciprocité touche l'essentiel : nous sommes trop dépendants les uns des autres pour que la croissance légitime des émergents puisse s'accompagner d'un véritable tsunami économique dans les pays développés.


Face aux enjeux de la sécurité ou de la prospérité, nous mettons en oeuvre nos priorités. Nous ne voulons ni ne pouvons le faire seuls. Notre action s'inscrit évidemment dans le cadre européen. L'Europe, troisième enjeu que j'aborde, est notre destin commun.

Elle est pourtant mise à rude épreuve par la crise. L'Europe a incarné une promesse de paix et de prospérité. Cette promesse est aujourd'hui malheureusement en question. Les difficultés que nous connaissons sont pour l'essentiel l'héritage de trop d'années d'imprévoyance. Elles ont laissé s'affaiblir nos économies et accumulé dettes et déficits. Elles ont laissé s'installer les fragilités et les incohérences d'une intégration européenne déséquilibrée, souffrant d'un «vice de construction» : d'un côté une monnaie unique - l'euro - et, de l'autre, des structures financières, budgétaires, économiques, politiques inadaptées pour gérer en commun nos économies. L'impossibilité d'avoir durablement une monnaie commune sans un véritable gouvernement économique était reconnue depuis longtemps par certains ! Mais les conséquences n'en ont pas été tirées.

C'est pourquoi la réorientation et la relance de l'Europe sont une nécessité. Nous avons obtenu lors du sommet de Bruxelles fin juin qu'enfin l'objectif de croissance soit placé au coeur de la stratégie européenne de sortie de crise. Cette réorientation en appelle d'autres. L'enjeu est de construire véritablement une «Europe solidaire» qui nous permette d'agir en commun pour la croissance, d'assurer le désendettement du continent de manière ordonnée et solidaire et de mettre fin aux déséquilibres qui handicapent la zone euro et l'Union dans la mondialisation.

Pour y parvenir, nous travaillons avec l'Allemagne, mais aussi avec l'Italie, l'Espagne et l'ensemble de nos partenaires : le partenariat franco-allemand est décisif, nous y sommes profondément attachés et nous souhaitons le renforcer, il ne doit pas être exclusif ou déséquilibré.

Nous entendons agir dans plusieurs domaines : surmonter la crise des dettes souveraines, retrouver une croissance durable, améliorer la gouvernance de l'Union. Nous souhaitons l'introduction d'une véritable union bancaire, avec un fonds de garantie des dépôts et des mécanismes de résolutions des crises. De même, avancer vers une véritable cohésion financière pour permettre, en échange d'une coordination accrue des budgets nationaux, de renforcer la solidarité avec l'introduction à terme d'Eurobonds. Il nous faut aussi nous donner les moyens de lancer en commun des projets capables de soutenir notre croissance - dans le domaine de la recherche, de l'innovation, de l'énergie, de la croissance durable, des infrastructures. La France proposera - le ministère des Affaires étrangères y travaille - une coopération européenne plus étroite dans le domaine de l'énergie. L'UE doit également se doter de ressources propres par le moyen notamment de la taxe sur les transactions financières.

Ces différentes avancées, dont nous espérons la mise en application dans les prochains mois, impliquent un contrôle démocratique renforcé, notamment pour que le pouvoir des parlements soit garanti. Des innovations seront nécessaires pour prendre en compte les coopérations à géométrie variable qui vont se mettre en place.

L'Europe devra notamment développer ses coopérations dans le domaine de la défense. La mutualisation de certaines de nos capacités est à terme incontournable. Nous y travaillons notamment avec l'Allemagne, la Pologne, l'Italie et l'Espagne dans le cadre de Weimar+ et avec les Britanniques.

Dans le monde en recomposition que j'ai décrit, la question du voisinage de l'Europe est l'objet d'une attention soutenue de notre part. Il est de notre intérêt et de celui de l'Europe de développer des relations étroites sur les plans politique, économique, culturel, éducatif, sociétal. Nous avons ainsi normalisé nos rapports avec la Turquie et nous souhaitons rendre nos relations avec la Russie plus constructives, sans naïveté. En direction du Sud, l'Euroméditerranée est une de nos priorités. Politiquement, dans le cadre des bouleversements qui affectent le monde arabe, il est indispensable de maintenir un dialogue étroit entre les gouvernements de deux rives de la Méditerranée. Economiquement, nous avons tout à gagner au développement de nos échanges et de la structuration de chaînes de valeurs, dans le cadre par exemple de ce que l'on appelle la «colocalisation».


