Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, dans "Armées d'Aujourd'hui" d'octobre 2012, sur le paiement des soldes, le retrait des troupes d'Afghanistan et sur le prochain Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, dans "Armées d'Aujourd'hui" d'octobre 2012, sur le paiement des soldes, le retrait des troupes d'Afghanistan et sur le prochain Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : - Monsieur le ministre, quatre mois après votre nomination, quel premier regard portez-vous sur le ministère et les armées ?

Un regard ancien et neuf à la fois. Vous savez que j’ai une longue histoire avec la Défense. Je suis né et j’ai fait ma vie en Bretagne, au contact de notre Marine. Surtout, j’ai siégé à la commission de la Défense de l’Assemblée nationale pendant près de trente ans. Maire de Lorient, député spécialiste des questions militaires, aujourd’hui ministre de la Défense, je vois une continuité dans tout cela : je suis fidèle à nos armées.

- Vous disiez aussi un regard neuf…

Un regard neuf, parce que le président de la République m’a investi d’une responsabilité inédite pour moi, celle d’être le garant de l’engagement des hommes et des femmes de la Défense. Cet engagement, j’en savais la grandeur, j’en devinais le prix, mais j’en mesure maintenant toute la complexité. Il faut du courage pour aller combattre en Afghanistan, mais il en faut aussi pour faire vivre nos armées au quotidien, dans un contexte qui n’est pas facile, j’en ai conscience. J’ai envie de dire que mon travail est de veiller sur celles et ceux qui veillent sur nous.

- Qu’est-ce qui vous a surpris ou interpellé lors de vos déplacements dans les forces ?

J’aime aller dans les forces, et ici, vous l’avez compris, je pense aussi aux forces de soutien. Ces rencontres, qui sont l’occasion d’expliquer le sens de notre politique de Défense, mais aussi d’entendre un certain nombre de choses, c’est la raison d’être de ma fonction. Je me rends sur le terrain dès que je peux. Pas encore assez à mon goût. Mais lorsque je me rends dans les forces, en tout cas, ce n’est jamais seulement pour une prise d’armes. J’y reste toujours plusieurs heures pour échanger avec les personnels et comprendre au mieux leurs réalités quotidiennes.

- On a beaucoup parlé de votre déplacement à Varces, le mois dernier…

C’est un excellent exemple de ce qui peut m’interpeller lors d’une visite dans les forces. Je m’étais déjà rendu une première fois à Varces au mois d’août, en compagnie du président de la République, pour rendre un hommage national au major Franck Bouzet, tombé en Afghanistan, mort pour la France. Le mois dernier, j’ai retrouvé des hommes et des femmes déterminés à servir leur pays. Je les ai félicités. Mais j’ai aussi entendu les difficultés qu’ils rencontraient dans le paiement de leur solde, à cause, notamment, du système Louvois.

- Louvois intéresse beaucoup de nos lecteurs… pouvez-vous nous en dire plus ?

L’objectif de Louvois, c’est de simplifier le processus de gestion RH et la fonction solde. Or, force est de constater que ce n’est pas le cas. Évidemment, c’est un projet complexe et de grande ampleur, qui nécessite un temps d’adaptation, mais je trouve qu’on a passé les limites. Les dysfonctionnements qui retardent le paiement des soldes et des primes sont devenus inacceptables. Mais Louvois n’est pas seul responsable. Cette situation s’explique aussi par une succession de décisions malheureuses : le lancement de Louvois en même temps que le déploiement du nouveau dispositif d’organisation des fonctions de soutien dans les bases de défense sans expérimentation, ainsi que la suppression de tous les CTAC, les centres territoriaux d’administration et de comptabilité… Cela a créé une désorganisation sans précédent. Mais cela va changer.

- Comment comptez-vous faire ?

J’ai décidé un plan d’action, avec un numéro vert en service depuis le 1er octobre, pour tous les militaires et leurs familles, qui peuvent ainsi poser toutes leurs questions et se faire accompagner dans le traitement de leur dossier. Pour nous, ce numéro permet d’être alertés en temps réel sur les incidents de paie qui pourraient encore survenir. Dans ce plan, il y a aussi un groupe d’utilisateurs, qui rassemble les acteurs de la solde et les représentants des militaires, avec le CSFM, et des familles. Il y a d’autres mesures. Toutes visent évidemment à donner un coup d’accélérateur aux dossiers en attente de régularisation.

- Pensez-vous que ce plan sera suffisant ?

Nous allons tout faire pour. Il y a toujours eu quelques dysfonctionnements dans le paiement des soldes, en raison de la complexité des règles, notamment pour le calcul des primes. Mais là, ce n’était plus acceptable. C’est un sujet que je suis personnellement, on me fait des points de situation réguliers et je suis déterminé à aller jusqu’au bout. Payer à temps, c’est le premier respect que nous devons à celles et ceux qui engagent leur vie pour notre Défense.

- Sur un autre sujet, votre agenda est très marqué par l’international. Aviez-vous mesuré cela ?

Si l’expression « théâtre national » a tout son sens, le fait est que la défense de la France se joue aux quatre coins du monde. Afghanistan, Syrie, Sahel… À l’heure actuelle, nous avons plusieurs zones de crise, qui rappellent pour certaines que la guerre n’est jamais loin.

