Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, avec RMC le 11 décembre 2012, sur la situation au Mali et en Syrie et sur le retrait des militaires français d'Afghanistan. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Extraits d'un entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, avec RMC le 11 décembre 2012, sur la situation au Mali et en Syrie et sur le retrait des militaires français d'Afghanistan.

Personnalité, fonction : LE DRIAN Jean-Yves.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Q - Nous allons parler du Mali, nous allons parler de la Syrie, nous allons parler de l'Afghanistan, nous allons parler de l'Algérie. Jean-Yves Le Drian, on commence avec le Mali avec cette information de la nuit hier soir. Le Premier ministre arrêté par des militaires, il devait venir à Paris pour passer des examens médicaux, il a été arrêté.

R - La situation au Mali est très complexe. Il y a depuis un certain temps une espèce de triumvirat à la tête de l'État malien, avec le président de la République, le président Traoré, le Premier ministre Diarra et puis le capitaine Sanogo. Manifestement, le processus de réconciliation national qui est indispensable pour que le Mali retrouve sa souveraineté a quelques difficultés à se mettre en oeuvre et manifestement, d'après les informations que j'ai - mais cela s'est passé il y a peu de temps - c'est le capitaine Sanogo qui a dissuadé le Premier ministre Diarra de poursuivre.

Q - Et qu'il a même arrêté, le Premier ministre.

R - Il a démissionné. Bon, en tout cas, pour l'instant c'est un petit peu tôt de voir clair, puisque l'évènement vient de se passer. Il n'empêche que le sujet principal, c'est l'intégrité du Mali.

Q - Bien sûr.

R - Et les difficultés que nous connaissons aujourd'hui.

Q - D'autant plus que le capitaine Sanogo est opposé à une intervention militaire au nord du Mali. Il le dit.

R - Oui, il le dit plus ou moins fermement. Selon les moments, il voudrait plutôt lui-même s'en charger. La difficulté c'est que l'armée malienne aujourd'hui est assez faible, peu organisée, peu structurée. Et il y a quand même dans tout cela une bonne nouvelle d'une certaine manière, c'est qu'hier, l'Union européenne a décidé - les ministres des affaires étrangères - à Bruxelles l'envoi d'une mission de formation, de réorganisation, de structuration de l'armée malienne pour lui permettre de reconquérir le Nord. Alors, le sujet principal, c'est que ce soient les Africains et en particulier les Maliens qui assurent l'intégrité de leur propre territoire dans une situation où le Mali, le Nord du Mali - c'est ce qu'on appelle le Sahel, qui est une région grande comme l'Europe, c'est une région très vaste - qui aujourd'hui est aux mains de rebelles, de bandes diverses qui se réclament plus ou moins du djihadiste fondamentaliste, qui sont plus ou moins infiltrés par AQMI - plutôt plus que moins - et qui aujourd'hui dans les villes qu'ils ont conquises depuis quelque temps font imposer la charia et c'est un danger pour le Mali, mais c'est un danger pour l'Europe.

Q - Alors, une intervention militaire africaine, c'est prévu quand ?

R - D'abord, il y a deux choses qui sont prévues. D'une part, le fait que l'Union européenne a décidé de former l'armée malienne pour lui permettre de reconquérir son territoire...

Q - Ce qui veut dire que des militaires européens vont être déployés au Mali pour aller former l'armée malienne ?

R - Non, l'armée malienne qui va devoir prendre ses responsabilités.

Q - Est-ce que des Français vont participer à cette formation ?

R - Oui.

Q - Combien ?

R - Le nombre de militaires européens, c'est environ 350, 400.

Q - Oui.

R - Qui vont s'installer là à Bamako aux environs du mois de février. Et la France prendra sa part, je ne peux pas vous dire aujourd'hui le nombre, mais...

Q - Combien ? Vous ne savez pas ? Une centaine ?

R - La France sera nation-cadre, c'est-à-dire c'est elle qui aura le plus grand nombre de militaires, mais ce seront des forces européennes qui formeront. Les militaires français, ni les militaires européens ne participent pas...