Voilà, Mesdames et Messieurs, quelques éléments pour indiquer comment la France entend agir face aux changements du monde. Accompagnant cette politique étrangère, le métier de diplomate évolue. Parmi ces changements, je citerai le fait que la diplomatie privilégiait traditionnellement les relations politiques d'Etat à Etat alors qu'elle développe désormais et devra développer encore plus à l'avenir les relations avec les sociétés civiles. Nos diplomates devront également accentuer, comme je l'ai dit, le «réflexe économique», ce qui implique de renforcer leur formation, d'intensifier leurs relations avec les milieux économiques et d'agir en véritable représentants de la «maison France». Le nouveau métier de diplomate - celui qui sera peut-être le vôtre demain - sera aussi un métier de communication et d'économie.

À côté de ces transformations, il y a aussi - je l'ai souligné - des permanences. L'identité de la France sur la scène internationale - indépendance, capacité à parler à chacun, promotion de la liberté et des droits de l'Homme, francophonie - à laquelle il est de notre responsabilité et de notre intérêt de rester fidèles, car c'est le socle de notre influence et une dimension importante de notre rayonnement. Je connais les incertitudes et les dangers de notre monde, mais je pense qu'en ayant la volonté de faire progresser la paix, le droit, le développement et la solidarité, il existe un chemin pour les surmonter. La France a pour cela - j'espère vous en avoir convaincu - des atouts importants, elle en a la détermination et la volonté.

Merci.


Q - Monsieur le Ministre, vous étiez hier à Bonn pour le cinquantième anniversaire de la rencontre entre le général de Gaulle et le chancelier Adenauer. Je commencerai la séance des questions par là où vous avez terminé, l'enjeu européen. Une question peut-être un peu naïve mais je suis persuadé que mes étudiants se la posent. Je serais donc un peu leur porte-parole. Comment va l'Europe, comment va l'Union européenne, comment va l'axe franco-allemand, comment va le couple Merkel Hollande ?

R - Vous savez, il y avait un jour un professeur qui avait posé une question à M. Gorbatchev. Il demandait : «comment va l'URSS en un mot ?» La réponse de M. Gorbatchev a été «bien». «Et en deux mots, comment va l'URSS ?» «Pas bien». Je ne suis pas Gorbatchev mais je trouve que c'est une réponse qui est assez pertinente pour le type de question que vous avez posée.

S'agissant des rapports entre Angela Merkel et François Hollande, ils sont bons, il n'y a pas de problème de ce type. S'agissant de la France et de l'Allemagne, les rapports sont bons mais il y a des efforts à faire de part et d'autre. Du côté français, il y a un effort de compréhension. Je dis souvent qu'il faudrait que les Français comprennent que les Allemands ne sont pas des Français qui parlent allemand et qu'ils ont, légitimement, un certain nombre de modes de pensée, d'habitudes et de tropismes. Il faut donc que nous mesurions les efforts qu'ils ont faits, l'Histoire qui est la leur, lorsque, par exemple, on insiste sur le risque de l'inflation. Il y a parmi vous des économistes, personnellement je le suis et je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui d'énormes risques d'inflation compte tenu de ce qu'est la compétition mondiale. Mais il est vrai que pour l'Allemagne l'inflation est assimilée à une période terrible de leur Histoire, alors que la Bundesbank est assimilée à la renaissance de la démocratie et que la Banque centrale européenne doit être, dans leur esprit, l'héritière de la Bundesbank. Il faut comprendre quelle est la psychologie de nos partenaires.

Symétriquement, les Allemands, qui sont aujourd'hui économiquement en position de force, doivent je pense comprendre - et en particulier les hommes d'affaires le comprennent - que, compte tenu de ce qu'est la structure économique allemande qui réalise un peu plus de 60 % de ses exportations avec l'Europe, il n'y a pas de santé économique durable pour l'Allemagne avec une Europe en dépression. Cela ne peut pas fonctionner. Il faut donc avoir une vision d'ensemble et c'est au fond là-dessus que se sont entendus Angela Merkel et François Hollande.

