Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, dans le quotidien japonais "Nikkei" du 7 mai 2013, notamment sur les relations franco-japonaises et sur la lutte contre le terrorisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, dans le quotidien japonais "Nikkei" du 7 mai 2013, notamment sur les relations franco-japonaises et sur la lutte contre le terrorisme.

Personnalité, fonction : FABIUS Laurent.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères

Circonstances : Déplacement à Hong Kong et au Japon, les 6 et 7 mai 2013

ti :
Q - Lors de mon dernier entretien avec vous en juin, j'ai été particulièrement impressionné par votre politique de soutien aux entreprises à l'étranger à travers la diplomatie. Je suis intéressé par la direction prise par cette politique depuis an, et particulièrement en ce qui concerne les échanges avec le Japon. Nous avons obtenu un grand succès en Turquie avec l'obtention par un partenariat entre le France et le Japon d'un contrat pour la construction d'une centrale nucléaire. Pensez-vous qu'il y ait matière à développer les échanges économiques entre la France et le Japon dans d'autres domaines, tant dans le domaine public que privé ?

R - D'abord, merci d'être à nouveau présent pour cette interview. Vous faite allusion au choix que j'ai fait de ce que j'appelle la diplomatie économique. La France est la 5ème puissance économique du monde, le Japon est la 3ème puissance économique du monde, nous avons d'excellentes relations, sur le plan politique et culturel, sur tous les plans, mais il faut que nous renforcions encore nos relations économiques.

Vous avez besoin de croissance et d'emplois, nous avons besoin de croissance et d'emplois, nous pouvons donc développer nos investissements croisés, nos relations commerciales et travailler ensembles par échange entre nous et sur les marchés tiers.

Vous avez fait allusion à un premier résultat qui est excellent. Le Premier ministre Abe était tout récemment en Turquie et c'est vrai qu'un accord de négociation exclusif a été passé entre la Turquie et un partenariat Japon-France, entre Mitsubishi et Areva, pour des réacteurs nucléaires. Donc c'est là un résultat appréciable.

Mais nous pouvons et nous devons développer nos échanges économiques dans beaucoup d'autres domaines, dans le domaine énergétique en général, dans le domaine des marchés publics, dans le domaine de l'agroalimentaire, dans le domaine de la santé, dans le domaine du développement durable et du tourisme. Les champs de commerce et de coopération économique sont considérables et j'ai demandé à Louis Schweitzer, qui est l'artisan de l'accord entre Renault et Nissan, qui connaît très bien le Japon, d'être mon représentant spécial pour développer les relations de toute nature entre le Japon et la France, ce qu'il fait très bien au côté de notre ambassadeur.

Q - J'ai rencontré M. Schweitzer il y a un mois. Il a mentionné en particulier des coopérations possibles en Afrique et en Asie, ainsi que dans le domaine des projets d'infrastructures. Avez-vous des projets particuliers à l'esprit, en dehors des projets de centrales nucléaires ?

R - Il y a plusieurs zones géographiques dans lesquelles ces partenariats sont possibles. Il y a d'abord les partenariats directs mais s'il s'agit de pays tiers, nous pensons à l'Afrique, à l'Asie du Sud-est, au Moyen-Orient, on peut penser aussi à l'Asie en général. La technologie française est excellente, la technologie japonaise est excellente aussi, les moyens de financement peuvent être mis en commun, et donc ce sont des perspectives considérables.

Q - Que voulez-vous dire par «mettre en commun les financements» ?

R - Si vous voulez, quand il y a des projets, ce qui compte c'est à la fois la qualité du projet et les conditions de financement. Or la qualité du projet, si c'est une technologie française, japonaise, ou les deux, c'est une garantie, et les financements, il y a des moyens de financement qui sont à la disposition de la France, il y a des moyens de financement qui sont à la disposition du Japon, et si nous utilisons ces différents moyens de financement nous serons plus forts.

Nos banques peuvent travailler ensemble, elles le font déjà, et l'Agence française de développement et son correspondant japonais JICA peuvent et doivent travailler ensemble.

Q - N'y a-t-il pas contradiction entre les intérêts de la diplomatie économique et les valeurs défendues par le France comme la liberté et de droits de l'Homme - notamment dans le cas de la Chine ?

R - Je ne crois pas qu'il y ait de contradictions insolubles. C'est vrai que la France est très attachée à la démocratie et aux droits de l'Homme, comme vous l'êtes. Quand une question se pose avec tel ou tel pays en cette matière, ma règle est de traiter cette question avec le gouvernement, mais de la traiter de façon efficace, c'est-à-dire sans nécessairement la rendre publique. En effet, les affrontements officiels ne donnent jamais aucun résultat. Ainsi, l'attachement de la France aux droits de l'Homme reste entier.

Q - Quelle est la ligne directrice fondamentale de la diplomatie française en Asie, et comment conciliez-vous la relation de la France avec la Chine et celle de la France avec le Japon ?

R - Il n'y a pas de contradiction. L'Asie est évidemment un grand continent d'avenir. Un pays à vocation mondiale comme la France doit avoir des relations extrêmement proches avec l'Asie. Nous avons des relations qui sont de bonne qualité et stables avec la Chine. Récemment le président de la République s'y est rendu en visite d'État, de la même façon qu'il sera très prochainement en visite d'État au Japon. S'agissant du Japon, des relations amicales, proches, je vous l'ai dit, sont partie intégrante de notre diplomatie, mais nous ne voyons pas de contradiction entre de bonnes relations avec les uns et de bonnes relations avec les autres. La France est une puissance de paix, nous sommes un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, d'ailleurs nous souhaiterions que le Japon puisse nous rejoindre. Nous avons sur de grands sujets, prenez l'exemple de la lutte contre le changement climatique, besoin des uns et des autres. S'agissant de la conférence sur le changement climatique, qui devrait avoir lieu en France en 2015, nous avons besoin de l'appui des États-Unis, nous avons besoin de l'appui du Japon tout comme, nous avons besoin de l'appui de la Chine, nous avons besoin de l'appui d'autres pays pour arriver à un résultat majeur sur cette grande question, et je pourrais multiplier les exemples.

