Extraits d'un entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec BFM TV le 7 novembre 2012, sur l'élection présidentielle américaine, les relations franco et euro-américaines et sur la réduction du déficit budgétaire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Extraits d'un entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec BFM TV le 7 novembre 2012, sur l'élection présidentielle américaine, les relations franco et euro-américaines et sur la réduction du déficit budgétaire.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - À la sortie du Conseil des ministres, vous vous êtes félicité de l'élection, de la réélection de Barack Obama.

R - D'abord le féliciter, oui !

Q - Mais en fait, il n'a pas vraiment montré un intérêt débordant pour l'Europe et pour la France, Barack Obama...

R - L'Europe, ce n'est pas son souci de tous les jours dans la mesure où les États-Unis sont quand même plus intéressés par les questions intérieures et par les questions de l'Asie, c'est sûr. Mais le président Obama a joué un rôle très important au moment du G8, au mois de juin dernier, lorsqu'il a fallu dire que la croissance économique est prioritaire. Il y a eu une volonté des Américains et des Européens, notamment des Français, pour dire : «Bien sûr, il faut être sérieux budgétairement, mais il faut absolument pousser les feux de la croissance». Il a été extrêmement utile, à ce moment-là, parce que lorsque le président des États-Unis dit quelque chose sur le plan économique, cela a une incidence sur le Fonds monétaire international et sur un certain nombre de gens en Europe.

Q - Pour poursuivre juste dans cette idée sur les conséquences sur notre continent et sur la France, certains s'inquiètent et se disent qu'il va être plus exigeant maintenant, justement, que dans un deuxième mandat un président est plus exigeant, par exemple sur la stabilité de la zone euro et sur la coopération économique et politique !

R - Sur la croissance, je pense qu'il gardera la même attitude. Je vais avoir un entretien téléphonique avec Hillary Clinton, juste après votre émission, pour faire le point sur différents sujets. Je pense que la ligne du président Obama sera maintenue : une Europe forte, stable, qui soit en capacité d'engendrer de la croissance et qui, en même temps, soit sérieuse budgétairement.

Il va y avoir d'autres incidences, notamment sur toute une série de crises sur lesquelles la politique américaine, depuis quelques semaines, était en suspens. Je pense à la Syrie, aux questions iranienne et israélo-palestinienne. Je pense également au terrorisme dans la région du Sahel. Sur tous ces points, je pense et j'espère que l'Amérique va pouvoir s'engager plus fortement.

Q - Par exemple, sur une opération au Mali, vous avez le sentiment que l'Amérique sera peut-être plus engagée ?

R - On est en phase avec les Américains. Nous avons tous adopté, sur proposition de la France, une résolution aux Nations unies, il y a quelques semaines. Les Américains sont déterminés à lutter contre le terrorisme ! C'est cela le problème numéro 1 au Mali. Je ne prévois pas de difficultés sur ce dossier.

Sur la question iranienne, il faut empêcher Téhéran de fabriquer l'arme nucléaire. Sur la question syrienne, il y a des choses à faire. Sur le conflit israélo-palestinien - très important même si on en parle peu en ce moment - il faut arriver à ce que les droits des Palestiniens soient reconnus.

Q - Un mot sur l'élection et la réélection du président des États-Unis : c'est le seul leader réélu après la crise, avec un taux de chômage important ! Quel est son secret ? À votre avis, pourquoi ?

R - Je ne suis pas spécialiste mais j'entends ce qu'on me dit, en particulier mes diplomates. Il est vrai que la situation économique aux États-Unis n'est pas extraordinaire : il y a un chômage assez important, un déficit budgétaire massif, des problèmes d'éducation. C'est donc une performance d'être réélu dans ces circonstances. Comment l'expliquer ? Sûrement le talent de Barack Obama, mais je crois qu'il y a eu aussi d'autres éléments. M. Romney a pris des positions extrêmes, en particulier assez hostiles à la minorité latino. Cela ne correspond pas à la population américaine. Barack Obama a eu l'intelligence de s'adresser à la diversité du pays. Et puis je crois qu'il y a aussi un aspect technique : Barack Obama a fait une campagne très forte pour que les minorités aillent voter alors qu'elles ne vont pas beaucoup voter habituellement. Il a donc eu un différentiel de votes dans ces États. C'est un visage de l'Amérique probablement plus rassemblé que la position assez extrême qu'avait prise M. Romney, même si on ne sait pas s'il aurait appliqué son programme s'il avait été élu.

Q - Quelles leçons peut-on en tirer, nous, en France ? On a beaucoup parlé de l'intervention de l'État, défendu par Barack Obama...