Pendant longtemps, on nous a reproché et ce n'était pas inexact, à nous Français, de ne pas être assez sérieux sur le plan budgétaire. Donc, en tant que nouveau gouvernement, nous avons fait le choix, même si c'est compliqué, du sérieux budgétaire. Ce qui veut dire diminuer un certain nombre de dépenses et augmenter un certain nombre d'impôts. Il n'est pas facile de fixer des objectifs et de s'y tenir.

Symétriquement, nous disons à nos amis allemands, à la lumière de ce qui se passe, du sérieux budgétaire : oui, mais il faut aussi mettre un peu d'énergie dans le moteur. En effet, s'il n'y a pas de croissance cela crée des conditions extrêmement mauvaises, non seulement du point de vue de l'emploi mais aussi sur d'autres aspects, et on n'obtient même pas de bons résultats budgétaires. Il y a donc une conviction réciproque à faire progresser. Il y a un partenariat, nous défendons nos intérêts, nous défendons l'intérêt de l'Europe mais je dirai que de ce point de vue, les choses semblent avancer.

Votre question ne portait pas seulement sur le couple Mme Merkel et M. Hollande, sur le franco-allemand, mais sur l'Europe. Et là, je suis beaucoup plus inquiet. L'Europe est évidemment notre avenir à nous, pays d'Europe. Mais que de difficultés, que d'erreurs !

Prenez l'exemple de la crise grecque. Elle a éclaté il y a deux ans et demi et les économistes ont calculé que si les décisions nécessaires avaient été prises rapidement, le cas grec nous aurait coûté un peu moins de 10 milliards d'euros. Aujourd'hui, nous en sommes à plusieurs centaines de milliards !

Jetons un regard plus large. Nous avons une monnaie unique, c'est très bien. Ce n'est pas du tout un sacrifice de souveraineté, c'est une reconquête de souveraineté. L'histoire du franc français auparavant était l'histoire de dévaluations successives qui étaient toujours trop fortes pour garder notre fierté et pas assez fortes pour gagner un avantage de champ. Et là, nous avons reconquis un élément de souveraineté mais l'euro doit s'accompagner de la mise en place d'instruments communs de gestion, ce qui n'a pas été fait. Du coup, il y a un vice de construction que l'on essaie de palier. Mais s'il s'agit de changer une roue tout en continuant de rouler, c'est très compliqué.

Et puis, il y a eu l'élargissement qui était sans doute indispensable mais on n'a pas expliqué les règles du jeu aux nouveaux venus. Il fallait venir pour jouer au football, ils sont arrivés et ils ont dit, « maintenant on joue au rugby ». C'est la question de l'approfondissement et de l'élargissement. Et tout cela à un moment où, en plus, la situation objective de l'Europe par rapport au reste du monde est moins forte. Il est vrai que les siècles précédents étaient dominés par l'Europe. Ce n'est plus le cas.

Tout ceci accumulé aboutit à quoi ? Il y a une inquiétude. L'idée d'Europe reste populaire mais son incarnation est, pour les peuples, de moins en moins populaire. Dans les différents pays, si l'on consultait les populations sur tel ou tel sujet européen, on aurait beaucoup de difficultés à obtenir une approbation. Tous mes collègues le disent, y compris dans les pays dont la tradition est la plus européenne. Je pense aux conversations que nous avons avec Mario Monti, et il n'y a pas de pays plus pro-européen que l'Italie. On voit apparaître, des questionnements, des mouvements politiques qui se saisissent de tout cela. Il faut donc que les responsables de ces différents pays et en particulier ceux de la zone euro qui est le coeur du coeur se mettent d'accord pour répondre aux crises immédiates, par des décisions qui ne soient pas : «c'est la dernière fois que l'on décide mais on recommence dans six mois». Il faut qu'il y ait une vision longue et que l'on accepte d'aller vers une intégration solidaire, c'est-à-dire qu'il y a des choses à mettre en commun, il y a des sauts à faire ensemble mais avec à chaque fois un contrôle démocratique et une acceptation de la solidarité.

Si on arrive à faire cela, on repartira de l'avant. Si on n'y arrive pas, il y a des risques que ce soit l'idée d'Europe elle-même qui soit mise en cause. Reconnaissons-le, le message que lance l'Europe n'est pas toujours celui qu'il faut. Rappelez-vous la plaisanterie que faisait Kissinger, il y a longtemps de cela. Il disait : «l'Europe, quel numéro de téléphone ?» Quelqu'un, plus récemment, a fait une autre plaisanterie et celle-là est plus grave, en disant : «maintenant on connaît le numéro de téléphone, il y en a même plusieurs, mais personne ne répond».

