Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec Canal Plus le 13 février 2013, notamment sur l'essai nucléaire de la Corée du Nord, l'intervention militaire française au Mali et sur l'islamisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, avec Canal Plus le 13 février 2013, notamment sur l'essai nucléaire de la Corée du Nord, l'intervention militaire française au Mali et sur l'islamisme.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

ti : Q - Barack Obama a lancé le projet d'une vaste zone de libre-échange entre les États-Unis et l'Europe. Est-ce que cela peut marcher dans les deux sens ou est-ce que cela veut dire qu'il espère nous vendre beaucoup mais nous acheter un peu ?

R - Cela ne peut marcher que dans les deux sens. Ce que l'on a décidé, c'est de regarder si vraiment cela peut aboutir ; dans ce cas, on entamera la négociation. S'il n'y aucune chance que cela aboutisse, parce que ce n'est pas dans l'intérêt mutuel de l'Union européenne et des États-Unis, il n'y aura pas de négociation.

Q - Donc, pour vous, ce n'est pas encore fait ?

R - Non ! Ce n'est pas encore fait. Prenons des exemples concrets : cela peut être intéressant pour nous si, par exemple, les États-Unis acceptent d'ouvrir leurs marchés publics, qui actuellement sont fermés. Il y a également la question agricole en Europe. C'est tout cela qu'il faut voir en amont.

Q - La Corée du Nord a procédé à un essai nucléaire de grande ampleur, on voit que l'ONU se rassemble de manière exceptionnelle...

R - Oui !

Q - Dans l'urgence, mais on a quand même un peu l'impression que vous êtes pris de cours et qu'il y a une certaine impuissance ?

R - Non ! Je pense qu'il va falloir augmenter les sanctions vis-à-vis de la Corée du Nord. C'est un État un peu fou et très dangereux, parce qu'il avait déjà montré qu'il pouvait mettre sur orbite une fusée. Maintenant, il a visiblement la bombe atomique et comme, en plus, c'est un régime très particulier - pour être diplomate - c'est très dangereux, trop dangereux ; il faut donc des sanctions extrêmement dures.

Q - Quels genres de sanctions ?

R - Il faut des sanctions effectives qui touchent l'économie, les dirigeants, etc. C'est la première fois que je vois tous les pays réagir et réagir négativement, y compris même - c'est un peu surprenant - l'Iran...

Q - On n'a pas l'impression qu'on leur fait très peur, tout compte fait ?

R - Il faut montrer que l'on en a les capacités. C'est un pays complètement isolé avec un dictateur - ils sont dictateurs de père en fils - qui affame son peuple. On n'est pas démunis, en particulier quand je parlais de la Chine. Si la Chine, qui est quand même le grand voisin, décide d'agir, elle peut le faire.

Q - Sur le Mali, François Hollande a déclaré que les objectifs de la mission française étaient globalement atteints, vous-même vous avez dit qu'on arrivait à la fin, que les troupes françaises rentreraient.

R - Non ! J'ai indiqué que nos troupes allaient commencer à décroître à partir du mois de mars, mais cela ne veut pas dire que l'on s'en va tout de suite. L'idée est très simple : nous sommes intervenus parce que les terroristes s'apprêtaient à prendre le contrôle du Mali. Cela aurait été absolument catastrophique, à la fois pour le Mali et pour les pays voisins. Cependant nous n'avons pas vocation à rester éternellement au Mali. Donc, petit à petit, il faut que les troupes maliennes et les troupes africaines prennent le relais. Il y a bien sûr l'aspect militaire, il y a l'aspect démocratique - il faut qu'il y ait des élections - et il y a l'aspect développement.

Q - Mais on a l'impression d'un décalage quand même entre ce qui se passe sur le terrain où visiblement cela se dégrade et, au contraire, le discours de François Hollande ou le vôtre, où on a l'impression d'être passés quand même à une phase de l'après ?

R - Je ne le crois pas. Si cette impression est donnée, il faut la corriger. Nous sommes présents au Mali, nous avons reconquis des villes, mais il faut que les Maliens et les troupes africaines viennent nous remplacer progressivement. Alors, il peut y avoir, de la part des terroristes, des actions individuelles. Cependant la force des groupes de terroristes a quand même beaucoup diminué.

Q - Quand vous donnez la date de mars pour un début de retrait des troupes, est-ce qu'on pourrait imaginer que cette date soit un petit peu repoussée en fonction du terrain ?

R - Oui ! Il faut épouser le terrain, il faut être pragmatique. Mais nous avons dit, dès le début que nous n'avons pas vocation à rester éternellement.

Q - Mais ce ne sera pas forcément mars donc pour le retour, le début du retour ?

R - Non ! Les élections sont fixées pour juillet. De plus, il est envisagé que, petit à petit, l'Organisation des Nations unies prenne le relais.

