Déclaration de M. Michel Sapin, ministre du travail, de l'emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social, sur la littérature concernant la vie d'entreprise et les conditions de travail, Paris le 19 mars 2013. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Michel Sapin, ministre du travail, de l'emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social, sur la littérature concernant la vie d'entreprise et les conditions de travail, Paris le 19 mars 2013.

Personnalité, fonction : SAPIN Michel.

FRANCE. Ministre du travail, de l'emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social

Circonstances : Remise du 4ème prix du roman d'entreprise à Paris le 19 mars 2013

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J’ai le plaisir de vous remettre le prix du roman d’entreprise, 4ème du genre, que le jury vous a décerné.

Le travail occupe une grande place dans nos sociétés, par le temps qu’il consomme – on me dit d’ailleurs qu’il vous arrive d’écrire jusqu’à 16 heures par jour – comme par le temps qu’il ne consomme pas, quand on attend ou cherche l’emploi. Qu’il soit trop prenant ou trop absent, le travail est l’une de ces masses gigantesques qui occupent nos vies. Gigantesque, mais souvent impensée, un peu comme une boîte noire qui enregistre silencieusement beaucoup de choses : les compétences développées, les liens tissés, l’identité conférée, mais aussi les souffrances et les luttes.

Votre roman, chère Aude Walker, essaye de faire parler cette boîte noire.

Je résume. A vingt ans, Jules est un jeune homme comme il en existe tant, sans projet dans la vie, toujours au bord de l’existence du « mauvais garçon ». Aussi, quand une conseillère de Pôle emploi lui propose une mission d’intérim dans une centrale nucléaire, il est emporté par l’adrénaline que promet cette expérience.

Votre roman est alors un parcours dans un métier, face au risque de l’atome qu’il faut mesurer sur un dosimètre, mais aussi dans ce qu’il produit intimement chez l’individu (dans sa conscience, son éthique, sa personnalité). Ce risque, Jules le palpe chaque jour, l’apprivoise, l’aime même. « Ca m’excite. C’est une vie comme ça que je veux, une vie qui brûle… Hors de question de vendre des pizzas ou de jouer les concierges dans les hôtels de la Côte » dit Jules.

Au fil des pages, vous décrivez avec, une précision documentaire, la centrale nucléaire, ses différents métiers et sa dangerosité invisible et dévorante.

Mais je crois que ce n’est là qu’un prétexte et que votre livre inverse tout. Ce qui devait être le décor (le travail dans une centrale) pour parler d’un sujet (le nucléaire lui-même) devient le sujet véritable, et le nucléaire est ravalé au rang de toile de fond. Le sujet de votre livre – c’est ma lecture de ministre du travail – c’est la boîte noire, c’est le travail, c’est cette question prodigieusement difficile : qu’est-ce que travailler ?

A l’ombre des centrales nucléaires, des êtres fantomatiques qui les peuplent, des décontaminateurs, des robinetiers et autres incroyables métiers, vous décortiquez le travail avec une acuité toute particulière.

J’aimerais en dire quelques mots.

Votre roman, je le disais, est un texte sur l’adrénaline du travail, ce mélange d’effroi et d’attrait qui soulève votre personnage et le révèle à lui-même. Ainsi, pendant sa formation, il se découvre « une mémoire en béton armé » selon ses mots, et comprend qu’il est fait pour ce travail. Voilà qui questionne les enjeux de protection, surtout face à des menaces invisibles comme la radioactivité ou l’amiante.

Etre protégé dans son travail est un enjeu majeur, un enjeu que vous posez justement, pris entre la volonté du personnage de vivre son risque et le tribut qu’il a à payer en termes de santé. Vous explorez ce moment de basculement, la frontière entre ce qui est supportable et ce qui ne l’est plus. C’est une question qui se pose aussi, de façon primordiale, à nous qui faisons les règles et les normes pour protéger la santé et la qualité de vie au travail. Nous sommes au cœur du sujet : qu’est-ce qui vaut la peine d’être vécu ?

Ailleurs, vous disséquez le travail à travers les mots qui le qualifient, le nom du métier que votre personnage fait, « d’agent de servitude » à jumper (ceux qui entrent dans le générateur de vapeur pour une durée maximale de 120 secondes), le prestige qui y est associé, mais aussi la part de son métier que l’on n’aime pas : « je déteste être au service de qui que ce soit » rumine Jules, renvoyant chacun aux servitudes de sa propre activité, au caractère rébarbatif d’une partie de celle-ci, mais qui concentre aussi les moments où l’on se dit, comme Jules, « je suis fais pour ce métier ». Là encore, ce qui fait le travail est touché avec justesse.