C'est tout cela qu'il faut faire. Autant je suis critique sur la façon dont fonctionne l'Europe, autant je n'ai absolument rien perdu de mon enthousiasme européen. Il est vrai, quand on regarde la géopolitique du monde, que l'Europe est notre avenir. La responsabilité des dirigeants actuels est donc de comprendre qu'il y a des gestes à faire, qu'il faut les expliquer à la population mais qu'il faut parvenir à redonner une affectio societatis à cette idée européenne. En plus, j'ajouterai qu'il ne faut pas faire l'Europe en oubliant les peuples. Cela ne fonctionne pas pendant très longtemps. C'était l'idée originelle de Monnet et elle était excellente en ce temps-là : quatre hommes remarquables se réunissaient dans un bureau et disaient ensemble ce qu'ils allaient faire. Il n'y avait pas de compte à rendre aux peuples. Quand on regarde les mémoires de cette époque, on s'aperçoit effectivement que quelques hommes remarquables ont réussi à faire cette construction.

Aujourd'hui, cela ne peut plus fonctionner comme cela. Il y a les peuples, il y a les parlements, il faut rendre compte et c'est donc beaucoup plus compliqué. Il faut intégrer tout cela et parvenir à redonner une perspective. C'est pour cela que je me permettais de faire la comparaison avec la réponse humoristique de Gorbatchev sur un sujet qui ne l'est pas du tout. « Bien », si on considère la perspective et l'idée que l'Europe reste notre avenir, et « pas bien », si on voit le temps qui est perdu et les progrès qu'il nous reste à accomplir.

Q - (Sur les actions en faveur de la société civile)

R - Concernant la première question que vous m'avez posée, je ne suis pas tout à fait d'accord sur ce qui a été dit concernant la baisse des «social activities», car je n'ai pas du tout les mêmes éléments. Nous avons déjà mené des actions sociales très importantes comme, pour être concret, à Kaboul par exemple, où l'un des meilleurs hôpitaux - un hôpital pour la mère et l'enfant - est tenu et largement financé, en liaison avec l'Aga Khan, par les Français. C'est un hôpital qui a une réputation formidable et où ont été soignés plus de 100.000 Afghans. Nous avons l'intention d'augmenter cette capacité dans le futur en doublant nos efforts pour soutenir ce programme.

Dans le Traité qui a été signé et que nous avons récemment ratifié, l'accent est mis sur les activités sociales, je réponds donc au jeune étudiant qui m'a posé la question. Sur les questions de coopération en matière de formation scientifique et universitaires ainsi qu'en matière de travaux publics, il y a des choses à faire.

Nous remplaçons petit à petit notre coopération militaire. Nous n'aurons plus de troupes combattantes françaises en Afghanistan à la fin de l'année parce que c'est une décision que nous avons prise. Concernant la coalition de l'OTAN, ce sera en 2014. En revanche, nous aurons une coopération civile importante.

Quant à la Kapisa, il est vrai que c'est une région très exposée. Nous étions dans plusieurs régions, la Surobie, la Kapisa, et la France a compté 88 morts. C'est donc un sacrifice considérable qu'ont fait nos hommes au service de la cause de la paix.

Nous avons considéré - c'est un choix qu'a fait le président de la République et que j'approuve tout à fait - qu'autant nous devions être présents, à l'avenir, par la coopération civile, y compris sociale, en Afghanistan, autant le temps des troupes combattantes était pour nous terminé. Nous sommes donc en train d'organiser leur retrait ce qui n'est pas facile parce qu'il faut faire très attention à la sécurité. Il y avait, au début de l'année 2012, environ 3.000 hommes là-bas ; il y en aura à la fin de l'année moins de 1.500. Il n'y aura plus de troupes combattantes et nos soldats seront uniquement là pour assurer la protection de ceux qui doivent partir. C'est un processus progressif. C'est un choix que nous avons fait mais je ne dois pas dissimuler le fait que, de toutes les manières, un pays comme l'Afghanistan ou les Anglais se sont brisés les reins, où les Russes se sont brisés les reins, ce n'est pas un pays que l'on tient avec des soldats à distance. D'ailleurs, des experts ont dit que s'il avait fallu - une hypothèse absurde - avoir une présence en Afghanistan, il faudrait 500.000 hommes en permanence. Donc, non.