Q - Donc c'est un engagement significatif de la France quand même ?

R - C'est un engagement significatif de l'Europe. De la France, mais de l'Europe.

Q - Bien sûr.

R - Ce n'était pas si évident que ça. Parce qu'il faut que chacun se rende compte que la sécurité du Mali, c'est la sécurité de l'Europe, parce qu'est en train de se produire là une forme de sanctuarisation terroriste du territoire malien, du Sahel dans son ensemble, et qui met en cause aussi la sécurité d'autres...

Q - Et qui menace la France.

R - D'autres États, et qui menace l'Europe, puisqu'il y a là des germes de terrorisme qui peuvent demain ou après-demain entraîner des actes terroristes majeurs sur notre territoire et sur le territoire européen. C'est pour cela que les Européens se sont sentis solidaires et qu'ils interviennent ensemble dans cette mission de formation de l'armée malienne.

Q - Mais nous avons des otages.

R - Nous avons des otages. Nous avons un otage de plus. Et donc il faut...

Q - Un otage de plus, bien sûr. Est-ce que vous avez des nouvelles d'ailleurs, de ces otages ?

R - Oui, ils sont vivants. Oui. Je n'en dirai pas plus.

Q - Ils sont vivants. Vous avez eu des contacts ou pas ? Parce que les familles, certaines familles se plaignent. Ils nous disent : «Le chef de l'État nous avait promis de nous tenir informés. Nous ne sommes pas depuis deux mois tenus informés de la situation.» Alors, allez-y, profitez-en !

R - Le ministre des affaires étrangères tient informées régulièrement les familles de l'état de la situation, sauf qu'il faut avoir des informations concrètes à leur donner. Ceci dit, je comprends leur douleur, je comprends leur souffrance, je comprends qu'au moment de Noël, on se dit : on serait bien ensemble. Et il faut aussi comprendre que c'est très difficile et que seules les discussions très confidentielles et secrètes permettent d'aboutir.

Q - Donc ils sont vivants ?

R - Oui.

Q - Vous avez des contacts avec les ravisseurs ?

R - On sait qu'ils sont vivants.

Q - Vous avez des contacts avec les ravisseurs ?

R - Je n'en dirai pas plus. Je suis désolé.

Q - Bon. On va parler de la Syrie. Vous voulez bien parler de la Syrie ? Bientôt deux ans de guerre civile en Syrie. 40.000 morts, Jean-Yves Le Drian. Alors je vais vous poser des questions extrêmement concrètes. Les armes chimiques que pourrait utiliser Bachar Al-Assad existent-elles vraiment ?

R - Oui.

Q - Elles existent.

R - Elles existent. Elles sont stockées. On sait les lieux où elles sont stockées.

Q - Vous savez où.

R - On sait où. Les Occidentaux, la France, les États-Unis savent où elles sont stockées, et elles ne sont pas aujourd'hui utilisées.

Q - Elles ne sont pas aujourd'hui utilisées.

R - Elles sont gardées, elles sont protégées, elles sont protégées par les forces de Bachar Al-Assad mais elles ne sont pas aujourd'hui utilisées et je souhaite vivement qu'elles ne le soient pas.

Q - Est-il vrai que le porte-avions Charles de Gaulle croise au large des côtes syriennes, avec des commandos à bord ? C'est vrai ou faux ?

R - Il n'est pas prévu que la France intervienne militairement au Mali.

Q - Non, mais je pose la question. C'est vrai ou pas ?

R - Le Charles de Gaulle vit sa vie comme il doit la vivre.

Q - Il croise au large des côtes syriennes comme croise le porte-avions américain Eisenhower actuellement, avec des commandos à bord ?

R - C'est possible, les Américains ne m'informent pas.

Q - Non, mais vous savez, vous ! Vous savez !

R - Il est souhaitable que nous soyons précautionneux par rapport à des risques qui pourraient intervenir.