J’insiste sur un autre point, la liberté qu’apporte le travail. Votre personnage l’éprouve : fuir sa mère, faire le tour de France. Et le corollaire de cette liberté, la responsabilité, lorsque Jules a entre ses doigts la vie de ses collègues. Mais si le travail vous change et vous libère, vous n’en êtes pas quitte pour autant. C’est la thématique du travail qui rend indépendant et dépendant en même temps. Le cadre de la centrale nucléaire est, une nouvelle fois, opportun puisqu’il éclaire particulièrement l’expression « gagner sa vie », expression au point de passage entre indépendance et dépendance, entre ce qui nous réalise et ce qui peut nous tuer. Votre roman n’est ainsi pas un roman complaisant sur l’ascension professionnelle réussie d’un jeune qui découvre dans le travail un sens à sa vie ; c’est un roman de la mesure, c’est-à-dire qu’il a cette capacité à restituer ce qui sauve et ce qui détruit. Alors, vous l’aurez compris, l’atome nucléaire n’est qu’une grande métaphore du travail.

Je veux retenir du parcours de Jules une autre dimension qui interpelle quand on est un dirigeant politique : la rationalité. C’est-à-dire cette idée fausse que chacun peut choisir un métier en conscience, comme s’il était parfaitement informé. Non, il y a dans le travail une détermination puissante qui tient à l’endroit d’où l’on vient. Pour les uns, c’est un milieu social, pour les autres un héritage familial, pour Jules, c’est l’opposition à sa mère. Voilà qui nous interroge, nous qui travaillons sur la rationalité des dispositifs, l’objectivation des conditions et des critères. Je pense par exemple au service public de l’orientation qui doit permettre à chacun de s’orienter en fonction de ses goûts et possibilités. Mais il reste pour autant une part invulnérable à notre action d’objectivation : ce que chaque individu a vécu et qui pèse d’un tel poids sur lui, sur ses représentations, ou ses aspirations.

La force de la politique, c’est d’alléger le poids des déterminations, en construisant des lieux où on peut leur échapper : je pense à la formation professionnelle pour combler, dépasser, ce qu’un salarié n’a pas appris plus tôt.

Puis viennent, dans votre texte, les questions difficiles, celles sur la manière dont le système fonctionne :

- recours à la sous-traitance qui externalise le danger,
- inégalités de statuts différents (intérimaire ou agent d’EDF), pas seulement en termes de salaires mais aussi de garanties et protections.
- accélération des cadences au péril du travail bien fait,
- règles que l’on contourne (patron ou salarié) pour gagner plus d’argent.
- Autre enjeu : la question des luttes, luttes sociales, bien sûr, mais luttes aussi dans la quotidienneté des situations de travail. Car le monde du travail n’est jamais qu’un joyeux monde où chacun se donne la main (ce qu’il peut être aussi). Votre roman a la lucidité d’affronter cette question de la lutte présente dans chaque geste, chaque mot, chaque situation, chaque statut, chaque ordre, chaque équipe, ou dans chaque corps marqué par la lutte gagnée ou perdue. Le roman restitue ce rapport de force du travail. Ce n’est pas son moindre mérite.

Je vous adresse donc mes félicitations pour avoir bien dit le travail, dans un style qui vous appartient. Je me félicite, enfin, de l’existence de ce prix du roman d’entreprise qui fait le pari la fiction pour parler de l’entreprise. Vous, jury – journalistes, syndicalistes, inspecteurs du travail, DRH, dirigeants – qui avez départagé les ouvrages, portez ce message auprès de vos pairs : le travail n’est pas une chose simple, il se cultive, il s’élève.

Un tout dernier mot pour dire, chère Aude Walker, que votre livre ne pouvait que susciter un accueil favorable de ma part, tant il est truffé de clins d’œil à mon endroit ! Oui oui, je l’affirme !

- peut-être parce que mon directeur de cabinet vient tout droit d’EDF, même si on n’oserait le qualifier de « nuclosaure », c’est-à-dire « dinosaure du nucléaire », comme vous le faites pour Fernand ;
- certainement parce que Jules (19 ans) et Fernand (65 ans), forment – sans le nommer – un magnifique contrat de génération ;
- non pas parce qu’un ministre est aussi un « homme jetable » ;
- non pas parce que votre personnage de Michel est un type pas très fin et à l’humour gras ;
- mais parce que votre texte ouvre la boîte noire qu’est le travail, sans la confondre avec la boîte de Pandore.


Source http://travail-emploi.gouv.fr, le 3 avril 2013

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