Ce que nous avons essayé de faire, c'est de permettre aux Afghans d'exercer la transition et il y a énormément de choses à faire. C'est d'autant plus difficile à faire que la solution aux problèmes de l'Afghanistan se trouvent au moins autant au Pakistan, en Inde et dans les pays voisins.

Il y a une longue route à faire mais la France a considéré qu'il fallait qu'elle accompagne les Afghans le plus longtemps possible sur cette route.

Q - En tant que ministre des Affaires étrangères, quel est votre positionnement par rapport à Mme Ashton ?

R - Concernant le service européen des Affaires étrangères et Mme Ashton, c'est un service qui se développe. Concrètement, par exemple, nous avons demain et samedi une réunion à Chypre qui s'appelle le Gymnich où, traditionnellement, les ministres des Affaires étrangères se réunissent pour discuter sans ordre du jour précis. Nous discuterons demain de : Quelle action à mener en Syrie ? Que fait-on au Sahel ? Quelle politique de voisinage ? Et c'est Mme Ashton qui souvent présente le rapport, qui tient compte de ce que nous lui disons et, petit à petit, se met en place une approche européenne.

Faisons attention, il n'y a pas encore une seule politique étrangère européenne. La politique étrangère de la France existe. La politique étrangère du Royaume-Uni existe aussi. Compte tenu des difficultés que je citais à propos de l'Europe, il y a un certain nombre de pays qui sont très positifs vis-à-vis de l'Europe mais qui considèrent que la substance, ce sont les pays.

Je pense que le Service européen pour l'Action extérieure et la politique internationale de l'Europe vont se développer. C'est vrai en particulier de l'aide au développement. Dans l'affaire syrienne, nous avons besoin d'amplifier notre aide humanitaire. Au lieu de nous marcher les uns sur les autres ou en tout cas d'avoir des actions un peu désordonnées, c'est très bien si Mme Ashton et son service peuvent essayer de coordonner tout cela.

Q - Comment envisagez-vous la coopération entre les ministres des Affaires étrangères et les collectivités locales ?

R - Sur la troisième question, c'est ce que j'ai appelé la «diplomatie démultipliée». Il n'y a qu'une diplomatie française. Malgré tout le respect que j'ai pour l'Île-de-France et l'amitié que j'ai pour son président Jean-Paul Huchon, il est évident qu'il n'y aura pas une diplomatie pour chaque région, mais il est tout à fait exact que les régions apportent, dans beaucoup de domaines, des contributions extrêmement importantes dans d'autres pays. Sur le plan de la formation, de l'environnement, sur le plan de l'aide humanitaire, etc. En général, les collectivités locales le font sans rien demander à personne. Elles apportent souvent aussi une aide aux PME de leur région qu'elles connaissent bien. Elles ont des procédures d'accompagnement économique qui représentent, là aussi, des sommes importantes.

J'ai lancé une mission de réflexion, au sein du quai d'Orsay, qui doit me rendre ses conclusions dans quelques jours, dont l'idée est la suivante : comment faire pour essayer d'être plus efficace, c'est-à-dire pour coordonner tout cela ? Les régions, les départements continueront à aider, mais il serait intéressant que dans un pays donné, on ait connaissance de tout cela et que l'on puisse travailler tous dans la même direction. Symétriquement, quand je suis saisi par tel ou tel d'une demande de coopération, il faudrait que je puisse la rendre publique et les collectivités locales choisiraient parmi ces demandes la plus intéressante.

Un autre exemple au sujet des PME. Souvent, les régions ont une connaissance beaucoup plus fine des PME que nous au niveau central. Il faudrait qu'elles puissent apporter leurs connaissances pour prendre «sur leurs épaules» des PME à l'exportation. L'un des gros problèmes, c'est que nos grands groupes sont présents à l'exportation mais qu'ils ne prennent pas «sur leurs épaules», sauf exception, les PME alors que les Allemands font un lien entre les grands groupes et les PME.

Q - Diriez-vous que la solution à la question syrienne se trouve aussi chez les voisins de la Syrie ?

R - J'aimerais qu'elle se trouve exclusivement en Syrie, mais quand on voit en particulier que dans les soutiens de M. Bachar Al-Assad on trouve au premier rang l'Iran, la Russie et d'une autre manière la Chine, cela rend évidemment la résolution de ce conflit extrêmement difficile. De ce point de vue, il ne faut pas comparer, d'une manière qui pourrait être un peu trop rapide, les situations syrienne et libyenne car elles sont très différentes.

