Entretien de M. Bernard Cazeneuve, ministre des affaires européennes, avec France Inter le 22 janvier 2013, sur les relations franco-allemandes, la construction européenne et sur l'appui matériel de pays européens à l'intervention militaire française au Mali. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Bernard Cazeneuve, ministre des affaires européennes, avec France Inter le 22 janvier 2013, sur les relations franco-allemandes, la construction européenne et sur l'appui matériel de pays européens à l'intervention militaire française au Mali.

Personnalité, fonction : CAZENEUVE Bernard.

FRANCE. Ministre des affaires européennes

Circonstances : 50ème anniversaire du Traité de l'Elysée, le 22 janvier 2013

ti : Q - Vous êtes ministre français délégué aux affaires européennes. Vous êtes donc conduit à travailler ensemble, à vous parler comme ce matin. J'ai envie de commencer par quelques questions personnelles sur vos rapports à l'autre, parce qu'on dit souvent que les Français et les Allemands sont des peuples qui se fréquentent peu et qui se connaissent mal. Günther Krichbaum, que connaissez-vous de la France et des Français ?

(...)

Même question à Bernard Cazeneuve. Est-ce que vous parlez un peu d'allemand, Bernard Cazeneuve ?

R - Nur ein bisschen. Non, je fais en sorte lorsque j'interviens en Allemagne - et je l'ai fait à l'invitation de Günther la semaine dernière devant l'Assemblée, le Parlement allemand, la commission des affaires étrangères, la commission des affaires européennes - de faire une partie de mon intervention en allemand. Mais mon allemand est beaucoup moins fluide que ne l'est le français de Günther.

Q - Oui. Vous n'êtes pas nombreux dans la classe politique française à parler allemand, ce qui est déjà un premier accroc au Traité de l'Élysée qu'on célèbre aujourd'hui, puisqu'il prévoyait, ce traité, l'enseignement généralisé de l'allemand et du français. En Allemagne comme en France - j'ai fait allemand seconde langue, mais il ne m'en reste pas grand-chose - le français et l'allemand ne sont que les troisièmes langues, loin derrière l'anglais et l'espagnol.

R - Oui, c'est très dommage. Lorsque nous avons préparé avec mon collègue Michael Link, qui est le ministre allemand des affaires européennes, les cérémonies d'aujourd'hui puis toute l'année franco-allemande - puisque nous sommes lui et moi secrétaires généraux pour la coopération franco-allemande, nous avons donc été les chevilles ouvrières, les soutiers de ce qui se passe tout au long de cette année - nous avons constaté que 15 % des jeunes Français apprennent l'allemand et 25 % des jeunes Allemands apprennent le français alors que nos deux pays constituent un axe structurant de l'Union européenne.

Q - Ce n'est pas beaucoup.

R - Dans les sujets qui seront évoqués au conseil des ministres franco-allemand tout à l'heure - je n'ai pas vocation à les déflorer - la question de l'apprentissage des langues en région transfrontalière, dans les universités, avec l'outil extraordinaire que constitue l'OFAJ (Office franco-allemand pour la jeunesse) sera l'un des sujets centraux de nos préoccupations.

Q - Donc une impulsion nouvelle donnée à l'enseignement de l'allemand en France et au français en Allemagne.

R - Une forte impulsion. Je ne veux pas dévoiler les sujets du Conseil des ministres franco-allemand mais vous verrez que tout à l'heure, nous fixerons pour les années qui viennent un agenda extrêmement riche d'actions communes, très concrètes, très opérationnelles. Nous verrons la relation allemande franchir un pas significatif.

(...)

Q - Bernard Cazeneuve, est-ce qu'on peut progresser dans la relation franco-allemande et dans la relation politique, sans aller jusqu'à l'union politique en Europe, qui est la grande affaire d'Angela Merkel, sans qu'il y ait un rapprochement au moins des deux peuples franco-allemand ?

R - D'abord, je vais vous corriger sur un point, et je réponds en même temps à Bernard Guetta. L'union politique, ce n'est pas l'affaire d'Angela Merkel. C'est une affaire franco-allemande et nous sommes, les Français et les Allemands...

Q - Avec un peu plus d'allant côté allemand que côté français.

R - Non. Permettez-moi de vous répondre précisément sur ce sujet, de vous donner un peu d'espérance. Nous étions ensemble devant le Bundestag à l'invitation de Günther la semaine dernière et j'ai eu l'occasion de dire aux parlementaires allemands qu'il y avait une très forte volonté du gouvernement français d'avancer sur le chemin de l'union politique, mais il faut que sur cette question-là comme sur d'autres - nous l'avons fait sur l'union bancaire, nous l'avons fait sur la croissance - nous trouvions le bon compromis. Quel est le bon compromis ? D'abord que nous soyons d'accord sur le projet que nous voulons porter ensemble. Ce qui va se passer tout à l'heure au Conseil des ministres franco-allemand va montrer que sur la politique industrielle, la politique énergétique, la jeunesse, la coopération transfrontalière...

