Entretien de Mme Yamina Benguigui, ministre de la francophonie, avec le site "Atlantico.fr" le 12 octobre 2012, surles relations franco-africaines, la situation politique en République démocratique du Congo et sur la Francophonie. | vie-publique.fr | Discours publics

Entretien de Mme Yamina Benguigui, ministre de la francophonie, avec le site "Atlantico.fr" le 12 octobre 2012, surles relations franco-africaines, la situation politique en République démocratique du Congo et sur la Francophonie.

Personnalité, fonction : BENGUIGUI Yamina.

FRANCE. Ministre de la francophonie

Q - François Hollande sera ce vendredi à Dakar où il fera un discours pour sa première visite en Afrique. En 2007, Nicolas Sarkozy avait lui aussi fait un discours très controversé dans la capitale sénégalaise. À l'époque ce discours vous avait-il choqué ?

R - Concernant le discours de 2007, comme beaucoup, j'avais été choquée. Le discours de François Hollande est naturellement très attendu, attendu par les Sénégalais mais également attendu par l'ensemble du continent africain. Le président de la République l'a dit lui-même ce soir sur TV5Monde, RFI et F24 : «Je ne viens pas faire un discours pour effacer un précédent. Je viens prononcer un discours pour écrire avec l'Afrique une nouvelle page parce que la France et l'Afrique ont des relations historiques».

Sur la forme, la petite phrase d'Henri Guaino sur «l'Homme africain» qui ne serait pas suffisamment «entré dans l'Histoire» était peut-être maladroite... Mais dans son intégralité, le discours de Dakar exhortait les Africains à être maîtres de leur destin. À contrario, le discours de repentance, parfois entretenu par la gauche, n'est-il pas finalement un handicap pour l'Afrique ?

L'histoire doit être écrite par les Historiens. Il y a eu des pages sombres dans l'Histoire dans notre relation avec l'Afrique. Cependant, nous ne devons pas avoir le regard exclusivement tourné vers le passé. Pourquoi devoir faire un choix entre la repentance et l'oubli ? Je souhaite plutôt que nous nous tournions tous ensemble, Africains et Français vers l'avenir du continent. Parlons de ses richesses. Des richesses avant tout humaines, créatrices, volontaires, courageuses.

Aussi, quand on parle de «l'Homme africain», on transforme l'humain en concept. Cela me paraît réducteur. Il n'y a pas un «Homme africain» mais des hommes et des femmes africains tous différents comme nous le sommes nous-mêmes dans nos sociétés occidentales. Il n'y a pas une Afrique mais des Afriques. Elles sont francophones, anglophones, arabophones. Ces «Afriques» sont aussi celles où s'expriment toutes ces richesses culturelles et linguistiques. Cette Afrique du multilinguisme, qui sait organiser la coexistence des langues et des cultures, c'est cette Afrique qui se tourne vers l'avenir avec une jeunesse créative et avec laquelle nous devons construire de nouveaux projets. Notre regard sur l'Afrique et les Africains doit changer. Nous devons avoir un regard à hauteur d'Homme dans le respect des uns et des autres.

Q - Quels sont les grands enjeux de ce 14e Sommet de la Francophonie ?

R - Au-delà de la promotion de notre langue dans le monde, ce sommet sera l'occasion de faire progresser l'idée que les pays qui composent l'espace francophone partagent des valeurs communes, qu'il s'agisse des enjeux environnementaux et économiques de la gouvernance mondiale ou de la gouvernance démocratique et les droits de l'Homme.

Nous traiterons également des questions liées à la crise au Mali, qui menace la sécurité de toute la région ou le conflit qui, en RDC, dans le Nord Kivu, a jeté plus de 300.000 personnes sur les routes ou dans des camps de déplacés et où on compte par milliers des femmes violées et mutilées et des enfants enrôlés de force. Je me rendrai à Goma à l'issue du sommet pour aller dialoguer avec les déplacés et les victimes et rencontrer les acteurs humanitaires. La francophonie est aussi solidaire et cette solidarité s'exprimera à Kinshasa samedi, lors du sommet des chefs d'État.

Q - «La situation en République démocratique du Congo est tout à fait inacceptable sur le plan des droits, de la démocratie, et de la reconnaissance de l'opposition» a déclaré François Hollande au détour d'une conférence de presse mardi. En cause, les violations répétées des droits de l'Homme constatées en RDC et surtout la réélection, en décembre 2011, du président Kabila lors d'un scrutin vivement critiqué par les observateurs internationaux. Le président de la République se rendra pourtant à Kinshasa pour le Sommet de la Francophonie. Pour aller jusqu'au bout de sa logique, François Hollande aurait-il dû boycotter cette visite?