Q - Comptez-vous continuer le rapprochement initié par Nicolas Sarkozy avec le Rwanda ? Comment vous positionnez-vous face à l'héritage socialiste dans les relations franco-rwandaises ?

R - Là aussi, ce sont des questions fort importantes avec des réponses malheureusement télégraphiques. Concernant le Rwanda, il se trouve que j'ai reçu, hier après-midi, la ministre des Affaires étrangères du Rwanda. Elle est venue m'informer de la volonté du Rwanda d'avoir de bonnes relations avec la France, ce qui n'a pas toujours été le cas - c'est un euphémisme. Il y a eu plusieurs phases, je ne remonte pas à celles qui sont les plus critiques mais dans le dernier état, le précédent président de la République avait reçu à Paris le président Kagamé dans un esprit, ai-je compris, de normalisation de nos relations. Simplement, lorsque l'on regarde concrètement cette normalisation, elle n'avait pas été très effective. Nous sommes donc convenus, et j'espère que cela se traduira par des faits, qu'il faut véritablement normaliser ces relations. Cela n'est pas facile compte tenu de l'Histoire et de ce qui se passe entre la République du Congo et le Rwanda, notamment à l'est de la RDC. La situation est très compliquée, avec des accusations qui ont été divulguées dans le rapport des Nations unies et les dénégations apportées par le Rwanda. Mais, j'ai senti chez mon interlocutrice le souhait, je crois sincère, d'aller de l'avant. Nous sommes aussi dans cette disposition d'esprit.

Comment éviter que le conflit syrien ne se propage dans cette région instable du monde ?

Concernant la contagion de l'affaire syrienne, c'est évidemment un problème absolument majeur avec une contagion aux puissances régionales et aux pays limitrophes. C'est pourquoi l'argumentation qui est développée consistant à dire - ce sont surtout les Russes qui la développent - que le Conseil de sécurité ne peut pas se mêler de cette affaire car il s'agit d'une affaire intérieure, n'est pas tenable. Quand vous avez 25.000 morts, 250.000 blessés, 350.000 réfugiés, 3 millions de personnes déplacées, quand vous voyez les menaces aux frontières de la Turquie, les personnes déplacées en Irak, les camps qui ont dû être installés en Jordanie et ce que cela implique au Liban, ce n'est plus une affaire intérieure.

En ce qui concerne le Liban, en particulier, qui est une société fragile, la France approuve la position prise par le gouvernement libanais - par le président Sleimane et le Premier ministre Mikati - de se tenir le plus possible à l'écart du conflit, mais cela est très difficile. Je crois que Bachar Al-Assad essaie de faire le maximum pour exporter au Liban le conflit syrien et, de notre côté, nous devons le refuser. Non seulement nous avons pris position en ce sens mais il y a des éléments concrets pour éviter que cette contagion gagne du terrain, notamment au nord du côté de Tripoli ou dans d'autres éléments comme le problème des Palestiniens. Et puis il faut rappeler, s'agissant du Liban, que la France a au sud de ce pays un grand nombre de soldats à l'intérieur de la FINUL qui ont pour tâche de séparer Israël et le Liban. Ils sont aussi, même si ce n'est pas leur tâche, la manifestation du fait que la France veuille que le Liban reste un pays à l'écart des pressions voisines et qui garde son intégrité.

Q - J'avais une question sur le Conseil de sécurité de l'ONU que vous avez un peu abordée. J'aurais souhaité que vous précisiez la position de la France. Face aux blocages et aux dysfonctionnements que l'on observe aujourd'hui, n'est-il pas temps de faire entrer de nouvelles puissances et dès lors, sous quels critères ? Ne devrions-nous pas remettre en cause le siège de la France pour le remplacer peut-être par une représentation européenne si l'Europe parvient à trouver une position commune et forte.

R - Sur le Conseil de sécurité, il est vrai qu'il y a un blocage, on le voit tristement dans cette affaire syrienne. Trois fois de suite, la Russie et la Chine ont opposé leur veto et notre représentant permanent, un diplomate remarquable, a eu une formule très forte et qui avait frappé. Il avait dit aux États qui opposaient leur veto - je crois le citer : «5.000 morts en Syrie : veto, 10.000 morts en Syrie : veto, 20.000 morts en Syrie : veto».