Q - Et la politique de défense en Afrique ?

R - Sur cette question aussi, nous en parlerons tout à l'heure si vous voulez, nous progressons ensemble. Et par ailleurs, autour de ce projet, il faut créer les conditions d'une évolution politique.

Je suis très favorable, comme l'ensemble des ministres du gouvernement français sous l'autorité du président de la République, à ce que nous ayons une étape supplémentaire dans l'union politique au terme des élections 2014. S'il faut modifier des traités pour donner plus de respiration démocratique à l'Europe, faire en sorte qu'il y ait une meilleure lisibilité, que des compétences lui soient transférées, alors faisons-le. Mais faisons-le avec un projet politique qui soit fort, qui permette sur le terrain de l'harmonisation sociale, de l'harmonisation fiscale, de la croissance, de l'approfondissement du marché intérieur, de cheminer ensemble.

Q - En vous écoutant, Bernard Guetta a levé un sourcil parce qu'il y voit une évolution de discours, en tout cas sur la possibilité de faire évoluer les traités vers l'union politique.

R - Nous y sommes favorables, je vous le redis.

Q - Sur le Mali, est-ce que vous n'avez pas eu le sentiment depuis une semaine qu'aux yeux des Allemands, du gouvernement allemand, de vos amis allemands, l'intervention au Mali reste une affaire française ?

R - Pas du tout. Nous avons eu trois étapes dans le déclenchement de cette opération. D'abord, nous avons, pendant des semaines, travaillé ensemble, l'ensemble des Européens, et notamment les Français et les Allemands, pour définir les conditions dans lesquelles nous allions former les militaires maliens pour que l'armée malienne soit capable de reconquérir le nord, d'assurer l'intégrité territoriale du Mali.

L'opération UTM, qui va conduire des militaires européens à venir former des militaires maliens - et ces militaires sont en train d'être déployés au Mali -, est une opération totalement européenne.

La discussion avec la CEDEAO, l'Union africaine pour faire en sorte que la MISMA - les troupes africaines - puisse être impliquée au Mali dans le rétablissement de l'intégrité territoriale du Mali et la lutte contre le terrorisme, est une opération européenne.

La France, pour des raisons qui tiennent au fait que les terroristes ont décidé de faire une percée, a pris ses responsabilités. Mais immédiatement après, nous avons vu les Allemands - et ils l'ont d'ailleurs matérialisé au Bundestag la semaine dernière - dire leur soutien au gouvernement français, mobiliser des moyens, des moyens aériens, des moyens humanitaires sans lesquels l'opération...

Q - Deux avions !

R - Oui, deux avions plus les avions néerlandais et les avions britanniques. Si je fais le compte de l'ensemble des moyens militaires qui ont été mobilisés par l'ensemble des pays de l'Union européenne aux côtés de la France pour permettre à la France de conduire dans de bonnes conditions cette opération, vous constaterez que nous avons deux C17 britanniques, deux C130 belges, un C130 danois, deux C160 et un fret sanitaire allemands.

Tout ce qui est raconté aujourd'hui sur l'incapacité de l'Union européenne à mobiliser des moyens aux côtés de la France, qui a été précurseur dans une situation d'urgence, relève soit de la méconnaissance totale de ce qui se passe, soit d'une volonté politicienne d'altérer la portée de ce qui se passe en Europe dans la crise du Mali.

Q - Ce que vous qualifiez de malveillant, on l'a entendu dans les rangs mêmes de la CDU d'Angela Merkel où certaines voix se sont élevées pour dire que le gouvernement allemand pourrait en faire un peu plus. Qu'en pensez-vous Günther Krichbaum ? Le gouvernement allemand en fait assez aux côtés de la France dans cette intervention au Mali et en Afrique ?

(...)

R - Juste un mot sur l'intervention de la France au Mali, parce que j'entends aussi des éditorialistes, parfois des hommes politiques, sur la question de l'intervention au Mali de la Françafrique, faire des confusions qui ne doivent pas avoir lieu. Nous sommes intervenus au Mali tout simplement parce qu'il y a un risque terroriste qui ne menace pas que la France : qui menace toute la région du Sahel et toute l'Europe. Si la situation devenait incontrôlable au Mali, si devait s'affirmer une dissémination du risque terroriste, c'est l'Europe dans son ensemble qui s'en trouverait frappée. C'est parce que nous étions confrontés à cette urgence - que l'intégrité territoriale du Mali remise en cause, c'est un risque de dissémination terroriste dans tout le Sahel et dans toute l'Europe - que nous avons pris cette responsabilité. Nous n'avons aucun intérêt économique au Mali. Ce que nous avons fait, nous l'avons fait pour cette raison. C'est d'ailleurs pour cela qu'il y a, au sein de l'Union européenne, bien avant notre intervention, une coordination des actions et après notre intervention, un soutien. (...).


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 janvier 2013

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