Q - Donc il est vrai que le porte-avions Charles de Gaulle est là-bas.

R - Il est en exercice.

Q - Dans la région.

R - Il est en exercice.

Q - Est-ce que la France est en train de se préparer discrètement à intervenir en Syrie ?

R - Non.

Q - Non ?

R - Nous n'avons pas l'intention d'intervenir en Syrie, nous souhaitons que ce soit les Syriens qui assurent leurs propres responsabilités.

Q - Oui, mais je parle des armes chimiques.

R - Ah non, les armes chimiques, c'est autre chose. Si vous parlez des armes chimiques, le président de la République a été très clair : si d'aventure Bachar Al-Assad utilisait les armes chimiques, il y aurait la ligne rouge qui serait franchie, et à ce moment-là, nous prendrons les dispositions qu'il conviendra de prendre à ce moment-là avec nos alliés.

Q - Mais est-ce qu'en prévention ! Est-ce qu'en prévention ?

R - Et le président Obama a dit la même chose.

Q - Oui, je sais. Mais est-ce qu'en prévention, est-ce qu'en prévention une intervention militaire ne pourrait pas être organisée justement pour aller empêcher M. Assad d'utiliser les armes chimiques ?

R - Cette question n'est pas posée dans la mesure où, aujourd'hui, l'utilisation des armes chimiques n'est pas non plus vérifiée ou accréditée. À notre connaissance, aucune modification n'est intervenue pour l'instant. S'il y avait usage des armes chimiques, il est vrai que ce serait-là - au niveau de la communauté internationale - un point de rupture majeur.

Q - Est-ce que les forces spéciales françaises sont prêtes à conduire des opérations permettant la non-utilisation des armes chimiques ?

R - Si d'aventure il y avait utilisation des armes chimiques, il y aurait relation entre nous-mêmes et nos alliés pour, éventuellement, réagir comme il conviendrait de le faire à ce moment-là.

Q - Et nous participerions ?

R - Je ne vais pas vous décrire le mode d'emploi.

Q - Non, mais nous participerions ?

R - Nous aurons une position très dure.

Q - C'est-à-dire que nous participerons ?

R - Nous prendrons langue avec nos alliés pour apprécier la situation si d'aventure il y avait usage des armes chimiques ; cela a été dit par le président de la République dès la fin du mois d'août. Il n'a pas changé d'avis sur cette question.

Q - Je crois que vous voulez lancer ce matin un appel national pour tous ceux, et celles, d'ailleurs, qui se sont battus en Afghanistan au nom de la France, depuis 2001. 60 000, 70 000...

R - La mission en Afghanistan touche à sa fin. Le président de la République m'avait demandé de faire en sorte que le retrait des forces combattantes s'effectue dans l'ordre et en bonne coordination avec les alliés. C'est fait. Il n'y a plus à cette date de forces combattantes, d'unités combattantes françaises.

Q - Il y a encore des soldats français, 1.500 à peu près, c'est ça ?

R - 1.500 parce qu'il faut assurer...

Q - Et il en restera 500, je crois...

R - Il en restera 500 à partir du mois d'avril-mai, qui auront pour tâche de poursuivre notre présence à l'hôpital de Kaïa - à la fois militaire et civil et qui rend beaucoup de services à la population - dont nous avons la responsabilité. Il y aura la nécessité pour nous de poursuivre l'exploitation de l'aéroport de Kaboul et puis d'assurer la continuité de la formation de l'armée nationale afghane qui est un sujet majeur. Si on se retire, c'est pour laisser la place à l'armée nationale afghane, qui est une armée structurée, j'ai pu le constater, je me suis rendu trois fois en Afghanistan depuis six mois. J'observe qu'il y a en Afghanistan la concrétisation d'engagements du gouvernement afghan sur la constitution d'une armée structurée, opérationnelle, même s'il y a encore des progrès à faire.