Q - Votre commentaire sur le dessin de notre dessinateur à propos de ce conflit : «on dira ce qu'on voudra, ça me rappelle quand même l'Afghanistan».

R - La situation en Afghanistan est très différente, mais il faut en tirer les leçons, en particulier se fixer des buts clairs et ne pas rester trop longtemps.

Q - Manuel Valls a eu cette expression : «un fascisme islamiste monte un peu partout». Vous-même, vous avez parlé de : «guerre contre le terrorisme», on a presque l'impression que c'est du George W. Bush dans le texte ?

R - J'emploie toujours cette expression quand il s'agit du Mali, bien sûr, où il s'agit de lutte contre les groupes terroristes. J'ajouterais même qu'il s'agit de groupes narcoterroristes. Il ne faut pas confondre cela avec la religion et encore moins avec les musulmans.

Q - Fascisme islamiste, c'était un petit peu «borderline» quand même ?

R - Hier, je faisais une émission sur une chaîne qui s'appelle Al-Arabia et mon conseiller m'a mis en garde parce que quand, nous, nous disons «islamistes», cela est souvent traduit par «musulmans». Cela n'a évidemment rien à voir, les musulmans étant des personnes paisibles. Je pense donc qu'il faut plutôt dire «extrémistes» ou «terroristes» quand c'est le cas.

Q - Le mot fascisme était un petit peu décalé ?

R - Chacun a son expression.

Q - Il a été mal pris en tout cas en Tunisie et on a vu d'ailleurs des panneaux dans les dernières manifestations avec l'inscription «France dégage». Comment peut-on trouver le rôle le plus juste ?

R - Nous sommes les amis des Tunisiens et je crois que la bonne attitude est de dire : «nous aidons le peuple - d'ailleurs nous avons un appui économique, etc. - mais nous n'avons pas vocation à faire de l'ingérence». Les Tunisiens décident pour eux-mêmes. En même temps, nous ne sommes pas complaisants, nous souhaitons que le respect du droit à la possibilité de l'alternance soit respecté, mais je pense qu'il ne faut pas tomber dans ce qui serait de l'ingérence parce qu'à ce moment-là ce serait commettre une faute. On souhaite, on demande que la situation tunisienne se règle par le dialogue et pas par la violence.

Q - Le Pape a annoncé sa démission...

R - Oui !

Q - Le monde entier a beaucoup réagi et je dois dire que la voix de la France, cela a été quand même un peu service minimum...

R - Non !

Q - Vous-même vous vous êtes exprimé hier...

R - Oui ! Et le président de la République aussi, bien sûr.

Q - Cette petite blague, qui a été mal prise, est-ce que ce n'était pas un petit peu...

R - Non !

Q - Le ton décalé ?

R - Non ! Nous respectons tout à fait la décision du Pape, qui est une décision quand même très novatrice puisque je crois que depuis 1294 il n'y avait pas eu d'équivalence. Ce doit être une décision très difficile à prendre, mais je la respecte et je trouve que cela veut dire quand même qu'il y a un mouvement de fond dans l'église et dans la prise de conscience.

Q - Ça ne vous a pas dérangé cette blague du président de la République ?

R - Il ne faut pas s'arrêter à telle ou telle chose ! Le président de la République s'est exprimé officiellement par un communiqué, je pense qu'il a pesé ses mots dans son communiqué.

Q - Vous partirez justement en Inde avec lui...

R - Oui ! À la fin de la matinée.

Q - Que peut-on attendre de ce voyage ?

R - L'Inde est la plus grande démocratie du monde et, nous, nous sommes le pays des droits de l'Homme. Quand la plus grande démocratie du monde et le pays des droits de l'Homme se retrouvent, cela ne peut être que positif. Il va y avoir des discussions politiques, bien sûr, et des discussions économiques. La tradition de l'Inde est en général de ne pas signer de contrats lors de ce type de voyage...

Q - Donc, ce ne sera pas forcément spectaculaire.

R - Nous emmenons avec nous beaucoup de responsables d'entreprises. J'ai demandé à Paul Hermelin, le patron de CAPGEMINI SOGETY, qui a 40.000 personnes qui travaillent en Inde, d'aider au développement de nos relations économiques. Je pense donc que ce sera un très bon voyage sur le plan politique et aussi sur le plan économique, on en a besoin.

Q - Une dernière question ! Le comité de soutien et la famille du journaliste français Nadir Dendoune, qui est retenu en Irak, demandent à vous voir. Allez-vous les recevoir ?

R - Oui, je vais recevoir la famille. Le Centre de crise du Quai d'Orsay a eu des contacts, j'ai demandé à notre ambassadeur d'agir pour que les droits de M. Dendoune soient respectés mais cela ne bouge pas très vite, je vais donc m'en entretenir directement avec mon homologue irakien.

(...).


source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 février 2013

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