Je prendrai un autre exemple, la Corée du Nord. Lorsque les provocations de la Corée du Nord ont atteint leur degré le plus élevé, j'ai reçu un coup de téléphone de mon collègue et ami le ministre des affaires étrangères du Japon, qui m'a demandé quelle était notre attitude. Je lui ai dit : «Nous vous soutenons absolument. Nous condamnons les provocations de la Corée du Nord». Il faut que la péninsule coréenne soit une zone de paix. J'ai ensuite eu un contact avec mon collègue chinois en lui disant la même chose. On sait qu'il y a une proximité géographique et un certain soutien économique de la Chine en direction de la Corée du Nord. Il y a donc une convergence d'attitudes qui peut permettre d'éviter des comportements inacceptables.

Q - Quelle est la position de la France et de l'Union européenne sur la question de la sécurité ? (question liée à la prise d'otage en Algérie et à l'intervention française au Mali)

R - Malheureusement, dans la tragédie d'In Amenas, il y a eu un certain nombre de victimes japonaises. Nous avons condamné de la façon la plus ferme cet attentat. En même temps cela a souligné, et c'est un point sur lequel le Japon et la France sont parfaitement d'accord, à quel point le terrorisme est un risque extrêmement grave. C'est précisément contre les groupes terroristes que la France est intervenue au Mali, de manière très efficace, et nous remercions beaucoup le Japon de nous avoir soutenus, avec d'ailleurs la quasi-totalité de la communauté internationale. En effet, le Japon comme la France ont parfaitement compris que le terrorisme était une menace pas seulement pour un pays, mais pour l'ensemble de l'Afrique, pour l'ensemble de l'Europe, et aussi pour l'Asie. Le combat contre les groupes terroristes est un combat qui doit recueillir l'appui de tous les démocrates.

Le Japon soutient le développement économique du Mali et du Sahel. Le Japon a parfaitement raison de le faire car c'est une nécessité à la fois humanitaire et pour le maintien de la paix dans la région. Cependant il n'y a pas de développement possible s'il n'y a pas de sécurité qui passe par la lutte contre les groupes terroristes. Tout cela est donc lié, et sur ce point comme sur beaucoup d'autres, le Japon et la France travaillent la main dans la main.

Q - Les opérations au Mali bénéficient du soutien des pays européens et des États-Unis, mais c'est la France qui agit sur le terrain. La France ne peut pas tout faire. Quelle architecture recherchez-vous pour la sécurité internationale ?

R - Vous avez raison. La France ne peut pas intervenir partout. Mais la France est l'un des deux ou trois pays dans le monde qui, sur la base d'une décision du président de la République peut intervenir vite et efficacement. Mais effectivement, il faut une architecture. Si on prend l'exemple de l'Afrique, on pourrait concevoir si on avait une vision idéale qu'il y ait une force armée correspondant à chaque continent mais aujourd'hui, ce n'est pas réaliste. Peut-être cela viendra un jour. Mais cela prendra beaucoup de temps. Dans le cas de l'Afrique, il faudrait imaginer, vous voyez la difficulté, qu'il y ait une force armée dans laquelle il y ait à la fois l'Algérie, l'Égypte, le Nigeria et l'Afrique du Sud. On en est très loin. Donc, comme nous sommes des gens réalistes, il faut renforcer les États, et il faut qu'au niveau sous-régional, il y ait des accords pour qu'à partir des décisions de l'Union africaine ou des décisions des Nations unies, si c'est nécessaire, des forces puissent être engagées.

Dans le cas du Mali, vous savez maintenant que les Nations unies ont décidé ce qu'on appelle une opération de maintien de la paix, qui s'appliquera à partir du 1er juillet, et qu'elle comprendra plus de 10.000 hommes, et que les Français eux auront un rôle de force d'appui pour éviter qu'il y ait un retour de groupes terroristes. Mais, si on regarde les choses à long terme, il faudrait effectivement qu'il puisse y avoir des forces nationales et régionales qui puissent agir, plutôt que des forces venues d'ailleurs.

Q - Que pensez-vous du projet de force européenne de Défense dont il est question depuis déjà longtemps ? Que pensez-vous du retour des États-Unis en Asie ? Avez-vous l'intention de promouvoir les échanges d'informations en Afrique ?

R - Sur la Défense européenne, oui, nous souhaitons qu'il puisse y avoir une défense européenne. Mais, évidemment, cela demande un certain partage de souveraineté que certains pays hésitent à opérer. Cela demande également de consacrer des financements à la Défense, or certains pays y sont très réticents. Mais, nous Français, nous sommes favorables à cette Défense européenne.

Sur l'attitude américaine, on a beaucoup parlé du pivot asiatique, mais on le voit bien avec ce qui se passe en ce moment en Syrie, dans un monde qui n'est pas très régulé, il est difficile que certains conflits soient réglés sans que les principales puissances, à travers les Nations unies ou directement, ne disent leur mot. Et c'est un des dilemmes dans lequel sont plongés actuellement les États-Unis. En Syrie, il faut trouver une solution politique, mais vous ne pouvez pas trouver de solution politique sans la Russie, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, la Chine et les pays arabes. Quant au partage des informations et des renseignements, il est tout à fait normal entre amis, alliés, pays qui veulent lutter contre les groupes terroristes, pays attachés à la paix, d'échanger des informations. C'est ce que nous faisons.


Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 14 mai 2013

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