Le problème est plus large. J'ai dit que lorsqu'il y avait un ordre ou un désordre, en tout cas une situation bipolaire qui avait évidemment beaucoup d'autres inconvénients, il y avait une sorte de régulation même si on pouvait regretter qu'il en soit ainsi. A partir du moment où nous avons une société internationale éclatée, c'est au Conseil de sécurité de prendre ses responsabilités. Là, en l'occurrence, il ne l'a pas fait et s'il continue à ne pas le faire, sur cette affaire syrienne ou sur d'autres, cela risquerait de mettre en cause, et c'est le sens de votre question, l'autorité même du Conseil de sécurité.

Il y a des pistes de réflexion, j'en ai cité une sur laquelle on peut travailler. Il faudrait définir juridiquement la notion mais, lorsqu'il y a crimes de masse, crimes contre l'humanité, circonstances particulièrement critiques et qu'en même temps, cela ne concerne pas directement l'un des pays titulaires du droit de veto, les pays titulaires du droit de veto ne pourraient-ils pas d'eux-mêmes, par une sorte de code de conduite, renoncer à appliquer dans ces circonstances le veto ? C'est une diminution de leur capacité de blocage mais au nom de ce que l'on appelle la responsabilité de protéger, c'est quelque chose que l'on peut entrevoir.

Concernant la réforme, la France a une position. Nous pensons effectivement que le Conseil de sécurité et, d'une manière générale le fonctionnement de l'ONU, devraient être réformés. Nous pensons qu'un certain nombre de grands pays qui ne sont pas membres du Conseil de sécurité devraient l'être : l'Allemagne, le Japon, l'Inde, tel pays d'Afrique ; on peut aussi penser au Brésil, et puis il y a des représentations. La grande difficulté, vous devez savoir cela puisque vous êtes des spécialistes de ces questions, c'est que sauf erreur de ma part, pour qu'il y ait une modification de la Charte des Nations unies, il faut qu'il y ait les deux tiers de l'Assemblée générale qui la vote, les deux tiers du Conseil de sécurité dont les cinq membres permanents. On voit bien la difficulté. À partir du moment où les membres permanents eux-mêmes sont concernés par cette réforme, ils sont réticents, pour le moins, en tout cas beaucoup d'entre eux à le faire.

Il n'en reste pas moins que la position de la France est et restera qu'il y a des réformes importantes à faire du fonctionnement général de l'ONU et singulièrement du Conseil de sécurité et, en particulier, que l'on devrait éviter les blocages dans des situations comme celles-là.

(...)

Q - Je voudrais juste savoir ce que fait la France pour approfondir ses relations avec l'Afrique anglophone ?

R - Bien sûr, nous avons des relations particulières avec l'Afrique francophone mais pour nous, c'est l'Afrique dans son ensemble qui doit faire l'objet d'un partenariat avec la France. Vous avez vu - et ce n'est pas simplement une affaire symbolique - que dans la composition du gouvernement, il n'y a plus de ministre de la Coopération car nous avons estimé que c'était un concept qui véhiculait un certain nombre de choses qui ne correspondaient pas à nos idées. J'ai à mes côtés un ministre délégué chargé du Développement. Ce développement s'applique bien sûr à l'ensemble des pays du monde qui en ont besoin et notamment à l'ensemble des pays d'Afrique, y compris l'Afrique anglophone. Tout à l'heure, nous parlions du Rwanda ; ce pays est à la fois anglophone et francophone et c'est l'un de ses atouts. Je dois vous préciser aussi - et ce n'est pas une clause de style - que mon homologue m'a invité à venir au Rwanda. Je ne sais pas si des invitations de ce type avaient eu lieu précédemment mais je crois que c'est un signe, tout de même.

Nous avons des relations très précises et nous voulons les poursuivre avec nos partenaires anglophones, que ce soient des États plus petits ou des États plus grands. C'est vrai non seulement de la France mais c'est vrai de l'Europe. Il n'y a pas pour nous, loin de là, d'interdit. Nous pensons, je l'ai dit, que l'Afrique est un continent d'avenir. Nous pensons que c'est le rôle de la France d'avoir un partenariat, à la fois avec les organisations régionales et avec chaque pays d'Afrique et nous serons heureux d'avoir ce partenariat avec des pays anglophones. D'ailleurs, l'Agence française de Développement, l'AFD, intervient dans de nombreux pays.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 septembre 2012

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