- Vos premiers mois au ministère de la Défense ont été marqués par le retrait d’Afghanistan…

Ils le sont toujours ! Le désengagement est en cours et je le suis de très près, avec mon équipe et l’État-Major des armées. C’est une manoeuvre délicate, que nous conduisons avec des procédures de sécurité renforcées. Mais j’ai toute confiance dans les hommes et les femmes qui mettent en oeuvre ce désengagement. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de constater, lors de ma dernière visite en Afghanistan, la grande qualité des préparatifs. Grâce à l’ensemble du dispositif, ce sont 2 000 soldats qui auront retrouvé leur foyer pour Noël.

- En Afghanistan, diriez-vous que la mission de la France est accomplie ou qu’il reste encore un long chemin à parcourir ?

Je dirais les deux. En 2001, la France a répondu présente à l’appel des nations qui s’inquiétaient de voir l’Afghanistan aux mains d’un terrorisme international. Onze ans après, notre objectif est en passe d’être atteint : les infrastructures d’Al Qaïda ont été détruites, son commandement a été pour une grande part éliminé, et grâce aux efforts considérables des alliés, l’armée afghane est en train de devenir une réalité tangible. Bien évidemment, la crise afghane dans toutes ses dimensions n’est pas encore résolue. Il subsiste des tensions internes. Mais nos militaires, avec un courage et un professionnalisme qui m’ont impressionné à chaque fois que je me suis rendu sur place, ont fait le maximum. Le président de la République a donc estimé que l’heure était venue de repenser un engagement décidé il y a plus de dix ans, comme nos alliés le font et comme les Afghans le souhaitent.

- La France va-t-elle rester en Afghanistan ?

C’est le chemin qui reste à parcourir. Le désengagement n’est pas un renoncement, et certainement pas un abandon de la population afghane. Au contraire. La situation du pays évolue, c’est pourquoi nous venons de transférer les responsabilités de sécurité aux Afghans, dans le respect de leur souveraineté et selon leur volonté. Mais nous resterons en partie sur place, pour former les forces de sécurité afghanes, effectuer des missions de coopération, qu’elles concernent l’hôpital ou l’aéroport de Kaboul. Ces missions sont adaptées aux besoins des Afghans, comme à nos intérêts. Ce qu’il faut désormais, c’est oeuvrer au développement de l’Afghanistan, pour inscrire dans la durée l’action que nous avons menée.

- La Commission du Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale a commencé ses travaux. Quels sont les enjeux de ce nouveau Livre blanc ?

Nous traversons une période critique, avec une situation économique qui est en contradiction avec le contexte géostratégique. D’un côté, les menaces évoluent sans cesse, beaucoup augmentent, peu disparaissent. De l’autre, l’état des finances publiques impose à chacune des missions de l’État, à la Défense comme aux autres, de faire des choix qui peuvent être difficiles. Il faut tenir ensemble ces deux impératifs. C’est la mission du nouveau Livre blanc.

- Vous avez souhaité que les hommes et femmes de la Défense puissent s’exprimer. Sont-ils vraiment concernés par le Livre blanc ?

Mais ce sont les premiers concernés ! En tant qu’acteurs de notre Défense, ils connaîtront les évolutions qui sortiront de ce Livre blanc. En tant que citoyens, ils ont d’autant plus leur mot à dire qu’ils parlent en connaissance de cause.

- Quel bilan faites-vous, à mi-parcours, du site intradef que vous avez mis en place ?

Certains doutaient de son succès. Ils pensaient peut-être que c’était une question d’affichage. Ils n’avaient pas compris qu’il y avait là une réelle volonté, peut-être inédite, de donner la parole à l’ensemble de la communauté de Défense. Cette possibilité d’expression, je suis heureux que plusieurs milliers l’aient déjà saisie. Nous attendons les autres.

- Lisez-vous les contributions postées sur le site ?

Mon équipe lit toutes les contributions et me fait des points réguliers. Je lis les plus significatives. Mais je précise que ce sont bien les contributeurs eux-mêmes qui sélectionnent les plus intéressantes, qui seront transmises à la commission.

- Pouvez-nous nous dire un mot du budget 2013 pour la Défense ?

Dans le contexte actuel, c’est un budget satisfaisant. La Défense fait des efforts, comme les autres missions de l’État, parce que le redressement des finances publiques est un impératif qui s’impose à nous tous, mais tout en maintenant l’essentiel de ce que nous faisons. Lors des arbitrages budgétaires, j’ai été soucieux en particulier de voir notre capacité à investir préservée à son plus haut niveau, pour qu’il n’y ait rien d’irréversible, dans l’attente des conclusions du Livre blanc et de la LPM qui le suivra. Je suis aussi le ministre des industries de défense et je dois donc veiller à un équilibre économique général.

- Quelle est votre relation avec le président de la République ?

Nous avons la chance d’avoir un Président qui est pleinement chef des armées. Nos équipes sont en contact quotidien et je le rencontre chaque semaine pour faire le point. Il se trouve par ailleurs que nous sommes des amis de très longue date. Il est clair que cela facilite le travail.

- Quel ministre de la Défense voulez-vous être ?

Ministre de la Défense, c’est conjuguer plusieurs fonctions en une, tant les sujets sont variés. Mais il y a une question qui me tient particulièrement à coeur. La stratégie de défense de la France, c’est avant tout des hommes et des femmes qui ont choisi de mettre leur vie au service d’un intérêt supérieur, celui de la nation. Je veux être à leur écoute, y compris pour parler des difficultés qu’ils rencontrent au quotidien. Puisque vous me posez la question, je vous réponds donc volontiers que je suis avant tout le ministre des hommes et des femmes qui font vivre la Défense.


Source http://www.defense.gouv.fr, le 10 octobre 2012

Rechercher