R - Oui, c'est un autre aspect important de la campagne. Mitt Romney disait : «Au fond moins il y a d'État, moins il y a d'intervention, plus c'est le marché qui triomphe, plus on va créer d'emplois». Les gens, semble-t-il, ne l'ont pas suivi. Barack Obama a eu une position qui rassemble davantage. Même si ce n'est pas exactement la même chose, il a quand même une approche, je n'allais pas dire social-démocrate mais, en tout cas, qui comprend davantage de régulation. C'est un point, d'ailleurs, très important dans nos contacts avec les Américains dans les prochains jours. Nous avons besoin des Américains pour la régulation économique, pour le climat, pour une certaine attitude vis-à-vis de la Chine.

Q - On va écouter ensemble juste une des phrases un peu emblématiques du discours de Barack Obama lorsqu'il a été réélu, qui veut renouer avec le rêve américain : «Si vous êtes prêt à travailler dur, qui que vous soyez, quelles que soient vos origines, quelle que soit la personne que vous êtes ou qui vous aimez, que vous soyez blanc, que vous soyez noir, d'origine hispanique ou asiatique, jeune, vieux, pauvre, riche, homosexuel ou pas, que vous soyez handicapé ou pas, vous y arriverez si vous le voulez, si vous essayez ici en Amérique».

R - C'est typique à la fois du rêve américain et, en même temps, de Barack Obama. La première fois qu'il a été connu de l'opinion publique, c'est par le discours qu'il avait fait à la Convention démocrate, je crois. Il disait notamment : «nous ne sommes pas candidats pour les uns, pour les autres, nous sommes les candidats de la totalité des États-Unis». Et là, c'est la même chose.

(...)

Q - Il va pouvoir gouverner ?

R - Vous savez qu'il a une Chambre des représentants qui est contre lui, et qui l'a bloqué d'ailleurs depuis des années ! C'est une des raisons pour lesquelles il n'est pas arrivé à faire toutes ses réformes. La question est donc de savoir si les Républicains vont persister dans leur hostilité - auquel cas cela risque d'être paralysant - ou bien si une partie d'entre eux va comprendre qu'il faut accepter de rassembler l'Amérique pour surmonter en particulier ce qu'ils appellent «fiscal cliff», c'est-à-dire la «falaise budgétaire», parce qu'ils ont des dettes considérables.

Q - Nous aussi, l'Europe, la France, on a des dettes considérables et une situation économique difficile.

R - Bien sûr !

Q - Aujourd'hui, la Commission européenne a donné des prévisions économiques assez pessimistes, notamment sur la France, avec une prévision de croissance à 0,4 % alors que le gouvernement disait 0,8 % ; et surtout sur le déficit, 3,5 %...

R - Il y a un lien entre les deux.

Q - Au lieu des 3 % qu'on nous annonce et qu'on nous promet comme récompense des efforts fiscaux, par exemple.

R - Il faut toujours rappeler que l'on est parti, il y a six mois, d'un déficit qui était à plus de 5 % ! Donc, déjà descendre une marche d'escalier, c'est difficile. Si nous voulons arriver aux 3 %, cela dépend évidemment de la conjoncture d'ensemble, qui ne prend pas en compte le Plan qui a été annoncé par Jean-Marc Ayrault, hier, pour relancer la compétitivité. Vous dire si ce sera 0,8 %, 0,9 % ou 0,7 %, c'est très difficile mais je pense que cela nous pousse, nous Français comme les autres - je vais y venir dans un instant - à la fois à être très sérieux budgétairement, mais aussi à pousser les feux de la croissance. Dans les prévisions de la Commission, vous avez vu que les prévisions pour l'Allemagne baissent, je crois, de moitié.

Q - De 1,7 à 0,8 %.

R - J'espère que nos amis allemands vont mesurer qu'il n'y a pas de santé allemande durable si l'Europe est elle-même en dépression. Les Allemands ont su redresser leur situation économique et budgétaire. Ils en ont donc, pour parler un petit peu vulgairement, «sous le pied». C'est d'ailleurs ce que nous recommandent l'OCDE et le Fonds monétaire international, c'est-à-dire que les pays qui ont à faire un effort de sérieux budgétaire, notamment la France, le fassent, mais également que les pays qui ont des disponibilités les mettent à disposition. Et il faut en même temps que l'Europe avance sur les propositions que nous avons faites : l'union budgétaire, le pacte de croissance. Si on fait cela, et si on le fait assez vite, je pense qu'on peut arriver aux objectifs qu'on a fixés.

Q - Et vous pensez qu'on arrivera aux 3 % ?

R - C'est notre objectif.

Q - Mais vous ne dites pas «on va y arriver» !

R - On fait tout pour y arriver et j'espère que l'on va y arriver ! Simplement, il faut évidemment que l'Europe elle-même accepte de libérer un certain nombre de forces de croissance. Mais cela reste notre objectif, oui, je vous le confirme.

(...).


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 19 novembre 2012

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