En tout cas, c'est une réalité qui n'existait pas auparavant parce qu'il faut se rappeler il y a 11 ans. Cela fait 11 ans que nous sommes là. Il y a 11 ans, c'était un État terroriste ; il y a 11 ans, c'était Al Qaïda qui était au pouvoir ; il y a 11 ans, il n'y avait pas de gouvernement ; il y a 11 ans, il n'y avait pas d'armée afghane. Depuis 11 ans, tout cela s'est structuré, il y a aujourd'hui un gouvernement afghan, il y a un président, il y a une chambre, il y a un parlement.

Q - À Kaboul, oui.

R - À Kaboul, oui. Mais qui regroupe des forces quand même significatives. Et puis, il y a une armée afghane qui s'est structurée. Et puis Al Qaïda n'est plus là.

Q - Les talibans sont encore très présents.

R - Les talibans, oui, mais les talibans, ce n'est pas la même chose.

Q - Ce n'est pas Al Qaïda, on est d'accord.

R - Ce n'est pas la même chose, ce sont des chefs de guerre.

(...)

Q - Les Afghans qui ont travaillé avec l'armée française seront-ils accueillis en France et naturalisés ?

R - Pendant la durée de notre présence en Afghanistan, il est vrai que nous avons travaillé avec des personnels civils afghans, surtout des interprètes.

Q - Qui ne sont pas toujours très bien vus dans leur pays, d'ailleurs.

R - Surtout des interprètes parce que nous avions comme mission aussi de dialoguer avec la population dans les secteurs où nous étions, c'est-à-dire pour nous, la Kapisa et Surobi en particulier. Et nous avons un devoir à l'égard de ces Afghans. Alors, ce devoir, il se traduit par des financements à la suite de la rupture de leur contrat, puisque c'est la fin d'une histoire et ça, c'est tout à fait normal. Ça se traduit aussi par un accompagnement des familles sur place, en Afghanistan, autant que faire se peut. Et puis aussi, pour certains qui peuvent être en danger, il y en a, et qui veulent s'intégrer en France, mais c'est un petit nombre, ça se compte en dizaines, l'intégration en France parce que...

Q - Intégration, cela veut dire naturalisation.

R - C'est un retour normal, s'ils le souhaitent, en tout cas, au moins, la présence en France, mais ça concerne relativement peu de monde.

Q - Bien, l'Algérie. 19-20 décembre, visite de François Hollande en Algérie. Vous allez l'accompagner, Jean-Yves Le Drian ?

R - Oui.

Q - J'ai lu les déclarations du ministre algérien des affaires étrangères, la question de la mémoire et du passé colonial sera inévitable. Elle est inévitable, cette question, à l'occasion de cette visite.

R - Je connais bien l'Algérie, j'y ai été coopérant il fut un temps, il y a maintenant bien longtemps. Je pense qu'il faut délibérément se tourner vers l'avenir, cesser de revenir trop sur l'histoire parce qu'on ne sortira de l'histoire qu'en se projetant vers l'avenir. Je souhaite qu'à cet égard le partenariat d'État à État qui va être proposé, qui va être conclu, je le souhaite, entre l'Algérie et la France, ouvre une nouvelle ère où l'on mette de côté les rancoeurs, les sentiments.

Q - Le ministre algérien des affaires étrangères semble y tenir.

R - Je vous dis ce que je pense.

Q - Il ajoute : il faut une clarification, que le peuple algérien attend sur la question de la mémoire. Est-ce que la France doit demander pardon au peuple algérien ?

R - Je vous dis qu'il faut se tourner vers l'avenir et qu'il ne sert à rien de ressasser les drames du passer. Si ces deux pays veulent s'unir dans un partenariat offensif, ils seront porteurs à la fois d'optimisme...

Q - Donc le président de la République ne parlera pas du rôle de la France en Algérie pendant la guerre ?

R - Je ne me mets pas à la place du président de la République, j'observe simplement que nous sommes en phase de réconciliation et je m'en réjouis.

(...).


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 décembre 2012

Rechercher