R - Absolument pas ! La politique de la chaise vide n'a jamais servi à personne. Le président de la République m'a demandé d'aller sur place à la fin du mois de juillet pour y rencontrer les autorités du pays, le président Kabila, le Premier ministre, le président de l'Assemblée nationale et le ministre des affaires étrangères. J'ai rencontré aussi les représentants de l'opposition, les principaux défenseurs des droits de l'Homme, les représentants des communautés religieuses, la société civile. À part quelques uns, tous m'ont dit qu'il fallait que ce sommet soit organisé à Kinshasa, comme l'avaient décidé les chefs d'États et de gouvernements lors du précédent sommet de la Francophonie à Montreux. Ils ont souhaité également que le président François Hollande soit présent. Aujourd'hui, la République démocratique du Congo est un pays qui est à la fois en reconstruction et en guerre. Malgré cela, le peuple congolais avance. Il nous faut accompagner le Congo. Le président de la République a poursuivi ses consultations en France et a pris la décision de participer au sommet.

Q - Vous êtes l'une des rares personnalités du gouvernement à ne pas être une professionnelle de la politique, vous avez été productrice - réalisatrice. Cette expérience professionnelle vous est-elle utile aujourd'hui comme ministre ?

R - En étant derrière une caméra pendant de nombreuses années, j'ai toujours cherché à capter des images avec un regard particulier, celui d'une militante engagée contre les discriminations, le racisme, la xénophobie, l'antisémitisme. J'ai mené de nombreux combats pour promouvoir partout l'écoute et le dialogue, pour combattre les préjugés. Ce sont ces combats que je poursuis tous les jours dans mes fonctions. C'est le cas aujourd'hui, ici à Kinshasa ou demain, à Goma aux côtés des réfugiés et des victimes de cette guerre. La francophonie porte en elle ces valeurs et ces combats pour les libertés fondamentales, le respect de l'autre, la tolérance, la justice. La francophonie, c'est le dialogue. La francophonie, c'est un outil au service de la paix. La Langue française, c'est cette langue solidaire, égalitaire qui permet la cohésion et l'ouverture. Dans mes nouvelles fonctions, je m'inscris dans cette continuité et cet approfondissement permanent au service des valeurs pour lesquelles je milite depuis toujours.

Q - La francophonie est en recul partout dans le monde. A-t-elle encore un avenir aujourd'hui, et quelle politique comptez-vous mener pour la promouvoir ?

R - La francophonie n'est pas en recul partout. Bien au contraire. Nous sommes plus de 220 millions de francophones répartis sur les 5 continents, nous serons entre 700 et 800 millions en 2050. Malgré cela, je suis consciente que nous devons être vigilants. Nous sommes aujourd'hui dans une réelle compétition linguistique et notre combat doit être avant tout celui du multilinguisme.

Mercredi prochain, je présenterai en Conseil des ministres le plan d'actions pour la francophonie que le président de la République et le Premier ministre m'ont demandé de préparer avec Laurent Fabius et l'appui de l'ensemble du gouvernement. Parmi les axes principaux de ce document, nous devons occuper l'ensemble du champ de la francophonie, améliorer l'attractivité du français, former des formateurs de professeurs, accompagner les États dans le développement de leur système éducatif, développer les contenus en français sur la toile, appuyer la création culturelle francophone dans les domaines du cinéma, de la littérature, de la musique, du théâtre, répondre à la demande de formation des journalistes francophones dans les pays du Sud. Il nous faut également oeuvrer au renforcement de l'usage du français dans les instances multilatérales, européennes et régionale, développer la dimension économique de la francophonie, organiser ou participer activement à l'organisation des grands événements dans le domaine de la francophonie, mobiliser la francophonie autour d'initiatives fédératrices pour la société civile comme organiser, avec le soutien de l'OIF, d'ONU Femmes et de l'UNESCO, le premier Forum mondial des femmes francophones pour lequel je suis mobilisée.

Ce plan est ambitieux et sa réalisation n'est possible qu'en réunissant de nombreux acteurs de la francophonie. La francophonie est avant tout une politique qui doit nous rassembler autour des valeurs qu'elle véhicule. Cette politique doit rassembler les services de l'État, les collectivités locales, les entreprises, les associations, les citoyens. La francophonie n'appartient pas à l'État ou à des chefs d'États ou des ministres. Bien au contraire. C'est en fédérant toutes les énergies que nous réussirons à promouvoir notre langue française, cette langue que nous avons en partage avec plus de 220 millions de personnes dans le monde. Cette langue, notre langue est une richesse dont nous pouvons être fiers. C'est pour cela qu'il faut la défendre et la promouvoir.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 15 octobre 2012

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